Par Stéphane Mazurier. Article publié dans la revue Histoires littéraires, n° 26, avril-mai-juin 2006.

(L'article comporte 4 parties. Voir les parties 2, 3 et 4)

Les couvertures de Hara-Kiri présentées, sont tirées du site http://velcat33.aceblog.fr/ avec l'aimable autorisation de son auteur.

Bibliographie de Stéphane Mazurier

Il y a maintenant près d’un demi-siècle, la France découvrait une nouvelle revue, dont l’esprit et le contenu allaient bouleverser non seulement l’histoire du dessin de presse et de l’écriture journalistique, mais aussi l’histoire de l’humour. Journal autoproclamé « bête et méchant », Hara-Kiri est né de la rencontre entre François Cavanna et Georges Bernier, qui ont réuni autour d’eux de jeunes dessinateurs et rédacteurs complètement inconnus. Au cours des années soixante, le journal est interdit deux fois par décision ministérielle. Cette double censure témoigne du formidable décalage entre « l’esprit Hara-Kiri » et la morale publique de l’époque. Se pose alors la question d’un éventuel avant-gardisme du journal, pourfendeur des archaïsmes sociaux, comme de la fausse modernité. Si Hara-Kiri poursuit son existence jusqu’au milieu des années quatre-vingt, c’est sans doute durant les années soixante, c’est-à-dire la période où Cavanna fut rédacteur en chef, que la puissance créatrice et destructrice du journal est la plus forte, et qu’elle suscite le plus de réactions.  

 La genèse

           Bernier et Cavanna sont les deux personnalités grâce auxquelles Hara-Kiri a pu exister. Rien n’aurait été possible si leurs routes ne s’étaient pas croisées au milieu des années cinquante (1). Georges Bernier fut le directeur de Hara-Kiri,  François Cavanna en fut le rédacteur en chef, de 1960 à 1970. Il reste, selon la mémoire collective, « l’âme » du journal, son éditorialiste brillant et un formidable découvreur de talents. Il n’est pas question ici de narrer leurs années de jeunesse (2), mais de revenir sur les circonstances dans lesquelles Bernier et Cavanna ont créé Hara-Kiri.

           Les deux hommes se sont connus au milieu des années cinquante dans la rédaction du journal Zéro. Cette publication, dirigée par Jean Novi (3), est vendue uniquement par colportage, et ses vendeurs ont régulièrement maille à partir avec la police. Quand Cavanna voit Bernier pour la première fois, il le décrit comme « un grand type efflanqué, les cheveux taillés court sur un crâne rond, la bouille avenante, une ombre de moustache blonde, sur les épaules un blouson flamboyant aux énormes quadrillages écossais. » (4) De son côté, Bernier écrit à propos de Cavanna : « Il était grand, très ossu, des poignets de bûcheron, coiffé en brosse, une gueule de brute, une gueule d’officier SS qui a perdu sa casquette. » (5) Pour l’heure, Bernier et Cavanna ont des missions très différentes. L’un est directeur des ventes (6) ; il parvient, grâce à ses colporteurs, à écouler trente à trente-cinq mille numéros de Zéro chaque mois. L’autre est, à partir de 1954, rédacteur en chef adjoint, puis, trois ans plus tard, rédacteur en chef du journal. Il dirige une équipe composée essentiellement de dessinateurs. On y trouve notamment Lob, Pellotsch, et surtout Fred. De son vrai nom Othon Aristides, ce dernier est entré à Zéro en même temps que Cavanna, avec qui il faisait depuis plusieurs années le tour des rédactions parisiennes, le carton à dessins sous le bras. Cavanna lui-même est un dessinateur ; il signe ses œuvres du nom de « Sépia ». Zéro compte aussi quelques rédacteurs, comme Jean Brasier et Bernard Sampré, ainsi que Cavanna en personne.

