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Dessin de Plantu, L'Express du 4/7/2007.

Par Daniel Salles

Article paru dans Ridiculosa n°13, 2006.


Les nains peuplent les mythologies et les contes de nombreux peuples, et les statues de ces  personnages aux allures grotesques se retrouvent en Egypte antique ou  de nos jours dans les jardins. Il n’existe pas à ma connaissance d’ouvrage recensant l’utilisation satirique de ces personnages qui apparaissent dans les caricatures en référence à trois oeuvres : Les voyages de Gulliver de Swift (le thème de la disproportion va être utilisé contre Napoléon par les caricaturistes anglais), Blanche Neige et les sept nains de Disney (Robert Hue sera une cible facile), Amélie Poulain et son nain voyageur, archétype de la vague kitsch qui fait des nains de jardin des personnages emblématiques que l'on retrouve aujourd'hui dans des films, des publicités, des sites internet potaches ou sérieux.


I LES NAINS DANS L’ANTIQUITE
Un nain n'en est pas plus grand pour s'être placé sur une montagne ( Sénèque, Lettres à Lucilius, 76)

Les Egyptiens ne considéraient pas les infirmes comme laids, affirme Christiane Desroches Noblecourt : « Une statue, que l'on peut voir au musée du Caire, représente un nain, avec de toutes petites jambes tordues, en compagnie d'une très belle princesse. A-t-on voulu qu'il se prolonge dans l'au-delà tel qu'il était ? Ce qui comptait, c'était son potentiel intellectuel et moral. Je crois que cette civilisation montrait un vrai respect de la nature des autres, une vraie fraternité. L'Egypte est le premier pays à avoir connu l'humanisme (1) ». Le nain égyptien le plus célèbre fut Seneb qui vécut au cours de la cinquième dynastie. Haut fonctionnaire avec plusieurs titres sociaux, religieux et honorifiques, il était marié à une femme de taille normale comme le montre une statue du Musée du Caire.
Les Egyptiens distinguaient les nains pathologiques ("nemou") et les Pygmées ("deneg"). Ces derniers étaient recherchés comme danseurs sacrés ; ils mimaient notamment la danse du dieu Bès. Bès est un gnome aux traits burlesques : tête massive, gros sourcils, pommettes saillantes, lèvres épaisses, grande barbe. Son visage bouffon en fait le dieu de la joie. C’est un dieu protecteur qui veille en particulier sur les nouveaux-nés, les enfants et les femmes en couches. On a retrouvé beaucoup de statues qui sont, pour certains, à l’origine de nos nains de jardin.
Pour les Grecs, les nains étaient plutôt des créatures mythiques. Dès le VIIIe siècle av. J.-C., Hésiode parle des Pygmées (fragment 42, édition Lehrs). Homère relate leur combat contre les grues (Iliade III, 3) (2), Hérodote (II,33) écrit le premier rapport ethnographique,  Strabon (Géographie, XV, 1, 5) et Pline l’Ancien (Histoire naturelle, VII, 26) perpétuent la légende. Ils apparaissent également dans les aventures d’Héraclès : profitant de son sommeil, ils ligotent solidement ses poignets et ses chevilles. Il se réveille, sentant des fourmillements sur tout son corps, et se libère sans peine de ses liens comme le fera plus tard Gulliver !

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Dessin de Daumier, Le Charivari, 20 et 21 mail 1850.

