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Depuis ses origines, la caricature politique vise aussi bien des puissants que des faibles. Et c’est souvent au nom de la défense des faibles que les puissants dénoncent les caricatures dont ils sont les cibles. La nouvelle affaire des caricatures publiées par Charlie Hebdo relève de cette mécanique.

 

Au nom du fait qu’il faudrait respecter la foi du modeste croyant, ceux qui imposent ou veulent imposer leur talon de fer sur les masses « musulmanes » crient au scandale (jusqu’à justifier le meurtre des dessinateurs pour les plus fous), au blasphème, voire plus simplement au racisme. Les tenants de l’ordre mondial, qui s’accommodent généralement des dictatures religieuses, dénoncent également ces dessins, comme « mettant de l’huile sur le feu », risquant de déstabiliser des régions entières, pour le plus grand malheur des populations elles-mêmes. Comme on le sait, ce ne sont pas des intégristes qui mettent le feu aux ambassades, mais les dessinateurs blasphémateurs. Ce ne sont pas ces intégristes qui tuent des ressortissants étrangers par vengeance, mais des caricaturistes impies.

 

Il fut un temps où le crime de lèse majesté envoyait graveurs et caricaturistes en prison, voire en place de Grève. En France et en Europe, les caricatures anticléricales du XIXe siècle (visant principalement des catholiques) qui offensaient la « morale religieuse », étaient accusées de désagréger la morale sociale et donc de provoquer les pires désordres, la montée de la délinquance. Les protestataires catholiques utilisaient déjà l’argument de la vénalité, pour discréditer leurs auteurs. Même justification de la défense de l’ordre et dénonciation de mobiles inavouables, lorsqu’il s’agissait des dessins pacifistes ou antimilitaristes censés affaiblir « notre » armée.

 

Les critiques actuelles insistent sur le caractère inapproprié des caricatures dans la perspective de « faire avancer le débat ». C’est faire semblant d’oublier que la caricature n’a pas vocation à s’inscrire dans la discussion froide et rigoureuse des sociologues, des historiens ou des politologues. Les caricatures révolutionnaires de 1789 ont-elles fait « avancer le débat » en visant les nobles et le clergé ? Philipon et Daumier faisaient-ils « avancer le débat » en transformant Louis-Philippe en poire, en s’attaquant au Juste Milieu ? Les anticléricaux de la Belle Epoque ont-ils contribué au « débat » en présentant le pape ou des religieux dans des postures scabreuses, en insistant sur la pédophilie et l’immoralité du clergé, en parodiant la Bible ? Certains libres penseurs de l’époque pensaient que non, et condamnaient ces caricatures. Quid des dessinateurs Grandjouan ou Delannoy, qui attaquaient l’armée avant la première guerre mondiale ?

 

Avec les moyens qui lui son propre, la satire se donne des objectifs spécifiques qui ne peuvent se confondre avec d’autres moyens d’expression. Certes, certains dessinateurs choisissent le point de vue du commentateur (on dit « éditorialiste »), en adoptant un ton mesuré et une posture distanciée. Mais là n’est pas l’essence de la satire. Depuis ses origines lointaines et quand elle se fait progressiste, la caricature a pour objet de « fouetter les ridicules » comme on le disait au début en 1830, ou pour parler crument de « taper là ou ça fait mal ». De faire bouger les lignes, de faire reculer la limite du sacré (pas nécessairement religieux), d’aider à se défaire de certains conservatismes.

 

En fonction des époques, la caricature peut se montrer réactionnaire, justifier la colonisation, se laisser instrumentaliser par les pires régimes, alimenter le racisme et la xénophobie. En cas d’offre pléthorique comme au début du XXe siècle, elle peut également limiter son champ et respecter certains tabous sociaux, faisant mentir l’idée qu’elle serait « contre tout et sans limite ». Jusqu’à une période récente, les satiristes ne caricaturaient pas les morts (le fameux "bal tragique à Colombey" en est un bel exemple), se montrant donc respectueux de cette norme sociale. Longtemps la caricature est demeurée muette sur la vie privée des édiles, les brocardant sur d’autres plans. Les dessinateurs choisissent parfois des cibles faciles, se refusant à affronter les vrais dangers du jour.

 

La religion reste un des espaces les plus sacrés dans bien des parties du monde. Là où les religieux sont au pouvoir, au nom de Dieu on emprisonne ou on tue les couples adultères, on emprisonne ou on tue les homosexuels et les athées, on emprisonne ou on tue les tenants d’autres religions, on emprisonne ou on tue des dessinateurs…

Savoir si les dessins de Charlie Hebdo sont bons ou mauvais n’a pas de sens. Brocarder la religion en montrant ou non les parties « honteuses » du prophète (qui a eu descendance, ne l’oublions pas…) est une question de principe, pas esthétique. Ceux qui ont été choqué par la condamnation des Pussy Riot ne se sont pas posés en défenseurs ou en critiques de la musique punk et n’ont pas jugé du génie musical des trois femmes incriminées !

 

Au nom de la préservation de l’ordre social certains voudraient limiter le champ d’action des caricaturistes. Un des pires arguments consiste à dire que Charlie Hebdo donne des armes aux islamistes, leur permet de justifier leur croisade contre l’occident et gagner le cœur de la « rue » musulmane. Mais le bon sens voudrait au contraire que plus les intégristes religieux fustigent les dessinateurs de Charlie Hebdo, plus le camp laïque et progressiste soutienne leur combat ; il serait logique que plus les intégristes incriminent les caricatures de Mahomet, plus on soutienne la publication et la diffusion de ces images !

 

Laisser croire que ces dessins feraient plus de mal que les interventions militaires occidentales qui humilient tant de peuples est ridicule. Laisser croire que ces dessins seraient plus nocifs que le soutien sans faille de l’occident à l’égard de bien des dictatures religieuses de par le monde, relève de l’hypocrisie intéressée.

 

Le discours satirique peut flétrir avec une extrême violence. Mais une violence symbolique. Les enfants apprennent très tôt à distinguer le « vrai » du « faux », à savoir quand on tue « pour faire semblant ». Pour fonctionner, la caricature doit jouir d’un crédit suffisant mais limité. Suffisant pour faire rire, faire réagir, limité car elle recourt à des moyens plastiques et métaphoriques qui empêchent toute confusion avec la réalité (pas d’hyper réalisme, registre satirique clairement identifiable, etc.). Lorsqu’un dessinateur représente Sarkozy pendu au bout d’une corde pour mettre en scène son rejet d’une politique, nul lecteur ne lira l’image comme la preuve d’un éventuel décès, ou pire, comme un appel au meurtre. Autant dire que ne se sentent blessés par les caricatures de Mahomet que ceux qui le veulent bien. Finalement, si les sociétés humaines accordaient tant de crédit aux symboles, les athées devraient brûler des ambassades pour exiger la destruction des calvaires ou autres signes religieux, très présents dans l’espace public.

Entre les intégristes qui se disent humiliés par de simples bouts de papier crayonnés et les élites « républicaines » qui leur emboîtent le pas en justifiant leurs exigences liberticides, difficile de dire quels sont les plus fous.

 

Accepter que les tenants des religions imposent leur périmètre de sacralité à la société constitue un des pires renoncements. Et croire que réduire au silence les caricatures permettrait de limiter l’appétit des extrémistes religieux serait une erreur grossière. Les fous de Dieu y verraient au contraire un encouragement à aller plus loin !

 

Guillaume Doizy, le 20 septembre 2012

 

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