"Ceci n'est pas l'Europe", entretien avec Nicolas Vadot, commissaire de l’exposition

Vous avez commissarié l'exposition "Ceci n'est pas l'Europe". C’est quoi l’Europe pour vous ?

Je tiens d'abord à dire que c'est une exposition collective. Je suis un fédéraliste européen affirmé, je ne m’en cache pas - c’est bien pour cela que j’ai demandé à Jean Quatremer d’écrire les textes du catalogue, qui ponctuent chaque chapitre. C’est une exposition qui rappelle en premier lieu une vérité qui est pourtant oubliée : l’Europe, c’est d’abord la paix. L’expo incite les gens à s’interroger - entre autre - sur le fait que cette Europe pourtant si décriée de l’intérieur fait néanmoins tellement rêver ceux qui n’en font pas partie. Il y a un discours ambiant - particulièrement en France - qui critique systématiquement l’Europe, à gauche comme à droite. Cette Europe serait donc épouvantablement « libérale », voire « néolibérale » et affreusement bureaucratique. Quelques chiffres : l’Europe, c’est 40 000 fonctionnaires pour 500 millions d’habitants. Faites le ratio dans votre commune, juste pour voir. L’Europe, c’est 50 % de la redistribution sociale mondiale.

L’Europe, c’est le seul exemple d’une entité créée pacifiquement dans le but premier d’éviter que des pays se refassent la guerre entre eux. Dans l’exposition, il y a un chapitre intitulé « Une Europe allemande ? ». Le point d’interrogation est essentiel. Non, l’Europe n’est pas allemande, c’est l’Allemagne qui est européenne, comme elle l’a montré durant la crise grecque et avec la crise des migrants, du moins au début. Ce n’est pas l’Allemagne qui a mis la Grèce dans la situation où elle se trouve, c’est la Grèce elle-même, et aussi l’Europe qui a fermé les yeux et n’aurait jamais dû laisser Athènes entrer dans la zone euro. Nous - vous, moi et les citoyens européens - avons « confié » 320 milliards aux Grecs. Cette même Grèce qui refuse ostensiblement - bien avant Syriza - de se réformer. Syriza qui a joué à la roulette russe avec son référendum de l’été dernier… référendum dont la conséquence a été que le plan d’austérité décrié par ce référendum a été encore plus drastique à l’issue du vote.

Quand je voyais en juin et juillet 2015 des journaux français nous ressortir les clichés d’une Allemagne hégémonique avec Merkel en casque à pointe, je me dis que la France n’a rien compris à l’Europe. Merkel a toujours dit que l’euro était beaucoup plus qu’une monnaie, précisément parce que l’Allemagne a regardé son passé en face et ne veut plus porter la responsabilité d’une nouvelle horreur tel que le nazisme. Quand Nicolas Dupont-Aignan parle de l’avènement d’un quatrième Reich, c’est terrible.

Le problème vient aussi du fait que les deux pays leaders en Europe - la France et l’Allemagne - ne considèrent l’Europe qu’autour de leur nombril respectif ; c’est pourquoi des pays comme la Belgique ont toujours eu un rôle moteur, parce que la Belgique est obligée, de par ce qu’elle est, de penser à ses voisins.

Moi, à Bruxelles, quand je croise quelqu’un dans la rue, il y a une chance sur deux qu’il ou elle ne soit pas belge et ne parle pas français. Rien que ça, ça oblige à être en permanence à l’écoute de ce qui est différent de vous.

En Belgique, vous devez toujours prendre des décisions en fonction de ce que va penser l’autre communauté linguistique. La Belgique a toujours été en avance sur les sujets sociaux - mariage gay, droit de vote des étrangers, euthanasie, par exemple. Pourquoi ? Parce qu’en Belgique nous avons l’influence de quatre cultures - britannique, néerlandaise, française et allemande - qui nous obligent à ne jamais penser de manière homogène, en circuit fermé. C’est ça, l’Europe. Rester soi-même sans se croire supérieur à ses voisins.

C’est une expo contre le nombrilisme, contre le nationalisme. Le nationalisme part du principe que l’endroit où l’on est né nous rend supérieur ou inférieur à notre voisin, qui est né ailleurs. C’est le fond de commerce de la N-VA, en Flandre.

La crise des « migrants » ébranle l’Europe et les sondages sont plutôt défavorables aux migrants : le dessin de presse peut-il modifier le regard du lecteur ?

