La Gueule ouverte, journal qui annonçait la fin du monde….

Par Scylla Morel

(Le lecteur trouvera en fin d'article, 122 couvertures du journal...)

En 1972, L’An 01, film avec Alain Resnais et Jean Rouch, réalisé par Jacques Doillon à partir d’une série de sketches écrits en collaboration avec le dessinateur Gébé, donnait à voir une autre vision de la société de consommation de masse de ce début de la décennie 1970.
Autour des membres de l’hebdomadaire Hara Kiri, ainsi que de Pierre et Danièle Fournier, d’Henri Montand, alias Arthur, d’Isabelle Soulié, de Delfeil de Ton, d’Yves-Bruno Civel et des dessinateurs Philippe Soulas et Philippe Delessert, commence aussi l’aventure de La Gueule Ouverte, revue mensuelle puis hebdomadaire véritable lieu de vulgarisation, de réflexion, de remise en cause de la société.
Des thèmes et des questions inédits dans la presse d’alors apparaissent : sur les rapports de l’homme à son milieu, sur sa manière de vivre et ses modes de consommation. Contemporaine, voire même initiatrice des manifestations antinucléaires et antimilitaristes de Bugey puis de Fessenheim, La Gueule Ouverte est l’un des lieux où l’écologie va devenir un enjeu politique tout autant que sociétal.

Le fondateur et l’âme de la revue est Pierre Fournier, chroniqueur et dessinateur depuis le milieu des années 1960 à Hara Kiri. Il initie chaque semaine près de 150 000 lecteurs à l’écologie à travers deux pages où Cavanna et le Professeur Choron, lui laissent toute liberté. Mais bientôt, sa plume lyrique et ample, ses dessins recherchés lui paraissent à l’étroit dans la publication « bête et méchante » anti-conformiste dont les membres se régalent davantage de bœuf saignant que de carottes râpées.
Pierre Fournier n’était pas un militant, au sens revendicatif du terme. Ses lecteurs en redemandaient. Les 15 000 à 20 000 manifestants présents lors du rassemblement contre la centrale de Bugey en juillet 1971 (ils étaient 2000 quelques temps plus tôt à Fessenheim) témoignent de cet engouement. L’équipe de Charlie Hebdo soutient cette initiative : Choron fait affréter des cars pour les lecteurs parisiens, Delfeil de Ton convie des amis musiciens. La grande presse relaie tant bien que mal la manifestation : à qui les journalistes doivent – ils s’adresser ? Il n’y a pas de leader. Le mouvement n’a même pas de nom, encore moins de mots d’ordre doctrinaire. La Gueule Ouverte est donc née de cette nécessité de créer un média qui se fasse le relais de ce qui n’est pas encore un « mouvement écologiste ».