Héritiers de ces cultures, les Romains représenteront fréquemment ces petits hommes sur les mosaïques et les peintures de l'art égyptisant (3). Les Pygmées se livrent à des activités humaines qu'ils parodient par leur laideur et leur maladresse. Dans l'Antiquité en effet les nains symbolisent un échec ou une erreur de la nature. Leur apparence et comportement ridicule donnaient aux spectateurs un sentiment de supériorité sur ce monde exotique. On a trouvé à Pompéi dans la maison du Médecin, une fresque dont une petite partie représente Le jugement de Salomon. Cette fresque du 1er siècle après J.-C. est conservée au musée de Naples.
Le peintre illustre  le moment où,  après que Salomon, que l'on met en relation dans la tradition égyptienne avec le pharaon Bocchoris, a donné l’ordre de partager l’enfant en deux, les deux mères réagissent à cet ordre. De gauche  à droite, on peut distinguer un groupe de personnages, un soldat s’apprêtant à partager l’enfant posé sur une table, une des deux mères,  deux soldats tenant lance et bouclier, l’autre mère dans une position de suppliante face à une espèce d’estrade maçonnée sur laquelle se tient Salomon entouré de deux hommes, derrière lesquels se tient un autre groupe de soldats. Le roi, assis sur un trône, tient dans sa main une lance et se penche vers la femme qui le supplie. Son pouvoir est signifié par sa position centrale dans l’espace de la représentation. La bonne mère, dans une attitude de suppliante, est à genoux, les mains dressées vers Salomon, tandis que l’autre s’apprête à aider le soldat à partager l’enfant. La scène se situe dans un petit jardin avec un portique que l'on distingue derrière l'estrade sur laquelle se tient Salomon. Il s’agit d’une représentation parodique, dans laquelle tous les personnages sont des pygmées ridicules.
Dans le domaine de la statuaire, il existe de nombreuses représentations du dieu Priape, ancêtre de nos nains de jardin selon certains auteurs. Fils de Dionysos et d’Aphrodite, Priape était doté de sexe d’une taille impressionnante. Ses statues grossières en bois ornaient les jardins privés des riches Romains. Le dieu défendait les jardins et les vergers contre les voleurs et les oiseaux, en les menaçant de son sexe. Des poèmes comme celui ci-dessous menaçaient les pilleurs des derniers outrages.

La mentule de Priape
Moi que voici, moi qu'un art rustique a fabriqué, moi, ce peuplier sec, je protège, ô passant, ce petit champ que tu vois devant toi et que tu es prêt à piller, et la maisonnette et le jardinet de mon pauvre maître, et les défends contre la main méchante du voleur. On me met au printemps une couronne bigarrée ; quand le soleil est brûlant , des épis roux ; quand le pampre verdoie , une douce grappe ; quand le froid est rude l'olive glauque de la cueillette. La chevrette délicate de mes pacages porte à la ville des pis gonflés de lait ; et le gras agneau qui sort de mes bergeries procure à son maître qui retourne chez lui une pleine main d'argent ; et la tendre vachette, tandis que meugle sa mère, répand son sang devant les temples des dieux. C'est pourquoi, passant, tu respecteras le dieu que je suis, et tu garderas la main dans ta poche : cela vaut mieux pour toi. Car c'est un pal tout prêt que dresse cette mentule-ci. - Je le voudrais, par Pollux ! dis-tu - Eh bien, par Pollux ! voici le fermier qui vient : à son bras vigoureux cette mentule dont tu ris devient, lorsqu'il l'arrache, une massue qu'il a bien en main. (Extrait des Priapées de Virgile.)

Dans la vie quotidienne, les Romains se moquaient des petits cf. le surnom Paulus, on disait que le gendre de Cicéron était traîné par son épée plus qu’il ne la portait, Cicéron avait émis la boutade suivante « la moitié de mon frère est plus grande que le tout »  à propos de son frère que l’on avait représenté grand sur un bouclier (Quintilien, De l’institution oratoire, VI, 3, 3-4).  Pour donner du piquant aux jeux de l’amphithéâtre, on opposait des femmes à des nains. Des nains pouvaient faire partie de la cour impériale : «  À tous les spectacles de gladiateurs, on voyait, assis à ses pieds, un nain vêtu d'écarlate et dont la tête était petite et difforme. Domitien s'entretenait souvent avec lui, et quelquefois de choses sérieuses.  On l'entendit lui demander s'il savait pourquoi, dans la dernière promotion, il avait jugé à propos de confier le gouvernement d'Égypte à Mettius Rufus (4) ».


II DE LA LITTERATURE A LA CARICATURE
Dans le sommeil de Rrose Sélavy il y a un nain sorti d'un puits qui vient manger son pain, la nuit. Robert Desnos

Les dessinateurs puisent dans le patrimoine littéraire et dans la culture de leur temps pour caricaturer leurs victimes. Le nain, personnage de contes, de textes ou de films ayant eu un grand retentissement, se prête bien au jeu de la caricature.

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Dessin de Alfred Le Petit, « Madame Gulliver », Lyon républicain, 25/4/1880.

