"Comment rater ses vacances", par les dessinateurs Tignous et Gros

Tignous et Gros, "Comment rater ses vacances", éditions du Chêne, 128 p. 14,90 euros.

J’habite à la campagne, loin de tout, à des années lumières d’une librairie. D’habitude, quand la petite camionnette jaune de la Poste dépose un livre dans ma boite aux lettres, c’est la fête, une promesse d’évasion, une priorité. Je me jette dessus, affamé. Là, j’ai posé le paquet sur mon bureau sans l’ouvrir. Un jour, puis deux ont passé. Trois peut-être. J’ai ouvert le paquet, sorti le livre, regardé le dessin de couverture le cœur lourd, les yeux voilés comme la fenêtre d’une salle de bain mal aérée.

Depuis, je traine ce livre sans l’avoir feuilleté : le soir sur ma table de chevet, le matin à mon bureau, il est même monté dans ma voiture, il a pris le train avec moi … Je le caresse de temps en temps mais je ne veux pas voir, je ne veux pas l’ouvrir, je ne veux pas fracturer un sanctuaire. Je ferme les yeux sur un trésor enfoui…

L’esprit reste engourdi. Il y a des livres qu’on voudrait ne jamais parcourir. Par émotion, par affection, par tendresse, pour la mémoire aussi.

Et puis c’est venu d’un coup, j’ai posé l'ouvrage devant moi, glissé un doigt entre deux pages. La porte s'est ouverte, j'ai caressé un premier dessin, enfin libéré. Avec des tremblements dans la main, puis très vite un spasme m'a brusquement secoué : c’était un grand éclat de rire !

Qu’ils sont drôles ces dessins sur les vacances de Tignous et Gros, qu’ils sont poignants, qu’ils sont beaux aussi ! Tristes un peu également, dramatiques parfois comme l’est trop souvent la vie…

J’ai enfin ouvert la bête. Certes, avec ces deux dessinateurs de Marianne et Charlie, on s’attendrait plutôt à un recueil de dessins politiques et d’actu, un recueil sur l’intégrisme. Un recueil dénonciateur et grave, certainement commémoratif et biographique au vu des circonstances, lacrymogène sûrement, de quoi encore porter le deuil.

Rien de tout ça. Du bon, du frais, du dessin drôle, du dessin qui fait penser, du dessin engagé, pour dire la colère en riant de bon cœur. Du dessin qui n'a rien à voir avec les moqueries insipides des journaux satiriques du début du XXe siècle sur le même thème. Gonflé ce recueil tout de même... Voyez, messieurs les terroristes de tous poils, vous avez effacé des hommes, mais l’humour est vivant, ô combien vivant ! Vous avez tué, et nous en sommes encore groggys, mais voilà la réponse : des dessins presque badins sur les vacances, le farniente, la bronzette, la baignade, la paresse, la folie d’un monde aveuglé… Des dessins comme pour dire : vous ne nous avez pas atteints. Tignous reste vivant.

Ah, Tignous, le plus prolétarien des dessinateurs avec Charb, prolétarien et poète, prolétarien, poète et coloriste, prolétarien, poète, coloriste et expressionniste, cette virtuosité dans le délié du trait, la liberté du mouvement de la main pour faire naître les corps, donner vie aux visages, mais alourdir leurs traits aussi pour souligner les méchancetés, les absurdités, les pensées ignobles ou seulement risibles…

Mais stop : il faut qu’il en reste un peu pour Pascal Gros. Hein, Pascal, tu ne m’en voudras pas de dire mon admiration pour Tignous en ces circonstances terribles, tout en reconnaissant que vous faisiez un sacré beau tandem à Marianne, que vous faites un sacré beau tandem dans ce livre, et que le vide est immense.

Votre talent nous aide à surmonter le chagrin, à entretenir la rage et la lumière. Merci Tignous, merci Gros pour ce regard sensible sur le monde, merci Chloé pour ce très chouette recueil.

Guillaume Doizy

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