La revue n’aurait sans doute pas existé sans l’aide matérielle de Bernier, qui respectait et admirait le graphisme de Fournier. Celui – ci a d’abord envisagé d’intituler sa revue La Nef des Fous, en hommage à Jérôme Bosch. C’est finalement Choron qui lui trouve le titre ainsi que le sous-titre, « le journal qui annonce la fin du monde ».
Le premier numéro paraît en novembre 1972. Sur la couverture, un nourrisson pleure, la « gueule ouverte », sur un fond rouge vif. Au sommaire figurent un article sur l’implantation d’une raffinerie aux alentours de Lyon, la chronique de l’énergie solaire du dessinateur Reiser, un article de Claude Lavigne sur le Larzac, un long dossier sur les dangers des radiologies, et des dessins de Gébé, Willem, Cabu, Wolinski et Pierre Fournier.
C’est dans les pages de cette revue que les lecteurs sont informés sur les sujets dont on parle aujourd’hui, près de 35 ans plus tard. En 1973 paraissent les articles sur les dangers de l’amiante, sur la « mort » des océans, etc. Des informateurs reconnus issus du monde scientifiqu et de la CFDT leur font « remonter » rapports et études (1).
La revue démarre modestement mais rencontre un lectorat fidèle et engagé. Emile Prémillieux, Danièle et Pierre Fournier installent son siège dans une vielle mairie désaffectée, dans le village d’Ugine. Tandis que Pierre Fournier dessine et décrit le retour à la terre…son épouse Danièle, elle, se « contente » de la bêcher ! Il s’agissait de montrer et d’expérimenter un autre mode de vie, loin du gaspillage ou de la surconsommation. Si les journalistes ont parfois le sentiment de prêcher dans le désert, la joie, l’esprit festif de l’équipe, l’absence de hargne et de désespoir leur permettent de croire qu’un « autre monde est possible », que les choses peuvent changer.
A la mort de Pierre Founier, au début 1973, avant la parution du quatrième numéro de La Gueule Ouverte, le journal n’a plus été le même. Privé de son âme fondatrice, des tensions sont apparues.
C’est Isabelle Soulié, alors épouse du dessinateur Cabu, qui prend la direction de la rédaction de la publication. Elle publiait une chronique régulière depuis 1969 dans Charlie Hebdo. L’écologie l’intéressait par atavisme familial. Sa mère lisait des revues américaines comme Great House Keeping dans lesquelles il était souvent question des problèmes environnementaux tels que les dangers du DDT, par exemple.
Alors que les premières livraisons de La Gueule Ouverte étaient imprimées en format berlinois sur un vilain papier mou, la revue réajuste son format, s’inspirant des magazines. S’y déploient les belles compositions de Nicoulaud, Philippe Bertrand, Soulas, Philippe Delessert, Philippe Petit – Roulet. Elles égayent les grandes et larges colonnes des textes assez austères des rédacteurs scientifiques.
Les articles font la part belle aux « scoops » écologiques : des articles sur l’amiante, la pollution des eaux, l’énergie solaire, les engrais vert, l’agriculture biodynamique, les radios pirates, etc. paraissent pour la première fois dans une revue. Isabelle tient également une chronique, « Vivre avec l’enfant », axée sur la vie des femmes et de la famille, relayant par exemple les expériences d’éducation alternative.
En 1974, l’écologie s’impose enfin dans le débat politique … et dans la grande presse. Il faut en effet attendre l’élection présidentielle et la candidature de René Dumont, pour que l’écologie fasse sa véritable entrée en politique.
Cette année marque également une inclinaison de la revue. Elle est bientôt rejointe par des militants (Pierre Mabille) et par les membres de différentes associations écologistes apolitiques, telles que le Comité de la charte de la nature, la Société nationale pour la protection de la nature et surtout les Amis de la terre, le mouvement de Brice Lalonde. Très différents en bien des points des animateurs de La Gueule Ouverte, les « Amis de la Terre » sont bientôt surnommés les « amis de ma mère » par Choron, qui moque leur style bc-bg. Devant des ventes stagnantes voire déclinante, Choron veut un journal plus mordant, plus « osé ». Isabelle, de son côté, est confrontée à l’éparpillement de ses troupes : il lui faut souvent aller chercher son maquettiste ou les dessinateurs qui prennent un « dernier » verre au bistrot du quartier.
Le journal adopte pourtant un ton plus politique, son organisation s’éloigne de l’esprit « libertaire » des débuts. Certes, les articles sur les communautés, les petites annonces, occupent encore une large partie des pages mais ces aspects pratiques et concrets passent désormais derrière une conception plus dogmatique des enjeux de la publication : il s’agit de redéfinir les rapports de l’Homme avec son milieu. Symbole de la libération du quotidien de la femme, la pilule est moins évoquée dans les faits et la vie de tous les jours que prétexte à une dénonciation des trusts pharmaceutiques et chimiques, à une réflexion certes d’actualité mais obtuse sur les rapports homme et femme, dominant, dominée.
La rupture entre Charlie Hebdo et La Gueule Ouverte se fait à la faveur d’un article de Delfeil de Ton sur l’alimentation biologique. En réalité Cavanna et Delfeil de Ton ne pouvaient — ou ne voulaient — plus cautionner un journal qui s’était éloigné de « l’esprit Charlie », de son humour décapant.
Au cours d’une réunion de la rédaction, Choron interdit aux dessinateurs de travailler pour La Gueule Ouverte.

La Gueule Ouverte a préparé à l’expérience politique de l’écologie. Dans ses derniers numéros, on trouve des articles parlant de Daniel Cohn-Bendit, de Jean-Luc Bennahmias, le nom de Brice Lalonde apparaît très souvent. Passée de la rue des Trois-Portes à un local rue de Condé, la rédaction partage en effet un local avenue de Choisy avec les Amis de la Terre.

