Paul Ordner – 40 ans de dessin sportif, humoristique et politique

Philippe Aurousseau, Paul Ordner – 40 ans de dessin sportif, humoristique et politique, Editions de l’Oncle Archibald, 168 p., 1100 gr. ( !), 30 euros.

On le sait les archives de presse sont rares et si lacunaires qu’il n’est pas possible de reconstituer la biographie de la plupart des dessinateurs de presse. Seules les archives personnelles, conservées par les descendants, viennent au secours de l’historien ou du passionné. C’est grâce à une manne de ce type que Philippe Aurousseau a réalisé ce superbe et passionnant ouvrage sur le dessinateur de presse et illustrateur Paul Ordner (1901-1969). Un travail considérable qui allie le souci du détail biographique à la rigueur du catalogue raisonné.

Résolument chronologique, l’ouvrage évoque les origines familiales de ce surdoué sans formation artistique, chanceux de compter un frère cadet qui l’aura devancé de quelques années en « une » de la presse satirique. En partie d’origine juive, la famille a fuit la Pologne pour l’Autriche, puis vient s’installer à Paris à la fin du XIXe siècle. C’est là que naît le jeune Paul qui montre très vite une grande aptitude au maniement du crayon. Après le service militaire, Paul travaille à la Bourse de Paris grâce à son frère, Ray, et ce jusqu’aux début des années 1930 où commence pour lui une fulgurante carrière de dessinateur humoristique, sportif et politique. Grâce aux relations de son frère et à son indéniable talent de dessinateur que l'on pourrait qualifier de réaliste, Paul publie avec une facilité déconcertante ses dessins humoristiques dans de grands journaux quotidiens. Passionné de sport, il développe également cette veine qui lui donne une visibilité sans précédent, nombre de journaux sportifs illustrés et à grands tirages dans les années 1930 recourant au talent de dessinateurs de presse.

Si Paul Ordner doit beaucoup stylistiquement à son frère Ray, il se montre imbattable et très original dans sa capacité à figurer le mouvement et l’intensité du combat sportif, aptitude qui frappe nombre de ses contemporains. Une aptitude d’autant plus fascinante que le dessinateur ne réalise jamais de croquis sur le motif, mais prend des « notes » de type journalistiques, c'est-à-dire des notes textuelles, à partir desquelles il réalise ses dessins de « mémoire » une fois revenu dans son atelier. Dessins dans les journaux, couvertures d’Almanachs, caricatures, publicités, affiches, Paul Ordner marque la décennie 1930-1940 de sa patte aux côté de Pellos et bien d’autres dessinateurs sportifs qui tiennent en haleine cette époque. Il recourt à des artifices graphiques qui proches pour certains de ceux imaginés par les futuristes, accentue les effets de perspective, adopte des cadrages atypiques et asymétriques et porte une attention particulière aux postures des corps, aux expressions des visages, à la traduction de l'effort et de la fatigue et donc d'une certaine forme de souffrance, mais également à l'état psychologique du sportif, à son "mental".

Les passionnés d'histoire du sport se délecteront des nombreux commentaires associés aux illustrations présentées dans l'ouvrage, en général dans le cadre de doubles pages thématiques (par type de sport ou événements sportifs). Mais si le sport tient une place centrale dans la production de Paul Ordner (et dans l'ouvrage de Philippe Aurousseau), la politique préoccupe également l’artiste et son biographe. Paul s’inquiète à juste titre de la montée du nazisme en Allemagne et entame un véritable combat graphique contre Hitler et Mussolini en « une » du Rire notamment (qui publie également nombre de dessins hostiles au Front populaire, dont certains de Paul lui-même), mais aussi dans les colonnes du très bel hebdomadaire de gauche Marianne, fondé en 1933 et qui avait la particularité de publier en couverture des photomontages du danois Marinus. A ses côtés, Ordner fait du nazisme sa cible principale.

L’ouvrage, qui explore la carrière d’Ordner jusqu’à sa mort en 1969, montre comment après une traversée du désert (la guerre), Paul parvient à renouer pour quelques années avec le succès, jusqu’à ce que la photographie détrône définitivement l’illustration dessinée dans les journaux sportifs. Il faut reconnaître une grande qualité (parmi d’autres) à Philippe Arrousseau, celle qui consiste à dépeindre le milieu (favorisé et interlope) dans lequel a évolué le dessinateur tout au long de sa carrière, sans oublier de brosser le portrait des directeurs de journaux et amis journalistes ou sportifs de Paul Ordner.

Ce livre qui conclut par un relevé de l’ensemble des dessins de Paul Ordner publiés dans la presse française et étrangère (journal par journal, avec le titre du dessin, la date et parfois des précisions sur la signature), sans oublier de lister les affiches et les ouvrages illustrés par l’artiste, apporte incontestablement sa pierre à la recherche sur le dessin de presse du XXe siècle. Il met un visage sur le nom d’un dessinateur, parmi des centaines d’autres dont la biographie reste désespérément muette.

GD, septembre 2014

Pour acquérir le livre : adresser 36 euros à l'auteur par Paypal à websana@wanadoo.fr ou un chèque de 30 euros + port 6 euros à : Philippe AUROUSSEAU 6, avenue San Fernando 78180 MONTIGNY. Pour la Belgique et la Suisse, rajouter 3 euros, soit 39 euros. On peut également découvrir l'ouvrage via un blog spécifique (cliquer ici)

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