1. DE GULLIVER A NAPOLEON
Philip Roberts-Jones définit ainsi la caricature : "tout dessin ayant pour but soit de faire rire par la déformation, la disproportion ou la manière dont est présenté le sujet, soit d'affirmer une opinion, généralement d'ordre politique ou social, par l'accentuation ou la mise en évidence d'une des caractéristiques ou d'un des éléments du sujet, sans avoir comme but de provoquer l'hilarité".
L'opposition entre nanisme et gigantisme fait partie des procédés de déconstruction de l’adversaire. Elle sera réactualisée par l’œuvre de Swift.  Jonathan Swift publie les Voyages de Gulliver en 1726. Son héros Gulliver, médecin dans la marine, être "normal" à qui le lecteur peut s’identifier, se retrouve tout à tour géant à Lilliput et nain à Brobdingnag. Un an avant l'impression de son livre, l’auteur adressait une lettre à Pope où il écrivait "Le principal but que je me propose dans tous mes travaux est de vexer le monde plutôt que de le divertir... Voilà la grande base de misanthropie sur laquelle j'ai élevé tout l'édifice de mes Voyages."
Il met en effet son héros dans des positions qui mettent en valeur la misère et le ridicule humain et il développe des propos satiriques : Lilliput, c'est l'Angleterre ; l'île voisine de Blefuscu, c'est la France.
A la fin du XVIIIe, les caricaturistes anglais (comme Ansell ou West, cf. Grand-Carteret, n° 119 et 127)  réduisirent Napoléon-le-Grand,  qu’ils appelaient “Boney”, alias “Bone-à-part” ou “Nabot paré”, à la stature de nain, en s’inspirant notamment du roman de Jonathan Swift. Tandis que l’iconographie officielle magnifiait l’empereur, la caricature accentuait ses difformités physiques et morales (5). L’Empereur était diabolisé, bestialisé, présenté tantôt en ogre ou en nain.
Gillray conçut pour sa part un diptyque sur le thème de Bonaparte/Gulliver. La première caricature, publiée le 26 juin 1803 chez Humphrey, s’intitule « Le roi de Brobdingnag et Gulliver ». Le jeu graphique est basé sur l’opposition de taille : le roi George III  est surdimensionné tandis que Napoléon est rétréci. Du coup il n’apparaît plus aussi menaçant car son nanisme ridiculise ses prétentions démesurées et la peur qu’il inspire. Le texte anglais de la bulle dit que Bonaparte est « un des plus pernicieux et un des plus nuisibles reptiles qui rampent à la surface de la terre ».  

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Dessin de James Gillray, "The King of Brobdingnag and Gulliver",gravure, Londres, 1803.


Dans une variante allemande datant de 1813, le tsar Alexandre Ier observe Napoléon chassé de Russie et devenu minuscule en reprenant le chemin de Paris. Cette image illustre la citation latine, Sic transit gloria mundi « Ainsi passe la gloire du monde" tirée de l’Imitation de Jésus-Christ (6). Une autre caricature allemande du même type montre un cosaque regardant le petit Napoléon.(7)
La seconde caricature du diptyque de Gillray, « Débarquement en Angleterre », fait allusion à la tentative de débarquement des Français en Angleterre en 1803-1804. Elle fonctionne aussi sur la même disproportion (8).
Pendant la guerre de 14-18, les caricaturistes ont repris le procédé de la comparaison dévalorisante, mais cette fois c’est Napoléon qui regarde avec une lunette de vue un minuscule Guillaume II  et l’accable de termes méprisants : « la caricature insiste sur la différence de prestige et de gloire en représentant un immense Napoléon face à un minuscule Guillaume II.(9)»


2. DE MME D’AUNOY A NAPOLEON
Claude Lecouteux a montré que les nains sont des vestiges du paganisme et pas seulement des stéréotypes littéraires des contes et des légendes (10). Ces personnages, liés aux notions de fertilité et de fécondité, ont conservé dans la tradition des rapports avec l’artisanat, les métaux, la prospérité. Dans la culture populaire, le nain est assimilé aux forces du mal, aux forces du chaos. Vers le milieu de la période médiévale, partout en Occident, le jaune est devenu la couleur des menteurs, des trompeurs, des tricheurs, mais aussi des maris trompés. Les personnages dévalorisés sont souvent affublés de vêtements jaunes. A partir du XIIIe siècle, les conciles demandent à ce que les Juifs portent un signe distinctif : rouelle, figure comme les tables de la Loi, étoile qui évoque l'Orient, tous dans la gamme des jaunes et des rouges.
Mme d’Aulnoy (1650-1705) a écrit Le Nain Jaune, un des rares contes de fées qui se terminent mal.  Vers le milieu du XIXe siècle, l'imprimerie Pellerin à Épinal a créé de nombreuses planches illustrant des  contes de fées, dont le Nain Jaune (quinze cases représentant les scènes principales de l’histoire qui sont sous-titrées d’une phrase résumant l’action)
Le nain jaune est aussi un jeu de cartes connu dès le XVIIIe siècle pour lequel on emploie un tableau au milieu duquel est représenté un nain tenant à la main un sept de carreau.
Fin 1814, naît le Nain jaune, journal libéral au ton grinçant, Louis XVIII y écrit lui-même anonymement. Après le retour de Napoléon de l’île d’Elbe, le journal devint bonapartiste et donc assimilé par les royalistes à un soutien à Napoléon.
On retrouve toutes les connotations du nain jaune dans une caricature contre Napoléon publiée peu après Waterloo. Les forces diaboliques soutiennent l’Empereur, souvent assimilé au diable, mais elle ne seront pas suffisantes pour éviter sa chute.