Le 30 octobre 1974, La Gueule Ouverte devient hebdomadaire et adopte une nouvelle maquette. C’est le dessinateur et maquettiste Philippe Delessert qui reprend les rennes de la revue. La parution d’une publication hebdomadaire nécessite davantage d’organisation, de rubricage qu’un mensuel. Les seize pages hebdomadaires exigent une certaine professionnalisation, une nouvelle manière de communiquer sur les sujets du débat écologiste : il faut rendre les articles attrayants, plus digestes et accessibles. Là encore, le dessin affirme sa place et son importance. Toujours très présent, Bernier impose les couvertures de Di Marco, plus connus pour ses illustrations des faits divers dans Détective ou des déchirements des couples amoureux dans Nous Deux. Les lecteurs militants n’ont pas tous apprécié…Mais, d’un autre côté, l’esthétique « bête et méchante » de Charlie avait elle aussi, à certains moments, pu desservir La Gueule Ouverte et décourager certains lecteurs militants d’un côté ou, de l’autre, les lecteurs « populaires » qu’il fallait aussi conquérir, de ceux du Parisien Libéré en passant par La Croix…
Mais pour pouvoir faire autrement, il aurait aussi fallu avoir des moyens matériels et financiers suffisants, courtiser les gros annonceurs, et entrer en contradiction avec l’esprit de la revue.
L’autre problème du lectorat concerne la lecture de la revue : celle- ci était lue par les communautés de néo-ruraux ou dans les cercles militants. Un numéro acheté pouvait ainsi passer entre les mains d’une dizaine de lecteurs. Alors qu’elle tirait à sa naissance en 1972 à 30 000 – 40 000 exemplaires mensuels, elle ne diffusait plus que 5 000 à 6 000 numéros par semaine en 1980. Déjà en mars 1977, dans le n°150, les rédacteurs lançaient un « Appel au secours » aux lecteurs pour « sauver le seul hebdo d’écologie politique ». L’historien d’aujourd’hui, feuilletant les pages de La Gueule Ouverte peut y lire les interpellations de ce genre pour régler les factures de l’éditeur, de l’imprimeur alors que les journalistes sont à peine payés.

Une autre rupture intervient en juillet 1977, lors de la manifestation contre Superphenix à Creys-Malville. L’équipe de La Gueule Ouverte fusionne avec les journalistes de Combat Non-Violent. Cette publication provinciale et militante s’inspirait de la démarche de Gandhi, prônait la désobéissance civile, clamait la légitimité de s’opposer à la loi. Affaiblie, vieillissante, la rédaction de La Gueule Ouverte voit dans la fusion avec une équipe plus jeune et plus vaillante l’occasion de se régénérer et de gagner des lecteurs.
Les deux rédactions s’installent dans un grand bâtiment dans le village de Saint-Laurent en Brionnais. La vie en communauté devient de plus en plus difficile et les équipes finissent par se séparer. En outre, les violences lors de la manifestation de Creys-Malville, le 31 juillet 1977, avaient fini par décourager les journalistes et dessinateurs les plus acquis à la cause anti-nucléaire. Adoptant le mode opératoire des grands rassemblements, souvent court-circuités par des mouvances violentes qui décrédibilisaient le mouvement, ce combat semblait avoir vécu, vaincu par les faits. Bon nombre se sont dit qu’il fallait alors apprendre à vivre avec cette modernité. Il faillait se repositionner : soit être des éternels« râleurs », avoir sans cesse la « gueule ouverte », regardant passer le train de la vie sur le bord de la route, soit l’embarquer, mais avec d’autres moyens peut-être.
Ce qui restait de l’équipe de La Gueule Ouverte est remonté à Paris, complètement délayée. Jean-Luc Bennahmias a vainement tenté de resserrer les rangs. Le dernier numéro de la revue paraît le 29 mai 1980. Trois mois auparavant, une nouvelle équipe, dont le dessinateur Filipandré, avait testé une nouvelle formule, une nouvelle maquette mais sans réussir à relancer les ventes. Sur la dernière couverture, une photographie : une voiture à l’arrêt. Elle est vide. Les portes sont grandes ouvertes. Elle est légendée : « Je t’aime, à bientôt ».

Les dessinateurs de La Gueule Ouverte :
Fournier, Batellier, Brito, Cabu, Di Marco, Gébé, Hugot, Nicoulaud, Philippe Delessert, Petit-Roulet, Pichard, Poussin, Reiser, Savard, Soulas, Willem, Wolinski, Filipandré.

(1)Louis Puiseux, cadre supérieur à EDF, les alerte par exemple, des dangers du nucléaire.