            En 1958, Novi décide de rebaptiser Zéro : le journal s’appelle désormais Les Cordées. Ce changement de nom désole Cavanna, mais il doit faciliter la vente par colportage : Les Cordées est un titre plus rassurant pour la police que Zéro (7)… Jean Novi meurt d’un infarctus quelques semaines plus tard, à l’âge de trente-huit ans. C’est sa femme, Denise Novi, qui devient directrice de Cordées. C’est à cette époque qu’un garçon âgé d’à peine dix-sept ans, employé comme grouillot dans l’entreprise Nicolas, propose ses dessins à Cavanna. Il s’appelle Jean-Marc Reiser, mais il signe encore ses œuvres « Jiem » (8). Le tout jeune homme n’a aucune formation graphique. Cet autodidacte du dessin publie ses premières planches dans Cordées durant l’été 1959. 

            Cavanna a des rapports assez difficiles avec Denise Novi, la nouvelle directrice de Cordées : « Elle me glaçait.» (9), avoue-t-il. De son côté, Bernier est convaincu que « déjà germait dans la tête de Cavanna et des autres qu’ils pourraient faire un vrai journal, mais jamais avec la veuve. » (10) Le rêve de Cavanna est de créer un « grand chouette génial marrant journal » (11), sur le modèle d’une impertinente revue américaine créée en 1952 : Mad Magazine. Né de l’imagination du scénariste et dessinateur Harvey Kurtzman, accompagné d’autres grands noms de la bande dessinée, comme Willy Elder, Wallace Wood ou Jack Davis, Mad se donne pour ambition de parodier l’ensemble de la société américaine, du monde politique au cinéma, en passant par la finance et même la bande dessinée. Chaque numéro de Mad Magazine tend à bouleverser joyeusement l’ordre établi en riant de tout et de tout le monde. Cavanna est ébloui : « Moi, j’étais un grand lecteur de Mad, surtout les premiers numéros. […] Je me disais : « C’est possible ! On peut faire ça ! Ce qu’on fait en Amérique, on peut le faire ! » (12). Sa passion pour Mad l’amène même à plagier, volontairement ou non, un texte paru dans ce journal. En 1959, sa nouvelle humoristique « Pitié pour Superman », publiée dans la revue Satellite , reprend, en effet, une histoire publiée par Mad quelque temps plus tôt (13).

En cette fin des années cinquante, s’organise le « putsch » contre Denise Novi. Cavanna et d’autres dessinateurs de Cordées, comme Fred, sont déterminés à créer leur propre journal, sur le modèle de Mad Magazine, mais ils ont besoin du soutien de Georges Bernier. En tant que directeur des ventes, ce dernier dispose d’une autorité sans partage sur les colporteurs : il lui suffit de les rallier à sa cause pour évincer Denise Novi. Bernier reconnaît, cependant, avoir eu « peur […] de devenir [son] propre patron » (14) et il a donc hésité avant d’accepter de devenir le directeur d’une nouvelle publication. En mai 1960, Bernier annonce à ses colporteurs qu’il se sépare de la directrice et leur propose de travailler pour lui au 4, rue Choron, dans le IXe arrondissement, où il possède un bail. Du jour au lendemain, la directrice des Cordées perd tous ses vendeurs. Au bout de quelques semaines, elle se décide à vendre son stock de journaux à Bernier, qui peut, enfin, faire travailler ses colporteurs. « Le soldat et l’artisan » ne sont plus des employés, ils peuvent créer leur journal à eux. Restent à trouver l’argent et le titre… 

 

« Le plus beau journal du monde »(15)

