Dessin de Alfred Le Petit, "L'enseignement supérieur clérical", Le Grelot n°474, 9/5/1880.

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Article réalisé pour le colloque Art-Image(s)-Histoire. L’école : représentation(s), mémoire, organisé par l’Iufm de Clermont-Ferrand, 4 et 5 mars 2006.

En 1845 et 1846, la célèbre revue Le Charivari publie une série de dessins de Daumier intitulée « Professeurs et moutards » alors que la question des rapports entre enseignement public et privé fait l’objet d’âpres discutions dans la presse comme au parlement. Certains déplorent en effet que le Monopole universitaire institué par Napoléon soit battu en brèche par une école « libre » et à dominante catholique. On dénonce les Jésuites, pourtant interdits depuis l’Ancien Régime. Néanmoins, on ne trouve aucune allusion politique dans les caricatures de Daumier qui « ne se réclame d’aucun système, d’aucune position partisane, ni même d’aucune option précise (1)». Le célèbre dessinateur s’en tient au point de vue « neutre » de la caricature de mœurs.

Pourquoi les dessins de Daumier ne reflètent-ils pas les tensions autour de l’Université ? C’est que la censure veille, plus sévère à l’égard de l’image que du texte. Ainsi, la caricature de mœurs, abondante après 1835, s’auto censure en limitant la portée de ses critiques. Mais l’enseignement a bien pris une place fondamentale dans la conscience collective, et l’image s’est emparée du sujet.

Cette dimension n’a pas échappé au Musée de l’Enseignement à Paris qui organise en 1952 une exposition intitulée « Un siècle d’enseignement à travers la caricature et l’image 1805-1905  ». Dans leur présentation, les auteurs insistent sur la nouveauté et l’importance de l’illustration au XIXe siècle, car elles « ont joué un rôle considérable dans la formation de certaines opinions collectives et dans l’instruction du peuple (2) ». Si l’image permet l’évasion, la diffusion des découvertes techniques et du savoir, « plus consciente et plus cruelle apparaît la caricature. Loin d’employer les moyens détournés d’une propagande insidieuse, elle va directement au but. L’image embellit, la caricature critique (3)». En fait les préfaciers du catalogue expliquent que cette exposition s’adresse avant tout aux enseignants. Elle vise une forme d’autosatisfaction, car elle permet de conforter dans ses opinions le visiteur qui peut comparer deux écoles, celle du XIXe siècle, et celle des années 1950. Ainsi s’impose l’image d’un enseignement bénéficiaire d’une évolution progressiste vers plus d’humanité, de démocratie, et de modernité.

Dessin de Pépin, Enveloppe illustrée, 11/1882 (Ed par la République Anti-cléricale).

On porte aujourd’hui un regard différent sur la caricature, en ne cherchant pas à justifier le présent par le passé. Cette forme d’expression visuelle outrancière nous renseigne sur l’évolution des représentations collectives, sur l’intensité des luttes politiques et l’outillage graphique élaboré dans le cadre de polémiques vives et durables.

On porte aujourd’hui un regard différent sur la caricature, en ne cherchant pas à justifier le présent par le passé. Cette forme d’expression visuelle outrancière nous renseigne sur l’évolution des représentations collectives, sur l’intensité des luttes politiques et l’outillage graphique élaboré dans le cadre de polémiques vives et durables.

On porte aujourd’hui un regard différent sur la caricature, en ne cherchant pas à justifier le présent par le passé. Cette forme d’expression visuelle outrancière nous renseigne sur l’évolution des représentations collectives, sur l’intensité des luttes politiques et l’outillage graphique élaboré dans le cadre de polémiques vives et durables.

En ce qui concerne la question scolaire, c’est véritablement sous la Troisième République que s’instaure une caricature politique de l’école. En effet, l’enseignement devient à partir de 1879 et encore après 1901 ou 1905, le sujet principal de la guerre qui oppose les républicains à l’Eglise catholique. Cette guerre aura pour résultat l’interdiction d’enseigner pour les congréganistes, mais aussi le vote des lois scolaires de 1882 et 1886, qui reviennent sur la loi Falloux du 15 mars 1850. Les programmes de l’école primaire sont laïcisés, l’éducation morale et civique remplace l’éducation religieuse. Enfin, la séparation des Eglises et de l’Etat est réalisée, mais de manière modérée. Son l’application fera l’objet de nombreuses accommodations en faveur du clergé catholique.