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 Par Scylla Morel

En 1972, L’An 01, film avec Alain Resnais et Jean Rouch, réalisé par Jacques Doillon à partir d’une série de sketches écrits en collaboration avec le dessinateur Gébé, donnait à voir une autre vision de la société de consommation de masse de ce début de la décennie 1970.
Autour des membres de l’hebdomadaire Hara Kiri, ainsi que de Pierre et Danièle Fournier, d’Henri Montand, alias Arthur, d’Isabelle Soulié, de Delfeil de Ton, d’Yves-Bruno Civel et des dessinateurs Philippe Soulas et Philippe Délessert, commence aussi l’aventure de La Gueule Ouverte, revue mensuelle puis hebdomadaire véritable lieu de vulgarisation, de réflexion, de remise en cause de la société.
Des thèmes et des questions inédits dans la presse d’alors apparaissent : sur les rapports de l’homme à son milieu, sur sa manière de vivre et ses modes de consommation. Contemporaine, voire même initiatrice des manifestations antinucléaires et antimilitaristes de Bugey puis de Fessenheim, La Gueule Ouverte est l’un des lieux où l’écologie va devenir un enjeu politique tout autant que sociétal.

Le fondateur et l’âme de la revue est Pierre Fournier, chroniqueur et dessinateur depuis le milieu des années 1960 à Hara Kiri. Il initie chaque semaine près de 150 000 lecteurs à l’écologie à travers deux pages où Cavanna et le Professeur Choron, lui laissent toute liberté. Mais bientôt, sa plume lyrique et ample,  ses dessins recherchés lui paraissent à l’étroit dans la publication « bête et méchante » anti-conformiste dont les membres se régalent davantage de bœuf saignant que de carottes râpées.
Pierre Fournier n’était pas un militant, au sens revendicatif du terme. Ses lecteurs en redemandaient. Les 15 000 à 20 000 manifestants présents lors du rassemblement contre la centrale de Bugey en juillet 1971 (ils étaient 2000 quelques temps plus tôt à Fessenheim) témoignent de cet engouement. L’équipe de Charlie Hebdo soutient cette initiative : Choron fait affréter des cars pour les lecteurs parisiens, Delfeil de Ton convie des amis musiciens. La grande presse relaie tant bien que mal la manifestation : à qui les journalistes doivent – ils s’adresser ? Il n’y a pas de leader. Le mouvement n’a même pas de nom, encore moins de mots d’ordre doctrinaire. La Gueule Ouverte est donc née de cette nécessité de créer un média qui se fasse le relais de ce qui n’est pas encore un « mouvement écologiste ».

La revue n’aurait sans doute pas existé sans l’aide matérielle de Bernier, qui respectait et admirait le graphisme de Fournier. Celui – ci a d’abord envisagé d’intituler sa revue La Nef des Fous, en hommage à Jérôme Bosch. C’est finalement Choron qui lui trouve le titre ainsi que le sous-titre, « le journal qui annonce la fin du monde ».
Le premier numéro paraît en novembre 1972. Sur la couverture, un nourrisson pleure, la « gueule ouverte », sur un fond rouge vif. Au sommaire figurent un article sur l’implantation d’une raffinerie aux alentours de Lyon, la chronique de l’énergie solaire du dessinateur Reiser, un article de Claude Lavigne sur le Larzac, un long dossier sur les dangers des radiologies, et des dessins de Gébé, Willem, Cabu, Wolinski et Pierre Fournier.