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Dessin de DESALLES "Dernier effort du Nain Jaune pour soutenir Nicolas", gravure aquarellée, 1815.

3. HUGO ET NAPOLEON LE NAIN
 Tout au long des Châtiments Victor Hugo stigmatise Napoléon III et l’insulte. Il le compare de manière humiliante avec Napoléon Ier (Napoléon le petit, Napoléon le Nain, Napoléon dernier). Napoléon III avait interdit les représentations caricaturales et suite à sa déchéance les caricaturistes les ont multipliés en utilisant notamment la diminution graphique et l’animalisation (11).
Faustin Betbeder, qui signait ses dessins Faustin, a produit le 6 septembre 1870  une lithographie en couleurs et accompagnée d'un texte ;  refusée par les journaux, imprimée et diffusée par les soins de son auteur, elle fut vendue au nombre de 50 000 exemplaires en une nuit !
Les deux personnages représentés sont Victor Hugo, identifiable par sa barbe blanche, sa plume et son nom sur la couverture du livre, et Napoléon III, identifiable par sa tenue et ses moustaches. Le boulet attaché au pied de Napoléon III symbolise sa situation de captif, au lendemain de la capitulation de Sedan le 2 septembre 1870.
Hugo est représenté comme un géant  par rapport à Napoléon III. Sa tête est exagérément grossie (12) et disproportionnée par rapport à son corps et particulièrement à ses jambes. Sa plume, dessinée selon une diagonale ascendante est gigantesque, son livre également.
De même la taille du boulet est démesurée par rapport à la petitesse de Napoléon III.
L'empereur, dont le nez est particulièrement proéminent, est totalement rabaissé de par sa petite taille, à opposer à celle du boulet, Il est déchu : il ne tient plus debout, se retrouve les fesses par terre, écrasé par un Hugo et son livre gigantesques. La grande taille de sa décoration doit être prise comme une critique. Il est devenu Napoléon-le-petit !
L'heure de la revanche a sonné. Hugo avait promis en 1851 que l'encrier briserait les canons. L'écrivain au regard déterminé est venu à bout de l'empereur usurpateur en écrivant la vérité. Sa plume de justicier s'abreuve au fleuve de la Vérité (veritas en latin).
Le texte renforce la signification du dessin : des mots péjoratifs sont associés à Napoléon III (bandit, opprobre, traînes) tandis que des mots laudatifs (temps stoïques, grand soldat, mains héroïques) le sont à Napoléon Ier. Comme Hugo l'avait fait en traitant Napoléon III de Napoléon-le-petit, Faustin oppose à l'empereur déchu la glorieuse légende napoléonienne.
Ce quatrain est adapté de la fin du poème « Toulon », deuxième poème du premier livre des Châtiments :
Va, maudit ! Ce boulet que, dans des temps stoïques,
Le grand soldat, sur qui ton opprobre s'assied
Mettait dans les canons de ses mains héroïques,
Tu le traîneras à ton pied !
La prédiction/malédiction de Hugo s'est  réalisée !