D’abord il y a un problème de vocable : un migrant et un réfugié, ce n’est pas la même chose. Les Syriens et les Irakiens qui viennent chez nous ne le font pas pour venir sucer le sang de notre Sécu, ils le font parce qu’ils fuient la guerre. Pas la misère, non, la GUERRE. Mais je ne suis pas angélique pour autant. L’Europe est en pleine crise existentielle. C’est comme si un couple - par ailleurs parent d’une famille nombreuse composée d’enfants, de préados et de préadultes - au bord de la séparation, accueillait soudain ses voisins qui viennent de perdre leur maison. Pas certain que cela aide à rabibocher la famille, au contraire. Le voisin pourrait d’ailleurs servir de bouc-émissaire. Nous en sommes-là actuellement. Mais l’Europe est une entité en constante transformation. Nous devons affirmer nos valeurs européennes, héritées des Lumières : égalité entre hommes et femmes, primauté de l’état de droit, où la justice des hommes passe avant celle de Dieu, parce que les hommes, au moins, on est certains qu’ils existent. Il y a eu un tollé ici parce que le ministre Théo Francken (N-VA) en charge de l’Asile et la Migration, a mis en place un cours de respect des femmes pour les réfugiés. Je trouve que c’est une bonne chose, de même que le parcours d’intégration. Le problème, c’est que cela provient d’un ministre nationaliste, donc on se dit qu’il a des arrière-pensées.

Il faut avoir été immigré dans sa vie pour comprendre, parfois. Moi je l’ai été, en Australie. J’ai fait le parcours d’intégration. Si l’on m’avait dit qu’on allait me confisquer mes biens à mon arrivée, je me serais dit que nous étions revenus 70 ans en arrière. Et pourtant, c’est ce qu’a voté le Parlement danois, dans l’approbation générale, d’autres pays lui emboîtant le pas.

La question de la déchéance de nationalité en France est à ce point exemplaire : peu de gens dans l’Hexagone contestent cette mesure inique (à part Taubira). Moi j’ai trois passeports - français, britannique et australien, et je vis dans un quatrième pays - la Belgique -. Ces quatre identités font partie de moi-même, mes enfants sont dans le même cas, je ne vois pas pourquoi je devrais avoir à choisir. Car la vraie question autour de la déchéance de nationalité est là et, à mon avis, l’élection de 2017 approchant, elle va faire irruption dans le débat : la question de la double (ou triple) nationalité en soi, pas la déchéance pour faits de terrorisme. L’époque est au repli sur soi généralisé. Cette exposition est là pour tirer la sonnette d’alarme. Faut-il que nous rebasculions à nouveau dans la guerre pour que l’on mesure, quelques millions de morts plus tard, à quel point cette utopie mise en pratique pendant 70 ans que fut l’UE était visionnaire ?

J’étais frappé, et je n’étais pas le seul en Belgique, le 10 janvier dernier, lors des commémorations à Paris des attentats, de voir à quel point les discours étaient centrés sur la France et la grandeur de la "Nation française". Comme si les autres comptaient pour du beurre. Le 7 janvier et le 13 novembre 2015, ce ne sont pas les Français qui ont été visés, ce sont tous les Européens, et plus encore que les Européens : c’est la barbarie qui s’attaquait à la civilisation. Les terroristes n’étaient pas étrangers, ils étaient français ou belges, Européens comme nous.

Pourquoi dans son discours de vœux, François Hollande n’a-t-il pas dit un mot sur l’Europe ?

Les dessinateurs de presse ne sont pas là pour vous dire comment penser. Ils sont là pour vous tendre un miroir et vous interroger sur votre manière de voir le monde, en utilisant un outil lié à l’enfance - le dessin - pour parler de sujets adultes et ainsi parler directement à votre inconscient.

Comment s’articule l’exposition ?

En 10 thèmes : Le projet européen, la crise économique, une Europe allemande ?, la crise des réfugiés, les mouvements indépendantistes, les visages de l’europhobie, Brexit or not Brexit ?, la Turquie, L’Ukraine et la Russie, et enfin l’Europe vue par le reste du monde.

Je tiens à préciser que j’ai mis un point d’orgue à inclure des dessins avec lesquels je ne suis pas du tout d’accord, notamment provenant des dessinateurs du Sud de l’Europe. Car c’est aussi ça, l’Europe : le débat, continuer à se parler alors que l’on n’est pas d’accord.

Chaque chapitre est ponctué (dans le catalogue) d’un texte de Jean Quatremer. Les textes de Jean ne sont pas dans l’expo car ce serait trop long à lire. Dans une expo, les grands placards de texte, personne ne les lit. Mais pour chaque chapitre, il y a un petit texte de 10 lignes remettant le propos en situation. Le catalogue se termine par un fantastique texte de Daniel Cohn-Bendit, à qui j’ai demandé d’imaginer l’Europe du futur. Il a donc placé ça en 2046. Il a 101 ans et sort d’une rétrospective de Wong Kar Wai (réalisateur du film « 2046 »). L’expo est en trois langues : français et néerlandais, puisque nous sommes en Belgique, et anglais, la langue la plus internationale. Si cette expo peut voyager partout en Europe, j’en serai ravi. Il y a aura aussi une partie où nous mettrons des dessins réalisés entre février et juin, quand se terminera l’expo. Pour montrer que le dessin de presse est un art du quotidien.

L’affiche précise que l’exposition se compose de 120 « caricatures d’actualité », une expression moins fréquente que « dessin d’actualité », « dessin de presse » ou « caricature de presse ». Pourquoi ce choix sémantique ?