C’est dans les pages de cette revue que les lecteurs sont informés sur les sujets dont on parle aujourd’hui, près de 35 ans plus tard. En 1973 paraissent les articles sur les dangers de l’amiante, sur la « mort » des océans, etc. Des informateurs reconnus issus du monde scientifiqu et de la CFDT leur font « remonter » rapports et études (1).
La revue démarre modestement mais rencontre un lectorat fidèle et engagé. Emile Prémillieux, Danièle et Pierre Fournier installent son siège dans une vielle mairie désaffectée, dans le village d’Ugine. Tandis que Pierre Fournier dessine et décrit le retour à la terre…son épouse Danièle, elle, se « contente » de la bêcher ! Il s’agissait de montrer et d’expérimenter un autre mode de vie, loin du gaspillage ou de la surconsommation. Si les journalistes ont parfois le sentiment de prêcher dans le désert, la joie, l’esprit festif de l’équipe, l’absence de hargne et de désespoir leur permettent de croire qu’un « autre monde est possible », que les choses peuvent changer.
A la mort de Pierre Founier, au début 1973, avant la parution du quatrième numéro de La Gueule Ouverte, le journal n’a plus été le même. Privé de son âme fondatrice, des tensions sont apparues.
C’est Isabelle Soulié, alors épouse du dessinateur Cabu, qui prend la direction de la rédaction de la publication. Elle publiait une chronique régulière depuis 1969 dans Charlie Hebdo. L’écologie l’intéressait par atavisme familial. Sa mère lisait des revues américaines comme Great House Keeping dans lesquelles il était souvent question des problèmes environnementaux  tels que les dangers du DDT, par exemple.
Alors que les premières livraisons de La Gueule Ouverte étaient imprimées en format berlinois sur un vilain papier mou, la revue réajuste son format, s’inspirant des magazines. S’y déploient les belles compositions de Nicoulaud, Philippe Bertrand, Soulas, Philippe Delessert, Philippe Petit – Roulet. Elles égayent les grandes et larges colonnes des textes assez austères des rédacteurs  scientifiques.
Les articles font la part belle aux « scoops » écologiques : des articles sur l’amiante, la pollution des eaux, l’énergie solaire, les engrais vert, l’agriculture biodynamique, les radios pirates, etc. paraissent pour la première fois dans une revue. Isabelle tient également une chronique, « Vivre avec l’enfant », axée sur la vie des femmes et de la famille, relayant par exemple les expériences d’éducation alternative.
 
En 1974, l’écologie s’impose enfin dans le débat politique … et dans la grande presse. Il faut en effet attendre l’élection présidentielle et la candidature de René Dumont, pour que l’écologie fasse sa véritable entrée en politique.
Cette année marque également une inclinaison de la revue. Elle est bientôt rejointe par des militants (Pierre Mabille) et par les membres de différentes associations écologistes apolitiques, telles que le Comité de la charte de la nature, la Société nationale pour la protection de la nature et surtout les Amis de la terre, le mouvement de Brice Lalonde. Très différents en bien des points des animateurs de La Gueule Ouverte, les « Amis de la Terre » sont bientôt surnommés les « amis de ma mère » par Choron, qui moque leur style bc-bg. Devant des ventes stagnantes voire déclinante, Choron veut un journal plus mordant, plus « osé ». Isabelle, de son côté, est confrontée à l’éparpillement de ses troupes : il lui faut souvent aller chercher son maquettiste ou les dessinateurs qui prennent un « dernier » verre au bistrot du quartier.
Le journal adopte pourtant un ton plus politique, son organisation s’éloigne de l’esprit « libertaire » des débuts. Certes, les articles sur les communautés, les petites annonces, occupent encore une large partie des pages mais ces aspects pratiques et concrets passent désormais derrière une conception plus dogmatique des enjeux de la publication : il s’agit de redéfinir les rapports de l’Homme avec son milieu. Symbole de la libération du quotidien de la femme, la pilule est moins évoquée dans les faits et la vie de tous les jours que prétexte à une dénonciation des trusts pharmaceutiques et chimiques, à une réflexion certes d’actualité mais obtuse sur les rapports homme et femme, dominant, dominée.
La rupture entre Charlie Hebdo et La Gueule Ouverte se fait à la faveur d’un article de Delfeil de Ton sur l’alimentation biologique. En réalité Cavanna et Delfeil de Ton ne pouvaient — ou ne voulaient — plus cautionner un journal qui s’était éloigné de « l’esprit Charlie », de son humour décapant.
Au cours d’une réunion de la rédaction, Choron interdit aux dessinateurs de travailler pour La Gueule Ouverte.

La Gueule Ouverte a préparé à l’expérience politique de l’écologie. Dans ses derniers numéros, on trouve des articles parlant de Daniel Cohn-Bendit, de Jean-Luc Bennahmias, le nom de Brice Lalonde apparaît très souvent. Passée de la rue des Trois-Portes à un local rue de Condé, la rédaction partage en effet un local avenue de Choisy avec les Amis de la Terre.