4. BALLADUR, SARKOZY, BLANCHE-NEIGE et IZNOGOUD
A ma connaissance il existe peu de dessins représentant des nains dans la production du dessinateur Plantu. Celui-ci travaille souvent par séries et utilise des signes récurrents pour leurs effets de reconnaissance pour le lecteur : "Tous ces signes représentent un alphabet inventé en osmose avec mon trait et mon esprit. J'ai la chance, ici au Monde, de pouvoir poser des questions aux journalistes et de prendre ainsi des notes qui vont m'aider dans ma tâche. Dès que je sais ce que je veux raconter, tous ces hiéroglyphes que vous évoquiez ressortent et vont traduire le message que je souhaite faire passer. Ce sont mes petits clichés, mais qui correspondent dans le même temps à un recul par rapport à ce qu'on attend généralement de moi (13)." Par exemple il a souvent représenté Balladur avec un catogan et dans une chaise à porteurs. A l’occasion des manifestations d’étudiants  contre le projet de contrat d’insertion professionnelle initié par messieurs Balladur et Sarkozy en 1994, il a proposé une série de caricatures dans lesquelles Balladur était représenté sous les traits du nain Dormeur de Blanche Neige et Sarkozy sous ceux du nain Atchoum.
Dessin à intégrer p.77 Plantu Le pire est derrière nous, 1995
On n’insistera pas sur la filiation conte de Grimm/ film de Walt Disney dans lesquels les nains forment un contrepoint comique au pathétique de l’histoire de Blanche-Neige. Le décalage entre les jeunes et les ministres et le mépris à l’égard des classes populaires est repris dans un dessin paru dans l’Express du 03/11/05 dans lequel Plantu fait référence au conte de Cendrillon et à Halloween. Sarkozy représenté en sorcière ou avec des cheveux sous forme de corne fait référence au fait que  les chiraquiens l’avaient surnommé un temps « le petit Satan ».
Il  est intéressant de remarquer comment la représentation de Sarkozy a évolué chez Plantu. Sa petite taille est un  trait évidemment très utilisé par le caricaturiste tout au long de la carrière de l’homme politique. Actuellement,  il se sert d’une autre référence, du personnage de bande dessinée Iznogoud, ce méchant petit vizir qui veut être calife à la place du calife et qui est prêt à tout.
Dans un dessin paru dans Libération du 22/09/05, Willem transforme Sarkozy en athlète champion du jet de clandestin qui jette de l’autre côté de la mer demandeurs d’asile et dans papiers (référence métaphorique à l’activité du lancer de nains) sous les applaudissements de le Pen et de Villiers.
De leur côté les internautes traitent Sarkozy de petit Nicolas, de Petit Brother, de nabot-léon, de nain de jardin à longueur de blogs. Ils mettent en ligne des  dessins satiriques ou des photos-montages utilisent le procédé du Google Bombing (technique qui permet d'associer un ou des mots clés à une page web, et ainsi de faire apparaître ce lien parmi les premières réponses lors d'une requête effectuée sur ces mots clés dans un moteur de recherche)  suite à l’envoi massif d’un message de l’UMP, ce qui fait que  si l’on tape les mots clés "Nicolas Sarkozy" dans Google, on trouve en deuxième position le site ... consacré à Iznogoud, le film de Patrick Braoudé. Internet permet donc une nouvelle forme d’expression politique dans laquelle les citoyens utilisent les armes de la satire et de la caricature et diffusent leurs messages satiriques à une grande échelle, cf. le site « Sarkostique : le sarkozy blog officiel satirique
(http://sarkostique.over-blog.com).


III ON VOIT DES NAINS DE JARDIN PARTOUT
"Quand les gens ont l'impression de faire du tort à la nature, ils placent un nain de jardin pour s'excuser. Les architectes les haïssent comme la peste. On chasse les vampires avec de l'ail, et les architectes avec un nain de jardin". Hundertwasser

