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Michel Wlassikoff, Mai 68 – L’affiche en héritage, ed. Alternatives, 143 pages, 29 €.

Qui ne connaît les affiches de Mai-juin 1968 ? Ou plutôt, qui croit les connaître ? Car à lire cet ouvrage de Michel Wlassikoff sobrement intitulé « Mai 68 – L’affiche en héritage », les conditions de la conception et de la production de cet ensemble évalué à 500 images restent bien mystérieuses, même si elles nous sont partiellement dévoilées.
Certes, on sait, notamment grâce à ce livre que les « étudiants des Beaux-Arts » que l’on pensait à l’origine de ces placards contestataires, étaient en fait des plasticiens professionnels, regroupés autour de quelques figures emblématiques très politisées et réunies dans cette « ex-école des Beaux-Arts » dès le début des événements mais aussi, dans une moindre mesure, à l’école des Arts Décoratifs.
Si la rue et les grèves ont fait trembler le pouvoir et transformé pour un temps les relations sociales, l’image, et notamment l’affiche politique, ont relayé, imaginé, produit, un discours contestataire qui se voulait être « au service du peuple ». Organisés en comités et en assemblées générales, les artistes produisent slogans et illustrations dans un esprit militant, discutant des thèmes à aborder, amendant les propositions pour faire œuvre commune, ce qui explique la règle de l’anonymat des affiches. Influencés par les maoïstes de l’Union des Jeunesses Communistes Marxistes-Léninistes (UJCML), ces intellectuels se sont concentrés sur les luttes ouvrières, organisant un soutien intensif aux grèves de certains secteurs comme les services publics, les grands magasins ou l’industrie, mais aussi proférant de violentes attaques politiques contre la répression, le gaullisme, le capitalisme et vers la fin du mouvement contre la CGT ou le Parti communiste, vécus comme des traîtres à la révolution en cours.
Ce beau livre, en plus d’une étude minutieuse du cadre dans lequel sont apparues ces affiches, propose un catalogue raisonné de presque 200 d’entre elles, classées par ordre chronologique. Ce parti pris représente le véritable intérêt du livre. Car publiées en général sans ordre, elles prennent ici tout leur sens : ces affiches, éditées au jour le jour et même heures par heure forment des réponses précises à des situations, des événements, des problématiques que se pose le mouvement en train de se construire. Telle déclaration de de Gaulle entraîne une réponse immédiate. L’isolement de telle usine nécessite la création d’une affiche particulière pour promouvoir la lutte. L’attitude du pouvoir par rapport aux « étrangers » poussera l’Atelier à produire une véritable campagne affirmant sa solidarité au-delà des frontières.
La masse d’images produites par ces artistes-militants se caractérise avant tout par sa simplicité graphique, résultant de la technique utilisée, la sérigraphie. Mais à y regarder de près, l’iconographie soixante-huitarde fait preuve d’une grande richesse graphique. Les lettres bâtons plus ou moins gestuelles des slogans deviennent parfois de véritables mots-images. La métaphore permet de transmettre un message de manière poétique. Si le dessinateur synthétise des idées simples avec de grands aplats, on utilise aussi la photographie. Le slogan politique et dénonciateur prédomine, mais l’ironie prend dans certaines affiches le contre-pied du discours officiel… Cette iconographie focalise sur quelques types emblématiques : de Gaulle, avec son long nez caricatural devient parfois un fasciste ; le CRS muni d’une matraque et d’un bouclier, vu en contre plongée, fait lui aussi figure de SS. Mais les graphistes magnifient surtout le peuple en révolte, séries de tâches gestuelles et vivantes opposées à la géométrie de l’usine et sa masse oppressante. Dans ces affiches emblématiques, le travailleur concentre tous les efforts. Comme victime du capitalisme, mais également comme moteur de l’émancipation, tantôt mué en machine asservie et géométrisé à l’excès, tantôt poing tendu symbole du combat à mener.
En ces temps de commémoration où l’on tente d’édulcorer le message de révolution sociale porté par certains aspects de la révolte de mai, il est bon de plonger ou replonger dans cette explosion insurrectionnelle de l’image.

Guillaume Doizy, mars 2008

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