Le 30 octobre 1974, La Gueule Ouverte devient hebdomadaire et adopte une nouvelle maquette. C’est le dessinateur et maquettiste Philippe Delessert qui reprend les rennes de la revue. La parution d’une publication hebdomadaire nécessite davantage d’organisation, de rubricage qu’un mensuel. Les seize pages hebdomadaires exigent une certaine professionnalisation, une nouvelle manière de communiquer sur les sujets du débat écologiste : il faut rendre les articles attrayants, plus digestes et accessibles. Là encore, le dessin affirme sa place et son importance. Toujours très présent, Bernier impose les couvertures de Di Marco, plus connus pour ses illustrations des faits divers dans Détective ou des déchirements des couples amoureux dans  Nous Deux. Les lecteurs militants n’ont pas  tous apprécié…Mais, d’un autre côté, l’esthétique « bête et méchante » de Charlie avait elle aussi, à certains moments, pu desservir La Gueule Ouverte et décourager certains lecteurs militants d’un côté ou, de l’autre, les lecteurs « populaires » qu’il fallait aussi conquérir, de ceux du Parisien Libéré en passant par La Croix…
Mais pour pouvoir faire autrement, il aurait aussi fallu avoir des moyens matériels et financiers suffisants, courtiser les gros annonceurs, et entrer en contradiction avec l’esprit de la revue.
L’autre problème du lectorat concerne la lecture de la revue : celle- ci était lue par les communautés de néo-ruraux ou dans les cercles militants. Un numéro acheté pouvait ainsi passer entre les mains d’une dizaine de lecteurs. Alors qu’elle tirait à sa naissance en 1972 à 30 000 – 40 000 exemplaires mensuels, elle ne diffusait plus que 5 000 à 6 000 numéros par semaine en 1980. Déjà en mars 1977, dans le n°150, les rédacteurs lançaient un « Appel au secours » aux lecteurs pour « sauver le seul hebdo d’écologie politique ». L’historien d’aujourd’hui, feuilletant les pages de La Gueule Ouverte peut y lire les interpellations de ce genre pour régler les factures de l’éditeur, de l’imprimeur alors que les journalistes sont à peine payés.

Une autre rupture intervient en juillet 1977, lors de la manifestation contre Superphenix à Creys-Malville. L’équipe de La Gueule Ouverte fusionne avec les journalistes de Combat Non-Violent. Cette publication provinciale et militante s’inspirait de la démarche de Gandhi, prônait la désobéissance civile, clamait la légitimité de s’opposer à la loi. Affaiblie, vieillissante, la rédaction de La Gueule Ouverte voit dans la fusion avec une équipe plus jeune et plus vaillante l’occasion de se régénérer et de gagner des lecteurs.
Les deux rédactions s’installent dans un grand bâtiment dans le village de Saint-Laurent en Brionnais. La vie en communauté devient de plus en plus difficile et les équipes finissent par se séparer. En outre, les violences lors de la manifestation de Creys-Malville, le 31 juillet 1977, avaient fini par décourager les journalistes et dessinateurs les plus acquis à la cause anti-nucléaire. Adoptant le mode opératoire des grands rassemblements, souvent court-circuités par des mouvances violentes qui décrédibilisaient le mouvement, ce combat semblait avoir vécu, vaincu par les faits. Bon nombre se sont dit qu’il fallait alors apprendre à vivre avec cette modernité. Il faillait se repositionner : soit être des éternels« râleurs », avoir sans cesse la « gueule ouverte », regardant passer le train de la vie sur le bord de la route, soit l’embarquer, mais avec d’autres moyens peut-être.
Ce qui restait de l’équipe de La Gueule Ouverte est remonté à Paris, complètement délayée. Jean-Luc Bennahmias a vainement tenté de resserrer les rangs.  Le dernier numéro de la revue paraît le 29 mai 1980. Trois mois auparavant, une nouvelle équipe, dont le dessinateur Filipandré,  avait testé une nouvelle formule, une nouvelle maquette mais sans réussir à relancer les ventes. Sur la dernière couverture, une photographie : une voiture à l’arrêt. Elle est vide. Les portes sont grandes ouvertes. Elle est légendée : « Je t’aime, à bientôt ».

 

Les dessinateurs de La Gueule Ouverte :
Fournier, Batellier, Brito, Cabu, Di Marco, Gébé, Hugot, Nicoulaud, Philippe Delessert, Petit-Roulet, Pichard, Poussin, Reiser, Savard, Soulas, Willem, Wolinski, Filipandré.

(1)Louis Puiseux, cadre supérieur à EDF, les alerte par exemple, des dangers du nucléaire.


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Tag(s) : #Presse "satirique"

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