            L’argent, c’est l’affaire de Bernier. L’absence de tout capital de départ l’oblige à s’appuyer fortement sur son réseau de colporteurs, mais aussi à rechercher sans cesse des créanciers, qu’il s’agisse de particuliers ou d’établissements bancaires. Le titre, c’est l’affaire de Cavanna. On propose Fer de lance, Arquebuse ; Jean Brasier est séduit par Don Quichotte ou Cyrano. Cavanna parvient à imposer son idée : ce sera Hara-Kiri, un titre « court et choc » (16) qui montre bien une farouche volonté de bouleverser les canons du journalisme. Le premier numéro de Hara-Kiri est distribué uniquement par colportage en septembre 1960. Fred est l’auteur de la couverture : on y voit assez logiquement le dessin d’un samouraï pratiquant le rituel du suicide japonais. Les soixante-quatre pages du journal contiennent des textes de Cavanna (écrits sous plusieurs pseudonymes), Jean Brasier et Bernard Sampré ainsi que des dessins de Fred, Reiser (qui se fait encore appeler Jiem), Lob, Pellotsch et Vicq : tous des anciens des productions Novi.  

 

 

 

 Premier numéro de Hara-Kiri, septembre 1960.

              L’ours indique que Bernier est le directeur de la publication, Cavanna le rédacteur en chef et Fred le directeur artistique. Ce premier numéro de Hara-Kiri est tiré à dix mille exemplaires, tous sur Paris.  Il coûte 1,90 F et possède un petit format, plus pratique pour la vente au colportage. Dès le mois de décembre, pour son troisième numéro, le journal, dont le format s’est allongé (17), est dans les kiosques. Si les deux premiers numéros sont « passés complètement inaperçus » (18), les ventes augmentent assez sensiblement par la suite, même si les chiffres varient selon les sources(19). Bernier tient, toutefois, à rappeler que les premiers mois furent très difficiles, que Hara-Kiri n’était qu’en état de survie. Cavanna et lui en viennent parfois à regretter de s’être engagés dans une telle entreprise et à imaginer tout laisser tomber… « C’est un travail de super-dingue, de tête brûlé » (20), reconnaît Bernier. Ainsi, Cavanna doit gérer seul, les premiers temps, toute la mise en page du journal. Bernier se démène sans compter pour chercher des sources de financement, gérer les relations avec les Nouvelles Messageries de la presse parisienne, l’imprimeur (21), le marchand de papier (22)… À l’époque du journal Zéro, il importait peu de passer quatre ou six mois à écouler un numéro, puisque ce journal n’était vendu que par colportage. Avec l’arrivée de Hara-Kiri dans les kiosques, il devient indispensable d’écouler un maximum d’exemplaires tous les mois. Cependant, tout au long des années soixante, Hara-Kiri est également vendu par des colporteurs (23), chargés essentiellement de se débarrasser des « bouillons », c’est-à-dire les invendus en kiosques. 

            Le premier numéro de Hara-Kiri était sous-titré « Honni soit qui mal y panse » : cela ressemblait beaucoup à un calembour du Canard enchaîné… On trouve ensuite la formule « À ventre déboutonné », puis « mensuel satirique ». La devise : « journal bête et méchant » apparaît au numéro sept. Cavanna et Odile Vaudelle ont pratiquement les mêmes souvenirs : c’est Bernier qui a repris la formule utilisée par un lecteur fort mécontent (24)… Ce sous-titre est tellement associé à Hara-Kiri qu’en 1981, Cavanna intitule Bête et méchant le troisième tome de son autobiographie, largement consacré à la confection de ce journal. (...)

Stéphane Mazurier

 

 

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(1) Cavanna avoue : « Je n’aurais rien pu faire sans Choron [pseudonyme de Bernier], et lui n’aurait rien pu faire sans moi. » (François Cavanna, De Coluche à Mitterrand. L’intégrale de Cavanna dans Charlie Hebdo. Année 1981, Paris, L’Archipel, 1993, p.11. Delfeil de Ton, collaborateur de Hara-Kiri à partir de 1967, renchérit : « Sans Cavanna, [Choron] n’aurait pas réussi. Sans Choron, Cavanna ne l’aurait pas fait. » (Le Nouvel Observateur, n° 2097, 13 janvier 2005).

