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Histoire de la caricature au Québec, par Robert Aird et Mira Falardeau,  VLB éditeur (Québec), ISBN-10: 2896490183, ISBN-13: 978-2896490189, 27,95 dollars canadiens.

 

Rédiger un compte rendu d’ouvrage n’est pas un exercice aisé. Deux principes s’affrontent : le premier consiste à fêter une nouvelle parution sur un sujet rare et précieux, et donc à se montrer enthousiaste souvent au point de taire toute forme de critique. Le second exige une forme de vérité au lecteur, que le compte rendu ne doit pas trahir. La critique doit être motivée, mais elle indispose alors les auteurs de l’ouvrage et égratigne le travail formidable qui a présidé à la réalisation de leur œuvre.

Robert Aird et Mira Falardeau ont publié chez Vlb une Histoire de la caricature au Québec, après avoir l’un et l’autre commis d’autres travaux sur la BD ou l’humour. Leur recherche présente porte autant sur l’histoire du genre caricatural dans cette province du Canada que sur l’histoire de cette province à travers la caricature. Les deux auteurs proposent un cheminement chronologique dans cette aventure à double fond. Chaque chapitre débute par une mise au point historique qui précise le contexte politique et social du Québec, avant de s’aventurer sur les sentiers de la presse et sur les pas des dessinateurs dont les plus fameux sont sans doute Henri Julien et Robert LaPalme. Les descriptions des publications périodiques où l’on retrouve des images satiriques alternent avec les biographies des caricaturistes québécois les plus importants. Au fil des pages, le lecteur découvre les évolutions du statut et du métier des dessinateurs (indépendants et marginaux, liés aux syndicates, dessinateurs-artistes, salariés des quotidiens) qui va se professionnalisant mais aussi parfois se précarisant. La caricature commente les événements et les auteurs restituent la manière dont ces événements ont été appréhendés par ces « journalistes du crayon » en fonction de leur sensibilité mais également des désidératas de leurs commanditaires. Mira Falardeau et Robert Aird qualifient systématiquement le style graphique des dessinateurs, effort pas toujours réalisé dans de telles études.

Une telle fresque en un peu moins de 250 pages limite inévitablement le potentiel d’analyse et d’approfondissement d’une histoire qu’il faudrait plusieurs tomes pour véritablement explorer. Pour antant, le passionné trouvera dans ce travail une nourriture étonnante qu’il se fera fort de comparer avec la production caricaturale du reste du monde (on perçoit certaines différences qu’il faudrait étudier plus avant).

Les deux spécialistes québécois inscrivent leur Histoire dans le grand mouvement de la caricature européenne et mondiale qui a inspiré et accompagné la production satirique du Québec jusqu’à nos jours. De manière hélas souvent assez vague, ils rapportent les grandes dates et les ruptures les plus importantes qui ont formé les étapes de cette aventure caricaturale. Ils offrent tout au long de l’ouvrage quelques éléments de comparaison, notamment avec la France. Néanmoins, du point de vue du détail (données factuelles) comme des grandes options théoriques, le lecteur demeure perplexe et s’étonne de découvrir des approximations fâcheuses, voire des erreurs impardonnables ou des schématisations contestables.

Les auteurs de cette Histoire insistent sur la formation de deux écoles bien distinctes sous l’angle stylistique : le style expressif qui use de la déformation pratiqué par les anglais et héritier de Rowlandson d’une part, et de l’autre, la « ligne claire » des français, avec comme représentant typique le dessinateur Cabu, qui hériterait de Daumier. P. 89, les auteurs relèvent en France même la persistance de ces deux styles opposés, celui de Gill qui « exagère » la forme et celui de Caran d’Ache qui la « simplifie ». Ce schéma binaire met l’accent sur des traditions formelles qui structureraient en profondeur l’histoire de la caricature. Il détermine en fait la grille d’analyse avec laquelle l’ouvrage aborde le genre caricatural. Ce point de vue nous semble simplificateur. Mira Falardeau et Robert Aird ont, nous le croyons, une vision trop restrictive de ce qu’est la caricature (qu’ils définissent comme le « dessin humoristique publié dans un journal et ironisant sur le monde politique ou social ») : « Exagérer et / ou simplifier, voici les procédés classiques de la caricature » peut-on lire p. 8. Les deux termes parcourent l’étude, comme un leitmotiv autour de cette idée de deux écoles stylistiques bien distinctes. Evoque-t-on seulement l’exagération et la simplification graphiques ? L’exagération et la simplification de l’idée, du message ? Il nous semble pour notre part que la caricature fonctionne avant toute chose comme un art du discours, un art de la métaphore visuelle, largement inspiré de la métaphore verbale et littéraire. A l’exagération et la simplification, il faut également ajouter la condensation, la parodie, le transfert, etc. Il faut appréhender toutes sortes de procédés et de figures qui en découlent (anthropomorphisation, réification, animalisation, trivialité, scatologie, etc.), et qui forment la base même de la rhétorique caricaturale, aspects largement délaissés par Mira Falardeau et Robert Aird. Nos deux auteurs ne cherchent pas non plus à expliquer comment l’emploi de ces procédés évolue au cours du temps. Le corps demeure la cible principale de la caricature, aspect largement théorisé ces dernières décennies, mais peu exploré dans cet ouvrage, qui ne conçoit pas le genre satirique comme un révélateur particulièrement frappant du fonctionnement de nos imaginaires.

