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Dessin de Charb, Charlie Hebdo du 17 décembre 2008

Dessin de Siné, Siné Hebdo du 17 décembre 2008


Enfin ! Enfin un débat qui pose la question du rôle et de la nature du journal satirique et de la caricature. L’échange de point de vue entre Caroline Fourest et Cavana dans Charlie Hebdo cette semaine, qui fait suite à la publication dans le Monde d’un article de la journaliste de Charlie, doit son origine… à la création de Siné Hebdo. Caroline Fourrest, au détour d’une analyse de la situation de la presse actuelle insiste en effet sur le rôle de l’image satirique dans un univers médiatique dominé par l’image. Elle souligne la responsabilité particulière de la caricature dont elle distingue trois types : celle qui défend la démocratie, celle qui s’en moque (par nombrilisme ou nihilisme) et celle qui la vomit à savoir la caricature d’obédience « royaliste ou facho ». Dans son article du Monde Caroline Fourest déplorait une certaine caricature « bête et méchante », triviale, pornographique ou volontiers scatologique.

Cavanna, dont on sait le rôle dans l’esprit « bête et méchant » des Hara Kiri et autres Charlie Hebdo première mouture, réagit vivement contre cette attaque qui semble bien plutôt viser le nouveau journal fondé par Siné. Le romancier en profite manifestement pour régler ses comptes avec l’organe satirique pour lequel il travaille, et dans lequel il ne se reconnaît plus. Il le considère même comme un marchepied politique (pour Philippe Val doit on comprendre), un journal de dessins « politiques » s’amusant d’anecdotes tournant autour de la figure du président de la République, en tous les cas, sûrement pas un journal « bête et méchant », contrairement à l’objectif que s’étaient donnés ses refondateurs en 1992.

Caroline Fourrest explique l’évolution de la « satire sociétale » à la satire politique par l’évolution de la société elle-même. La chape de plomb morale des années 1960 (emprisonnant notamment les femmes dans un puissant carcan) a été balayée, laissant place à d’autres entraves et donc d’autres combats : la défense de la démocratie et de la liberté d’expressions mises à mal par le pouvoir sarkozyste et l’amplification des intégrismes religieux. Siné Hebdo, de son côté, perçu par Caroline Fourest comme « nombriliste ou nihiliste » (puisqu’il n’est pas royaliste ni « facho »), n’hésitait pas à traiter Charlie Hebdo de « sarkozyste » et Val de dictateur, idée mise en image par Plantu dans un dessin assez peu représentatif de son ton habituel, dans l’Express.

Le monde de la caricature serait-il devenu fou, peut être bête, en tous cas très méchant ?

La discussion, on le voit, au-delà des querelles de personnes et des règlements de comptes, porte aussi bien sur le ton que doit adopter la caricature, que sur ses cibles, et finalement, sur le rôle social du journal satirique. Un débat nouveau puisque ces dernières années, avec l’affaire des caricatures de Mahomet, il s’agissait plus strictement de savoir si la caricature pouvait rire de tout.

Cavanna regrette le temps où la satire demeurait marginale, sulfureuse, rebelle à l’autorité, libertaire et immorale, tandis que Caroline Fourest prône un organe politique, s’inscrivant dans l’opposition républicaine et légale à Sarkozy et aux intégrismes. Reiser contre Cabu en quelque sorte, l’individualisme fustigeant aussi bien le stalinisme que le tourisme de masse, opposé à un art raffiné du fleuret moucheté contre la droite politique et les réactionnaires religieux. L’esprit « bête et méchant » contre la gauche laïque militante et politique de « l’ordre juste », pourrait on dire.

Siné Hebdo s’inscrit-il dans la tradition revendiquée par Cavanna ? Certes, les deux premiers dessins de Siné, par leur « nombrilisme » et la grossièreté du geste choisi, rompaient avec la traditionnelle caricature politique de Charlie Hebdo. Certes les dessins sur la crise, mettant en scène des patrons à gros cigare pendus par les couilles ou désarticulés à la Picasso, ou encore des bons pères de familles mis à poils par la crise financière tranchaient par rapport à Charlie et pouvaient passer pour « nihilistes » parce qu’évoquant une iconographie portée par des révolutions violentes. Mais le dessin sur l’élection d’Obama, ou encore celui de cette semaine contre Darcos trouveraient tout à fait leur place en « une » de Charlie.