Selon un article du journal l’Alsace du 12 avril 2005, «le véritable nain de jardin répond à des critères fixés par l'Association internationale de protection des nains de jardin (AIPNJ) : il ne doit pas mesurer plus de 68 centimètres, doit porter une capuche rouge, une barbe blanche et être souriant. Né en 1880 à Graefenroda (est de l'Allemagne), il n'est sans doute plus produit de manière traditionnelle que par un seul atelier, celui de Reinhard Griebel. Disposant de quelque 350 modèles, il fabrique près de 10 000 unités par année, qu'il exporte notamment en France, en Scandinavie et aux Etats-Unis.  […] La population de nains de jardin en Allemagne est estimée à au moins 18 millions ». Le nain de jardin est devenu une vedette de faits divers (le Front de libération des nains de jardin (FLNJ) organise régulièrement des enlèvements), de films (Wallace et Gromit le mystère du lapin-garou) de publicités, de chansons (Mon nain de jardin, Renaud), de sites internet, d’œuvres d’art contemporaines comme de tabourets (Philippe Starck), d’expositions, d’ouvrages (14).
Le nain de jardin symbolise le mauvais goût absolu et donc, en tant qu’éloge du second degré,  le triomphe du kitsch. On peut penser en effet que le succès du nain de jardin correspond à une façon savante de cultiver le mauvais goût qui ajoute à l’objet un sens décalé, en mettant en œuvre les dispositions ludiques des individus. Eric-Etienne Nadeau, qui a consacré une thèse universitaire au nain de jardin, affirme : « C'est un objet de dérision, qui fait d'abord rire son propriétaire ». Mais aujourd'hui, il fait office de «bouc émissaire du bon goût», expression d'un kitsch pavillonnaire aux antipodes de la modernité. Le sociologue Jean-Claude Kaufmann est encore plus critique : « Tourner en dérision le nain de jardin, c'est avoir le fou-rire du dominant, de celui qui se trouve dans le bon camp - pas dans celui de ceux qui sont culturellement exclus - et qui le signe de cette façon», assure-t-il, inquiet de voir « se développer une forme d'humour basée sur le mépris de la culture populaire (15) ».
Objet de critiques très opposées mais d’un grand succès public, Le fabuleux destin d’Amélie Poulain met à l’honneur les nains de jardin. En effet, pour pousser son père à voyager, l’héroïne déboulonne le nain de jardin de celui-ci et demande à son amie, Philomène, hôtesse de l'air, de prendre des polaroïds du nain de jardin dans différentes villes du monde et de les envoyer à son père.
Pour illustrer un article sur le succès du film (Le Monde, 1er janvier 2002), Plantu  représente le nain sur la pelouse de la Maison-Blanche, de manière disproportionnée mais en rapport avec la fréquentation du film aux Etats-Unis, ce qui déclenche une alerte terroriste, d’où la présence de quatre avions dans le ciel en référence évidemment aux attentats du 11 septembre. Pour une fois l’impérialisme culturel est français !


Daniel Salles, coordonnateur académique du Clemi, académie de Grenoble

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NOTES
(1) L’Express du 03/07/2003.
(2) La première représentation des Pygmées (vers 570) se trouve sur le vase François. Leur existence est encore mentionnée dans la Lettre du Prêtre Jean.
(3) Pour d’autres représentations, voir Aegyptiaca Romana. Nilotic scenes and the Roman Views of Egypt, M.J. Versluys, Brill, 2002
(4) Suétone, Domitien,  IV, 4-5.
(5) Catherine Clerc, La Caricature contre Napoléon, Promodis, 1985
(6) Arenenberg, Napoléonmuseum.
(7) Schriften zur Karikatur und Kristischen Graphik. So zerstieben getraeumte Weltreiche. Napoléon I. in der deutschen Karikatur. Hanovre, Wilhelm-Busch-Museum, 1995, p. 196, n° 2.5.
(8) Arenenberg, Napoléonmuseum.
(9) Jean-Yves le Naour, « Guillaume II et Napoléon : la comparaison dévalorisante », Ridiculosa, 8/2001,  Les procédés de déconstruction de l’adversaire,  pp.71-72.
(10) Les nains et les elfes au moyen Age, éd.Imago, 1988.
(11) Bertrand Tillier, Napoléon III et la caricature en 1870 : histoire d’une dissolution, Ridiculosa 4/1997, Tyrannie, dictature et caricature, pp.30-45.
(12) Caractéristique du portrait charge et particulièrement de Hugo, représenté comme un hydrocéphale qui envahit le champ de la littérature cf. Gérard Pouchain, Victor Hugo raconté par la caricature, Paris musées 2002 et Bertrand Tillier, « La grosse tête sur un petit corps : un procédé de déconstruction ?» Ridiculosa, 8/2001,  Les procédés de déconstruction de l’adversaire,  pp.143-144.
(13) Interview de Plantu in Société et représentations n°10, décembre 2000, p.192. Robert Hue étant naturellement une caricature de nain, Plantu ne semble pas avoir utilisé  cet artifice trop facile dans sa représentation du responsable du parti communiste.
(14) Des nains des jardins Essai sur le kitsch pavillonnaire, Jean-Yves Jouannais,  Paris, Hazan 1993 ;  Le Kitsch, par Jean-Michel Normand., Chêne, 1999 ; Les Nains de jardin, nous voici, nous voilà, de Borée, 2005 (réédition).
(15) In « La revanche du nain de jardin contre le mépris de la culture populaire », Jean-Michel Normand,  Le Monde du samedi 31 mai 1997.

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