Vaste question. Je ne voulais pas mettre « caricatures », car ce n’est pas de la caricature, au sens portrait-charge, c’est du dessin politique. Mais les gens de la ville de Mons trouvaient le terme « caricatures » plus parlant pour le grand public. Notre métier est hybride, c’est ce qui fait sa force et sa faiblesse. Les journalistes nous prennent pour des artistes, et inversement. Quand on me demande ce que je fais dans la vie, je dis que je suis dessinateur de presse politique. En anglais, c’est beaucoup plus vite compréhensible : « Political cartoonist ».

On le sait, la caricature fonctionne en recourant à des symboles réducteurs ou à des stéréotypes, surtout lorsqu’il s’agit de mettre en image l’étranger ou les nations. Le dessinateur ne risque-t-il finalement pas d’alimenter cette image de l’autre, différent du « nous » ?

Question que je me suis souvent posée, notamment à l’occasion de la photo choc du petit Aylan : soudain, ce qui n’était perçu que comme une foule anonyme avait un nom, un prénom : Aylan. Tous ces gens entassés sur des bateaux de fortune n’étaient plus « des » migrants ou réfugiés », mais « Aylan », « Hakim » ou d’autres prénoms. Moi-même, j’ai dessiné ce petit Aylan, et c’était très dur, car j’ai moi-même des enfants en bas âge, mais cela m’a bien questionné sur la manière de représenter une « masse » de gens sans forcément se rendre compte qu’il s’agit d’une somme d’individus.

Nous sommes souvent confrontés aux stéréotypes. Nous devons caricaturer sans être caricaturaux, et ce n’est pas facile. Comment dessiner un Français ? Un Belge ? Un Bulgare ? Ils doivent être immédiatement reconnaissables, mais il est impossible d’exprimer toute la diversité d’un peuple par un seul dessin. Donc, nous avons recours aux stéréotypes, mais aussi au second degré, basé sur la connivence avec le lecteur. Mon collègue Pierre Kroll s’est un jour fait traiter de raciste par une anglophone très politiquement correcte qui lui reprochait de toujours dessiner les Noirs avec des grosses lèvres, même qu’elles les trouvait très laids dans ses dessins. Je lui ai fait remarquer que les Blancs n’étaient beaucoup plus sexys dans les dessins de Kroll, car c’était justement de l’exagération. Mais dans le monde d’aujourd’hui, il est devenu impossible de dessiner sans froisser quelqu’un. Le pire, c’est qu’auparavant on nous reprochait ce qu’on dessinait, mais maintenant on nous reproche aussi ce qu’on ne dessine pas. Quand Riss dessine Dieu pour le numéro anniversaire des attentats de Charlie, on ne lui reproche pas d’avoir dessiné Dieu, on lui reproche de ne pas avoir dessiné Mahomet. Quand cette semaine, Coco se moque de Cyril Hanouna en une de Charlie, on lui reproche de ne pas s’intéresser à d’autres sujets.

"Ceci n'est pas l'Europe", entretien avec Nicolas Vadot, commissaire de l’exposition

Dans le dessin ci-dessus, un type m’est tombé dessus parce que j’avais dessiné les Blancs avec les Blancs et les Noirs avec les Noirs. Je lui ai fait remarquer que les bébés portés par les cigognes étaient de toutes les couleurs. Je lui ai aussi dit qu’il ne m’avait pas reproché de pas avoir dessiné d’asiatiques ou d'aborigènes, ce que j’aurais pu interpréter de sa part comme du racisme. Enfin, je lui ai demandé ce qu’il pensait du couple de chats… qui sont verts. On vit une époque formidable.

Vous faites partie de la petite poignée de dessinateurs francophones internationaux. Représente-t-on les réfugiés de la même manière partout ?

Non, on ne les dessine pas de la même manière partout. Les dessinateurs du monde arabe ne les dessinent pas comme des masses informes, mais comme des individus. De la même manière que le jour où nous, Européens, serons contraints à l’exil, les pays où nous chercheront refuge nous traiteront comme une masse informe, j’en suis certain. Le fait pour moi d’avoir vécu à l’autre bout du monde m’a donné une autre vision de l’Europe et du monde en général. J’ai chez moi une grande carte du monde acheté chez Ikea à… Sydney, lorsque j’habitais en Australie. Sur cette carte, évidemment, l’Australie ne se situe pas en bas à droite comme sur toutes les cartes qu’on voit en Europe. Non, l’Australie est en bas, mais au centre, avec l’Europe et l’Afrique à gauche, et les des Amériques à droite. Eh bien ça ne rate jamais : quand les gens voient cette carte, ici, ils tiquent, en trouvant qu’elle n’est pas normale. Je leur fais donc remarquer que la Terre est ronde et que l’on ne voit jamais Midi qu’à sa porte...

Propos de Nicolas Vadot (commissaire de l’exposition et vice-président de Cartooning for Peace) recueillis par Guillaume Doizy

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