La différence entre Charlie et Siné Hebdo nous semble en fait ténue. Les charges publiées visent avant tout le gag sur des sujets politiques ou sociétaux comme le racisme, l’école, la politique du gouvernement, les sans papiers, etc., exprimant un point de vue « de gauche » assez large, plus « militant » et politique chez certains dessinateurs que chez d’autres évidemment, mais nullement plus radical dans un hebdo que dans l’autre. On soutient les sans papiers, et chacun met en avant ses stars médiatiques. Indépendamment des Bedos et autres Onfray, Siné a eu les honneurs de la presse autant que Val finalement, tandis que les Cavanna, Reiser, Cabu et autres Choron des origines apparaissaient comme des illustres inconnus absolument pas intégrés à l’élite médiatique, intellectuelle ou artistique française. Siné se montre résolument assagi : il n'a pas publié un seul dessin depuis la fondation de son journal qui ait suscité un procès ! Après les multiples interdictions de Siné Massacre, on frise vraiment l'ennui !

Les différences principales entre les deux hebdos se limitent à des questions de forme : une plus grande diversité graphique chez Siné Hebo (de l'illustration satirique de Delessert aux satires ontologiques de Rémi), tandis que Charlie produit des pleines pages de « BD » politiques, des textes courts pour l’un, plus longs chez l’autre, relevant plus du commentaire chez le premier tandis que le second offre des analyses ou des reportages plus poussés. Contrairement à ce que semble penser Caroline Fourest aussi bien que Siné d’ailleurs, les deux hebdos se ressemblent bien plus que les Charlie premier et second cru.

Entre l’ancien et le nouvel hebdo du même nom, le ton a changé, les sujets également, ainsi que la fonction que ses dirigeants lui confèrent. L’évolution ne résulte pas d’un choix conscient qui aurait visé à créer des organes différents. Elle a suivi la mue de la société, celle du lectorat et de l’opinion qui s’est peu à peu recentrée vers le centre (droit) de l’échiquier politique. L’esprit de 68, rebelle et volontiers individualiste a laissé place au clivage « gauche-droite » où la gauche ne se distingue plus de la droite qu’avec difficulté. La fraction de la petite bourgeoisie des années 1970, parfois radicale, parfois anticonformiste et influencée par le gauchisme, mais également parfois méprisante à l’égard du « peuple », à laquelle s’adressait l’ancien Charlie, s’est assagie, et les dessinateurs avec. Charlie Hebdo, peut-être plus enclin auparavant à relayer un certain « mouvement social » (l’écologie, devenue entre temps « politique » et responsable elle aussi, la dénonciation du consumérisme aujourd’hui relayée par la décroissance), a pris ses distances avec la marge et se fait de plus en plus schizophrène : tandis que certains dessins restent emprunts de révolte et de démocratie « sociale », son directeur et certains de ses journalistes défendent une démocratie plus strictement « politique », pour reprendre le terme de Caroline Fourest. Tandis que les dessinateurs défendaient le « non » au traité européen, Philippe Val militait farouchement pour le « oui », et tape avec autant d'énergie sur l'extrême droite que sur l'extrême gauche... 

Cavanna représente un Charlie Hebdo de joyeux débonnaires, soucieux de pousser un grand éclat de rire contre l’hypocrisie morale et sociale, sans défendre le moins du monde un programme politique et collectif clairement défini, mais symbolisant un certain bouillonnement gauchiste qui n’a plus cours. Philippe Val et Caroline Fourest, héritiers de cette tradition lointaine, en incarnent une version plus intégrée, plus élaborée, plus raisonnable et républicaine. Tandis qu’en 1968 on pouvait être contre tout, aujourd’hui, Charlie Hebdo voudrait se montrer plus positif. L’hebdo incarne des « valeurs », celles portées par la République de gauche, la gauche de gouvernement contre la droite aux affaires.

Pour autant, ces nuances entre les « anciens » et les « modernes » restent ténues. L’histoire de la caricature depuis deux siècles donne à voir une gamme très large de journaux satiriques, pas uniquement du point de vue de la rhétorique employée par leurs dessinateurs, mais bien plus en terme de rôle social incarné par le journal. Lorsque Philipon fonde en 1830 La Caricature en se faisant le chantre des idées républicaines, il s’expose aux foudres du pouvoir, à la censure, à la prison. Bien qu’élitiste, l’hebdomadaire satirique porte en lui un projet de société révolutionnaire, soutient les ouvriers réprimés par le pouvoir. Il ne se pense pas en aiguillon défendant une alternative électorale, mais incarne une véritable « rupture » qui entraîne son interdiction totale en 1835.