Pendant trois décennies, la presse accorde une place souvent prépondérante à la question scolaire (4). Avec les progrès dans l’impression des images, et l’instauration de libertés démocratiques, cette presse recourt de plus en plus à l’illustration, et notamment à la caricature, puisque la période est favorable à la polémique. Les républicains lisent Le Grelot, Le Don Quichotte, voire une presse libre penseuse et socialisante comme L’Anti-clérical, La République Anti-cléricale dans les années 1880 et plus tard L’Action, La Lanterne, La Raison, Les Temps nouveaux, L’Assiette au Beurre, ou encore Les Corbeaux et La Calotte illustrés de caricatures anticléricales et anti-religieuses. Les cléricaux, de leur côté, s’intéressent à La Nation, au Pèlerin et à La Croix, au Pilori voire à La Bastille antisémites et antimaçonniques qui utilisent eux aussi le talent des caricaturistes (5). L’image satirique ne se limite pas à la presse. Elle se diffuse sur des supports volants illustrés, surtout après 1900, comme l’affiche, la carte postale ou les papillons gommés, ancêtres de nos autocollants. C’est que dans cette lutte entre la République et l’Eglise, il ne faut lésiner sur aucun moyen pour emporter l’adhésion. Et si les arguments touchent la raison, il faut avant tout s’en prendre à l’image de l’adversaire et créer un sentiment de répulsion irrationnel mais virulent à son égard. Dans cette optique, l’image satirique parait particulièrement efficace. Elle vise à détruire les idoles.

Carte postale, sd.

 

Pour la période qui nous intéresse, deux grandes tendances se dessinent. La caricature de l’école congréganiste d’une part, et d’autre part celle de l’école laïque. Mais après 1900, avec le mûrissement du mouvement anarchiste et ouvrier, une troisième voie minoritaire se fait jour comme nous le verrons, notamment à travers les images publiées par l’Assiette au Beurre. Signalons tout de même que si les caricatures touchant directement à l’école semblent peu nombreuses, il s’agit d’un effet d’optique. En effet, en attaquant Ferry ou Combes, pères de mesures contre l’enseignement religieux, les cléricaux combattaient indirectement l’école laïque, même sans y faire mention. A contrario, en multipliant les images dégradantes de religieux, les anticléricaux discréditaient, par ricochet, l’ensemble des religieux, dont les enseignants congréganistes.

Pour les républicains anticléricaux, favorables aux lois Ferry, mais souvent déçus que les opportunistes ne réalisent pas la Séparation dans les années 1880, l’Eglise catholique, après l’élimination du risque de restauration monarchiste, apparaît comme l’ennemi numéro un. On la tient pour responsable de la défaite de la France contre la Prusse en 1870. L’enseignement religieux français, contrairement à l’école allemande, aurait été incapable de produire une jeunesse efficace et patriote. Le catholicisme n’est-il pas en effet tourné vers une puissance étrangère, le Vatican ? Les caricaturistes dépeignent donc un clergé antirépublicain et antipatriote, monarchisant, favorable à la Prusse, et cherchant à étendre sa domination politique sur le monde. Après 1900, l’Eglise est associée aux puissances oppressives, l’Armée, la Bourgeoisie et la Magistrature.

Une Eglise réactionnaire ne peut que produire un enseignement anti-républicain. C’est ce que nous enseigne Alfred Le Petit dans Le Grelot (6). Le maître, un jésuite, montre des définitions à ses élèves assis sur un banc. [fig. 1] La République est devenue « un gouvernement de repris de justice » par exemple. Dans une autre charge publiée en 1879, un cours de dessin, permet au curé de faire faire aux enfants réjouis des caricatures contre Ferry, le père des lois laïques (7). Mais dans sa grande majorité, la caricature de l’enseignement congréganiste recourt à deux séries d’arguments beaucoup moins politiques : l’école religieuse produit de la bêtise, et l’enseignant religieux apparaît comme un être pervers.

L’argument de la bêtise utilise le procédé de l’animalisation. Dans de très nombreux dessins, les élèves se voient coiffés de bonnets d’ânes. Certaines charges présentent des écoliers transformés en petits cochons et surtout en oies marchant à la queue-leu-leu, ou en moutons, symboles de la docilité décérébrée. L’enseignement religieux veut soumettre la jeunesse à ses dogmes et à son autorité, ce que l’anticlérical fustige comme totalement insupportable. Ainsi le journal Les Corbeaux publie courant 1907 une caricature virulente sur le sujet. Un immense curé enfonce un entonnoir dans les cerveaux d’écoliers tout petits, assis sur des bancs devant leur pupitre, pour y déverser des crucifix et autres chapelets (8). Trente ans auparavant, le dessinateur André Gill utilise un autre principe pour dénoncer l’enseignement religieux : un gros corbeaux coiffé d’un chapeau de jésuite avale de petits écoliers que l’animal rejette dans ses œufs. Mais ils ont alors pris l’apparence de curés ! L’Eglise dévore symboliquement les enfants, pour les enfermer dans son giron. La légende indique qu’il s’agit des « beautés de l’instruction pas gratuite et pas obligatoire  (9)».

Dessin de Roubille, "L'enseignement de la liberté", Le Rire n°60, 26/3/1904.