(2) Elles font d’ailleurs l’objet d’autobiographies. Cavanna raconte son enfance au cœur de la communauté italienne de Nogent-sur-Marne dans Les Ritals, Paris, Le Livre de Poche, 1978 (1ère édition : Belfond, 1978), puis narre ses années de STO dans Les Russkoffs, Paris, Le Livre de Poche, 1979 (1ère édition : Belfond, 1979). Choron, quant à lui, a publié ses mémoires dans Vous me croirez si vous voulez, Paris, Flammarion, 1993. 
(3)
Novi est membre du Grand Orient de France ; il tente d’initier Cavanna à la franc-maçonnerie en 1956, mais celui-ci abandonne très vite la fréquentation des loges.

(4)Cavanna, Bête et méchant, op.cit., p.153.

(5) Choron, Vous me croirez…, op.cit., p.103.

(6) Entré à Zéro en 1953 en qualité de simple colporteur, Bernier est très vite nommé par Novi directeur des ventes, en raison de ses extraordinaires qualités commerciales.

(7) Cf. Cavanna, Bête et méchant, op.cit., p.228 ; Christian Bobet, Moi, Odile, la femme à Choron, Paris, Mengès, 1983., p.83 ; Choron, Vous me croirez…, op.cit., p.105. Les Éditions des Cordées existaient déjà dans l’entre-deux-guerres et vendaient alors leur revue par colportage. Cf. Centre des archives contemporaines de Fontainebleau, versement 19910852 (ministère de l’Intérieur ; direction générale de la police nationale).

(8) Transcription phonétique des initiales de son prénom.

(9) Cavanna, Bête et méchant, op.cit., p.229.

(10) Choron, Vous me croirez, op.cit., p.105.

(11) Cavanna, Bête et méchant, op.cit., p.211.

(12) Entretien du 4 avril 2002. Cavanna exprimait la même idée dans Bête et méchant, op.cit., p.216 : « Mad, dans les années 50, fascina plus d’un jeune humoriste ! Il était la preuve vivante que le grand rêve était possible. »

(13) François Cavanna, « Pitié pour Superman », Satellite, n° 16, avril 1959. Cette nouvelle est reprise également dans 4, rue Choron (Paris, éditions Hara-Kiri, 1965), et reparaît dix ans plus tard dans Charlie mensuel (n° 2, mars 1969).

(14) Ibid.

(15) Reiser, cité par Parisis, in Reiser, op.cit., p.105.

(16) Choron, Vous me croirez…, op.cit., p.107.

(17) 21 centimètres sur 27.

(18) Entretien avec Georges Bernier, 2 novembre 2004.

(19) Le numéro 3, c’est-à-dire le premier en kiosque, se vend à environ  1 500 exemplaires. Selon Odile Vaudelle, le numéro suivant est vendu à 2 500 exemplaires et celui d’après à 4 000 (Bobet, Moi, Odile…, op.cit., p.112). Cavanna se souvient plutôt que « ce n’était pas un entrée fracassante » (Bête et méchant, op.cit., p.231).

(20) Entretien du 2 novembre 2004.

(21) Il s’agit d’abord de Guichard, qui imprimait déjà Zéro, avant que Hara-Kiri ne soit imprimé en Italie, à partir de la moitié des années soixante.

(22) Bernier devient l’ami d’un représentant des Papeteries de Navarre, Jean Fuchs. Ce dernier fournit illégalement du papier à Hara-Kiri, avant de créer sa propre entreprise et de poursuivre sa collaboration avec la rédaction. Fuchs apparaît souvent dans les romans-photos de Hara-Kiri. Cf. Bobet, Moi, Odile…, op.cit., p.121.

(23) Le directeur des ventes est alors un dénommé Compain.

(24) Cf. Cavanna, Bête et méchant, op.cit., p.235 et Bobet, Moi, Odile…, op.cit., pp.111-112.

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