On n’hésitera pas à se procurer ce recueil d’études sur l’image dessinée reproductible avec comme borne chronologique la longue période de l’histoire de France contemporaine qu’est la IIIe République. L’ensemble réunit la plupart des contributions d’un colloque qui s’est tenu à Beaune en 2015, augmenté de quelques autres permettant d’élargir le propos. Cette origine bourguignonne du projet explique la présence de deux articles évoquant le travail du dessinateur « local » Noël Dorville, mais le tout se veut bien plus général. Car pour Bertrand Tillier et Vincent Chambarlhac qui ont dirigé cette publication, les images dessinées reproductibles « construisent la vie politique en tant qu’elles sont vecteur récurrent de politisation depuis la fin du XVIIIe siècle ». Depuis même le XVIe siècle pourrait-on dire, c'est-à-dire depuis que l’imprimé permet de diffuser à une échelle de plus en plus large des images politiques.
L’intérêt de cet opus réside d’abord dans la qualité des études proposées, les auteurs échappant dans la plupart des cas au piège des analyses iconographiques souvent désincarnées et peu convaincantes. Car ce sont bien ici les usages de l’image dessinée reproductible qui intéresseront le lecteur, les itinéraires de ceux qui les conçoivent, leur fonctionnalité, la question des supports, le contexte économique, politique et culturel dans lequel l’affiche, le journal, la carte postale ou la vignette sont conçues, diffusées, achetées, discutées, contestées éventuellement.
Le caractère éclectique des articles donne à voir la diversité même de ces images et des projets de leurs auteurs, voire des aspirations de leur public. Que l’on se focalise sur un journal, un projet de panorama, une affiche qui a suscité la polémique ou encore un dessinateur ou un ensemble de dessinateurs, voire même un patron de presse (objet d'étude trop rare hélas), le lecteur pénètre peu à peu dans ce qui fait le sel de ces images sous la IIIe République.

Dans un contexte techniquement, économiquement et politiquement très favorable, l’image dessinée connaît alors un essor considérable, et voit ses usages se diversifier, donnant naissance à de nouvelles pratiques, intéressant de nouvelles couches sociales, et voyant l’émergence de nouveaux motifs, montrant la permanence d’un « rire » politique qui trouve dans l’image satirique un support de choix. Un rire politique paradoxal puisqu'il doit peu aux élites politiques elles-mêmes, trouvant son origine dans les couches militantes ou économiques intermédiaires, avec parfois et même souvent de grands écarts dans les motivations des différents acteurs intervenant dans la réalisation et la production de ces images.
On regrettera néanmoins que cette spécificité de l’image dessinée sous la IIIe République ne soit pas au cœur des réflexions de chaque auteur, qui finalement s’en tient à explorer son sujet spécifique sans jamais chercher à le replacer dans un ensemble plus vaste, sans proposer au lecteur des pistes de réflexion sur une évolution possible par rapport aux périodes qui précèdent ou qui suivent, ni d’ailleurs sans vraiment replacer l’étude particulière dans le contexte général qu’est la IIIe République elle-même.
Conséquence d’une focalisation souvent trop exclusive, certains auteurs tendent à surestimer leur objet d’étude, à décrire comme « représentatif » ce qui ne l’est pas vraiment, ou à voir une omniprésence du dessin dans tel journal, alors que comparativement à d’autres titres de la presse du moment, le journal accorde à l’image dessinée en fait une place très faible. Ainsi les caricatures de saints d’Alfred Le Petit sont-elles présentées comme « représentatives » alors qu’elles sont une exception dans l’imagerie anticléricale de cette époque, traduisant plutôt une radicalisation politique ou plus simplement « commerciale » de leur auteur ; ainsi les dessins publiés par l’Humanité avant 1914 qui demeurent en fait marginaux et dont la tonalité feutrée serait à interroger au regard de la grande violence des dessins diffusés par la presse syndicaliste révolutionnaire. L’absence de regard général conduit parfois à des biais, comme dans l’article comparant les dessins du journal de tranchées Rigolboche à ceux du Rire rouge (un hebdomadaire réalisé à l’arrière), trouvant une grande proximité entre les deux. Si l’auteur avait comparé l’hebdomadaire satirique parisien au Crapouillot, ses conclusions auraient été très différentes sinon inverses. On regrette d’ailleurs dans cet article la quasi absence d’appareil critique, certaines affirmations laissant parfois le lecteur perplexe.
Mais redisons-le, l’ensemble demeure très convaincant, nombre de ces études étant tout à fait passionnantes.

Guillaume Doizy

PS, nous attendons avec impatience des éléments biographiques sur le dessinateur de presse de la fin du XIXe siècle qui nous était jusqu'alors inconnu, "Albert Le Petit" (p. 127).

 

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