D’autres dessins montrent les écoliers soumis, les poignets parfois entravés. Le maître est lui-même figuré avec une tête d’âne (10), car sa culture est rudimentaire. Pour preuve, ce dessin intitulé « A mocieu le minisse (11)», pétition d’un jésuite bourrée de fautes. Sur les tableaux noirs, dans les classes, se multiplient les additions erronées du type 1+1=3. Dans « Vertus théologales (12)», le religieux inscrit la multiplication 1x3=1 au tableau. Les élèves ont les yeux bandés. Le calcul fait évidemment référence à la trinité, un et trois à la fois. Comme l’indique la  légende, « la foi est aveugle ». L’école religieuse s’avère incapable d’apporter un savoir correct et suffisant à la jeunesse. Pire, elle vise en fait à l’embrigader.

Deuxième grand thème, la perversité des enseignants cléricaux. La caricature dénonce avec récurrence les sévices dont sont victimes les enfants. Les sœurs menacent de leur fouet et sont qualifiées de « tortionnaires (13)». Dans un dessin de Moloch une mère supérieure a la taille entourée d’un chapelet à têtes de mort. Car les religieuses font travailler les enfants, jusqu’à épuisement complet. Plusieurs affaires judiciaires révèlent les procédés terribles employés contre les enfants, dont la caricature diffuse l’idée d’une pratique généralisée. Le religieux impose la punition des « croix de langue » comme dans cette enveloppe illustrée de Pépin (14) [fig. 2]. Il s’agit de faire tracer à l’élève des croix avec sa langue à même le sol, voire mieux, sur les toilettes. On dénombre aussi la « punition du poêle ». L’enseignent pose l’élève récalcitrant sur un poêle chauffé à blanc. Un dessin de Gill montre des écoliers dans une classe réjouis, car le poêle est éteint, ils ne risquent donc plus rien (15) ! L’allusion est parfaitement claire ! Dans l’Anti-clérical, le curé, dans sa violence, va jusqu’à arracher le bras d’un de ses élèves (16). Ailleurs une « cornette » fait manger à son élève une tartine de pain agrémentée de bouse de vache. Rappelons qu’en 1887 (17), un arrêté précise que les seules punitions dont les maîtres peuvent faire usage sont : « le mauvais point, la réprimande, la privation partielle de récréation, la retenue après la classe sous surveillance de l’instituteur, l’exclusion temporaire pour trois jours au plus » et qu’il est « absolument interdit aux instituteurs d’infliger aucun châtiment corporel ». Le caricaturiste anticlérical prend donc le contre-pied de la prise de conscience en cours pour rendre encore plus inhumain l’enseignant clérical. 

Guillaume Doizy


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Notes
(1)  Daumier et l’Université. Professeurs et Moutards. Préface, catalogue et notices de Raymond PICARD. Ed Vilo, Paris, 1969, p. 5.  

(2)  "Un siècle d'enseignement à travers la caricature et l'image", Paris, Musée de l'enseignement, 1952, p. 8. 

(3)  Ibid. p. 9. 

(4) OZOUF Mona, L’Ecole, l’Eglise et la République, 1871-1914 , Point Histoire, 1992, p. 18.  

(5) Pour avoir un aperçu des différents journaux voir : A bas la calotte ! La caricature anticléricale et la séparation des Eglises et de l’Etat, de Doizy G. et Lalaux JB., Ed. Alternatives, 2005 mais aussi  La République et l’Eglise, Image d’une querelle de MM. Lalouette J., Dixmier M. et Pasamonik D., La Martinière, 2005.

(6) « L’enseignement supérieur clérical », Alfred Le Petit, Le Grelot n°474, 9 mai 1880.

(7) « Une leçon de dessin », Ruiz, Le Carillon n°48, 29 novembre 1879.

(8) « L’enseignement clérical », Les Corbeaux (France) n°140, 1er décembre 1907.

(9) « A propos de Pâques et d’œufs », André Gill, La Lune rousse n°123, 13 avril 1879.  

(10) « Asinum-Porcus », Les Corbeaux (France) n°9, 28 mai 1905.

(11) « A mossieu le minisse », G. Darré, Le Carillon n°39, 25 septembre 1880.

(12) Frid’Rick, La République anti-cléricale n°149, 10 octobre 1883.

(13) « Les sœurs tortionnaires », Ashavérus, Les Corbeaux (Belgique) n°28, 1904.

(14) Pépin, enveloppe diffusée par La République Anti-cléricale à partir de novembre 1882.

(15) « Effet de printemps », André Gill, La Lune Rousse n°115, 16 février 1879.

(16) « Enseignement congréganiste », L’Anti-clérical n°227, 24 décembre 1881.

(17) Article 19 de l’arrêté du 18 janvier 1887.

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