Caricaturistes : fantassins ou alibis de la démocratie ?

Il est de bon ton depuis quelques années de présenter le dessin de presse comme d’essence démocratique, défendant sui generis la liberté d’expression. Rien n’est plus absurde, le dessin se prêtant – et l’histoire l’a largement démontré - à toutes les combinaisons, pour le meilleur et pour le pire. Et les dessinateurs alors, les caricaturistes, quel serait leur rôle dans tout ça ?

Il faut sans doute une bonne dose de naïveté pour penser qu’un dessinateur en « une » d’un grand quotidien, entreprise capitalistique comme une autre, puisse être autre chose qu’un poil à gratter consensuel, malléable à loisir. La plupart des dessinateurs n’ont-ils pas sombré dans la propagande cocardière et bourreuse de crâne entre 1914 et 1918, magnifiant la barbarie plutôt que la démocratie ? Combien de journaux « démocratiques » - et leurs dessinateurs avec – se sont opposés à la monté du nazisme en Allemagne ? Très peu... Combien de dessinateurs ont refusé de se soumettre à la collaboration après avoir si bien adoré eux aussi le veau d’or démocratique ? Fort peu également...

Ni meilleur ni pire que les autres, le dessinateur en « une » d’un grand quotidien doit sa place à la bonne volonté de la direction du journal, et in fine des actionnaires, pour qui démocratie rime d’abord et avant tout avec porte monnaie et défense de l’ordre établi. Le champ d’action du caricaturiste demeure très limité et encadré par la ligne éditoriale.

Ce qui est intéressant, c’est finalement de décrypter le discours sur le dessinateur de presse, la manière dont les médias de façon tout à fait intéressée tressent des lauriers à ces « héros » de la démocratie. C’est avec la Grande guerre que le discours laudatif à l’égard des dessinateurs de presse devient prédominant, discours que l’on retrouve aujourd’hui largement partagé par les élites.

L’instrumentalisation par les grands médias de la figure du dessinateur (ou de la dessinatrice) hostile aux dictatures dans les pays arabes depuis les débuts d’un « printemps » à répétition, s’inscrit parfaitement dans cette logique. Quel journal occidental s’était intéressé à ces dessinateurs avant que les États occidentaux eux-mêmes ne décident finalement de « lâcher » leurs amis dictateurs ?

Bien peu…

Le discours dominant sur la caricature valorise le type de dessinateur conforme aux aspirations dominantes et le recours à la terminologie militaire rappelle finalement l’époque où le dessinateur était présenté comme l’égal d’un poilu… pour mieux envoyer les poilus à la boucherie !

Guillaume Doizy, mai 2014

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