Après 1881 et la loi sur la liberté de la presse, des journaux satiriques très divers voient le jour. Le Rire amuse un lectorat familial et défend des idées plutôt conservatrices, tandis que Les Corbeaux, organe de propagande anticlérical, soutient farouchement la politique des radicaux au pouvoir lors de la Séparation. L’Assiette au Beurre, opération commerciale, permet aux dessinateurs les plus engagés et les plus militants de s’exprimer, tout autant qu’à des artistes indifférents aux questions sociales. Enfin, le mouvement anarchiste et révolutionnaire attire à lui des dessinateurs de renom comme Grandjouan par exemple, qui produisent une véritable propagande par l’image en faveur des opprimés.

Face à cet éventail très large, quand le journal satirique peut tout aussi bien prendre la forme d'un organe militant ou d'un album ludique pour la famile, diversité qui perdure dans les années d’entre-deux-guerres, les différences entre Charlie et Siné Hebdo semblent encore plus ténues.

Caroline Fourest fête l’adaptation des dessinateurs actuels de Charlie Hebdo à la société contemporaine, débarrassée de scories morales des années 1960. Pour autant, la ligne très « politique » du journal résulte-t-elle vraiment d’un épanouissement général ?

Comme nous le signalons souvent dans le « match » hebdomadaire, les dessins satiriques de Charlie ou Siné visent avant tout à amuser le lecteur. Bien souvent, le dessinateur décoche une flèche amusante sur un sujet parfois dramatique, mais sans susciter l’indignation propre à mettre en mouvement les consciences.

Charlie Hebdo ni Siné Hebdo ne visent à devenir des organes de propagande, défendant une politique précise et déterminée. Face à la misère sociale grandissante, l’un et l’autre choisissent la posture de celui qui fustige une réalité en faisant souvent mouche, mais sans proposer d’alternative, sans dénoncer les responsabilités (ou peu et rarement). L’idéologie de ces organes se limite à un humanisme généreux et « centriste », républicain, contrairement à l’humanisme d’un Philippon en 1832, d’un Grandjouan en 1905 ou d’un Gassier un peu plus tard. Bien qu’une publication récente présente Cabu comme un dessinateur « engagé », l’engagement des dessinateurs les plus en vue aujourd’hui semble bien pâle au regard de celui des Forain et Delannoy, Sennep et Cabrol ou encore Ralph Soupault (à l’extrême droite) ou Effel.

L’heure n’est plus aux grandes batailles idéologiques et le dessin en éprouve une certaine superficialité. La querelle « bête et méchant » contre « politique et intelligent » masque en fait une problématique bien plus profonde à nos yeux. A défaut d’être propagandiste et militante, la caricature se limite au commentaire politique voire humoristique de la société. En l’absence de mouvement social réel, le dessin de presse n’incarne plus la rupture, et se morfond dans des querelles de personnes que les théorisations les plus brillantes ont du mal à masquer.

En matière de « bête et méchant », de « sociétal » ou de « politique », Charlie Hebdo et Siné Hebdo sont loin d’avoir marqué leurs différences. Avec Cavanna, espérons que l’un et l’autre prendront le chemin de la radicalité, qu’elle soit sociale, morale ou politique, provocatrice ou non. Qu'on attaque moins Sarkozy sur son "bling-bling", sur ses talonnettes ou sa mégalomanie supposée, qu'on ne défende pas seulement les sans papier à l'intérieur du journal mais également en "une" (deux dessins sur ce sujet en couverture de Charlie Hebdo tout au long de l'année 2008, aucun en première page de Siné Hebdo ! ), qu'on vise, au delà du gag à susciter la colère en soutenant les luttes des lycéens, celles des travailleurs touchés par la crise, des consommateurs victimes de la hausse des prix, celle des opprimés, celles des sans, qu'on révèle les connivences entre le pouvoir politique,  économique et médiatique, etc... Bref, que la caricature cherche plus à indigner qu'à amuser son lecteur à peu de frais, qu'elle porte un projet détonnant fait de coups de gueule salvateurs. Le journal satirique devrait (formulons un vœu, merci père noël de bien vouloir l'exaucer...), au delà de la jubilation comique, nourrir la révolte nécessaire face à la politique de Sarkozy (et pas seulement sa personne), face à une grande bourgeoisie arrogante et qui impose sa dictature sur l'économie, ou face aux intégrismes de tous poils,  qui tous, ne craignent en aucune manière la démocratie quand elle se limite au "politique", mais trembleront quand elle se fera également "sociale".


Guillaume Doizy, le 19 décembre 2008.


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