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Dessin de Charb, Charlie Hebdo du 15/10/2008
Dessin de Siné, Delépine et Picasso, Siné Hebdo du 15/10/2008

Charlie Hebdo et Siné Hebdo se concentrent à nouveau sur la crise économique en ce mercredi 15 octobre. Charlie sort même un numéro spécial de 24 pages offrant des solutions. La couverture, dessinée par Charb, est rose et peuplée de quatre clones de Coluche en costume de scène, salopette à rayure bleue et blanche, t-shirt jaune. Charlie annonce qu’il s’agit là du nouveau « look » des banquiers. L’usage ironique du franglais, plus à sa place dans un magazine de mode, est à noter. Le lecteur y trouve là un décalage avec la gravité de la crise et une pointe d’absurde. Alors que les trois autres « Coluche » paraissent attendre en arrière plan, le premier d’entre eux fait face au lecteur et explique professoral, l’index droit levé, que le déguisement est nécessaire pour rétablir la confiance. Sans doute la première des « solutions » à la crise prônée par l’hebdomadaire. Charb, ici, fait référence au charisme de l’humoriste, et à son action sociale reconnue (les Restos du Cœur), tout en profitant de la très importante sortie le même jour de « Coluche, l’histoire d’un mec », film d’Antoine de Caunes sur la candidature de l’artiste aux élections présidentielle de 1981.
Ce dessin contraste fortement avec celui de la semaine précédente. Tandis que Riss avait dépeint les crocs aiguisés d'un banquier anonyme de Wall Street sur un fond résolument noir, Charb présente ici des banquiers plus rassurants. On se retrouve ainsi devant le visage joufflu et reconnaissable de Coluche. Les trois figures d'arrière-plan semblent presque vaciller, en provoquant un jeu sur la perspective. Le choix d'un vaste arrière-plan en rose évoque un optimisme presque trop violent et assez nauséeux. Les couleurs ne dégagent pas une bonne humeur  amenant au calme ou à la lucidité, mais plus à une sorte de rictus, une forme douce d’hystérie  rappelant le côté chaotique d’un cirque. Le rire est au rendez-vous, mais il s'agit d'un mécanisme d'adaptation, d’un rire d’évasion, plutôt que d’un rire rassérénant,  remède au krach financier.
Charlie Hebdo revient clairement à ses fondamentaux : le dessin absurde de Charb permet de présenter sur un ton léger un guide et des solutions à la crise. Le journal s'affirme ainsi en tant que voix médiatique humoristique et décalée, et s'éloigne consciemment du discours des médias de masse aux moments de fortes tensions. Le dessin n’est ni bête, ni particulièrement méchant, il ne fait pas preuve de vulgarité ou de mauvais goût mais s'affirme dans la lignée des 'unes' irrévérencieuses du journal refusant de prendre au sérieux les grands moments de crise. Charlie Hebdo crée donc une réponse ludique et créative, une mise à distance salutaire face aux représentations monolithiques anxiogènes de la ruine financière mondiale.

Siné Hebdo en revanche est plus terre-à-terre, acide et dramatique dans le choix de sa couverture. Le dessin est bien moins trivial que celui de la semaine précédente. Il laisse de côté la vulgarité et la dégradation pour la brutalité de Picasso. Ce changement de registre reflète d'assez près l'humeur dominante des médias de masse, l’effroi. L'horreur et la panique sont du domaine des banquiers, pas des collaborateurs de Siné-Hebdo, qui crache sur le monde financier et s'amuse de sa chute frénétique.
Le fond est noir et sous un intitulé rouge sang « Pas de Panique !», un banquier fait précisément le contraire, tenant dans l’un de ses quatre ( !) bras un enfant mort près d’une liasse de billets. Les trois autres bras se lèvent vers le ciel, tandis qu’il hurle et que son haut de forme choit. Le dessin imaginé par Siné et Delépine fait référence au très célèbre tableau de Pablo Picasso, Guernica. L’hommage est assumé puisque la couverture est « signée » par ces trois artistes. Siné a choisi de fondre deux personnages de Guernica, la mère éplorée située à gauche de la toile et le personnage effrayé situé à droite. L’ensemble, accentué par le style surréaliste et cubiste de Picasso, donne une impression de fin du monde et d’hystérie. L’histoire de Guernica ajoute l’idée qu’une guerre a lieu. La tache de couleur qui remplaçait l’accent aigu du « e » de Siné Hebdo a grossi pour devenir tache de sang. La guerre économique, plutôt que la crise amène même l’équipe du journal à proposer, sur un discret bandeau jaune apposé sur le coin inférieur gauche que l’on revienne au Franc : « Tarif spécial crise 14 Frs. au lieu de 2 € ». La caricature recourt aux stéréotypes chers à Siné pour représenter le banquier (voir par exemple couverture de Siné Hebdo n°4) : chapeau haut de forme, cigare, etc.
Ce « maître de la haute finance » n’apparaît pas sous son meilleur jour, le mélange des style Picasso et Siné le rend plutôt ridicule : ses doigts sont boudinés, son nez proéminent, son corps disgracieux. Pour souligner encore le point de vue anarchiste du journal, la devise de la semaine fournie ici par Pierre Desproges insiste : « il faut mettre un terme aux maîtres ». Peut-être pour combattre la fièvre des marchés boursiers … ?
On peut noter que cette semaine les deux hebdomadaires se font involontairement une guerre d’héritage historique.  Les deux couvertures paraissent faire appel à leurs grands anciens, aux figures tutélaires. Charlie Hebdo rappelle par sa couverture ses liens et ceux d’Hara Kiri avec Coluche, tandis que Siné Hebdo se place momentanément au moins sous la tutelle de Desproges qu’on perçoit souvent comme un anarchiste de droite et celle de Picasso, pacifiste, un temps communiste, et toujours moqueur. On se souviendra de sa réponse à Otto Abetz, l'ambassadeur du régime nazi à Paris qui lui aurait demandé devant une photo de la toile de Guernica, un peu indigné lors d'une visite à son atelier : « C'est vous qui avez fait cela ? », Picasso aurait répondu : « Non... vous ».  On dit aussi qu’il distribuait des photos de Guernica à ses visiteurs allemands des années 1940, les narguant d'un « Emportez-les. Souvenirs ! Souvenirs ! ». De la même manière, Siné Hebdo paraît se moquer de la détresse du monde économique pour le seul plaisir, proposant un rire radical et destructeur. Charlie Hebdo en revanche, se targue, ironiquement, d’offrir des solutions, dénonçant par l’absurde les remèdes et placébos que les banquiers et financiers nous proposent depuis deux semaines dans les médias. Cette remise en cause bon-enfant de l’hypocrisie et de l’ignorance des supposés « spécialistes » est un thème récurrent du journal, qui poursuit là sa critique sociale.

David M. Vauclair et Jane M. Weston, le 15 octobre 2008

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