L’étude aborde hélas trop la caricature des seuls points de vue iconographique et stylistique, et pas comme une production à appréhender dans sa dynamique langagière ou encore sociale. Comment se réalise la diffusion du document, pour quelle existence plus ou moins éphémère ? Comment s’en empare le lecteur ? Comment mesurer l’influence de ces images si ce n’est en s’intéressant aux tirages et retirages, à la réception des images dont on peut retrouver un certain nombre de traces (articles dans la presse, témoignages mémoriels, rapports de police, etc.) ?

Passons sur les lieux communs du style « la caricature existe depuis la nuit des temps » (P. 17) ou les expressions peu convaincantes comme « le visiteur [du Pavillon de l’humour créé par LaPalme] est estomaqué (sic), sous le choc de tant d’audace » (p. 130), ou encore « Cabu, Reiser et Wolinski s’éclatent (sic) dans des dessins d’humour et une BD caricaturale contestataire » (p. 141)…

Des erreurs grossières et des approximations parcourent hélas l’ouvrage. P 22, les auteurs indiquent que « dans les années 1830, Cham (1819 (sic)-1879) dessine à Paris des albums de son cru (re sic), édités chez Aubert, vendus par les marchands d’estampes : Malheurs d’un beau garçon, Histoire d’un épicier, Mésaventures d’un homme naïf, histoires basées sur la moquerie… ». Les titres de ces trois albums sont tronqués. Les deux premiers réalisés par Cham datent de… 1839, le dernier de 1840 et la plupart de la carrière du dessinateur se situe dans les décennies suivantes et non « dans les années 1830 ». Quant à M. Jobart. Mésaventures d’un homme naïf il se trouve absent du catalogue de la BNF et apparait sur seulement 3 sites internet, sites qui reproduisent tous la même liste[1]… Comme on le voit nos deux auteurs font naître Cham en 1819, alors que tous les dictionnaires lui prêtent vie à partir de janvier 1818…

P. 89, Philipon est présenté comme le fondateur du « premier hebdomadaire satirique au monde », La Caricature. Ce journal fondé en 1830 peut être éventuellement considéré comme le premier hebdomadaire satirique illustré politique au monde… mais pas satirique tout court. Ou alors c’est oublier le Nain Jaune (1814) ou encore parmi d’autres avant 1830 le Figaro (1826). Philippon passe également pour le découvreur d’André Gill ( !), dessinateur qui devient sous la plume de Mira Falardeau et Robert Aird le « père des portraits-charges ». L’histoire de la caricature doit plutôt ce principe aux prédécesseurs de Gill que sont Benjamin Roubaud ou Nadar, voire d’autres devanciers tels Daumier et des dessinateurs de La Caricature, si on s’en tient aux analyses de Bertrand Tillier et de Ségolène Le Men.

Le lecteur découvre avec amusement et consternation page 106 une évocation de la presse satirique de gauche en France à la Belle Epoque : « à gauche où foisonnent les titres, on voit Le Rire, né en 1894, devenir le Rire rouge en 1914 pour ne laisser aucune ambiguïté sur sa tendance »… Le Rire est en fait depuis sa fondation un journal conservateur et n’a jamais été un journal « de gauche ». Quand il devient « Rouge » le 21 novembre 1914, c’est par ultra patriotisme, le rouge devant évoquer la couleur du sang de l’ennemi « boche », que le journal souhaite voir couler abondamment… Dans les journaux « de gauche » de cette époque en France, il aurait au moins fallu citer L’Assiette au Beurre (avec certaines réserves évidemment) que l’ouvrage ne mentionne pas…

Hara Kiri, le journal « bête et méchant », est donné, p. 141 pour mort en 1986, alors qu’il cesse de paraître en fait l’année suivante.

On découvre également des affirmations péremptoires et peu convaincantes : P. 116, on peut lire que dans l’entre deux guerres les élections ont toujours été favorables au parti libéral, ce qui « prouve que la presse d’extrême droite n’a pas eu grande influence à l’époque » au Québec. Drôle de manière de présenter les choses. Avoir de l’influence signifie-t-il vraiment conquérir la majorité électorale ? En France, entre 1830 et 1835 ne reconnait-on pas une forte influence sur les opinions du journal La Caricature (et d’autres journaux satiriques illustrés ou non) alors que les républicains demeurent dans l’opposition ? En est-il vraiment autrement au Québec ?

P. 212, à propos de l’affaire des caricatures de Mahomet nos auteurs semblent une fois de plus fâchés avec les dates et la réalité historique. « Le 30 décembre (sic ) 2005, un quotidien danois, le Jyllans-Posten (re-sic), publie 12 caricatures montrant les visages de Mahomet »… A la petite erreur sur le nom du journal s’ajoute celle sur la date de publication, en fait le 30 septembre… Même approximation quand il s’agit d’évoquer le rôle d’Internet dans cette affaire. Après la publication des 12 dessins, Mira Falardeau et Robert Aird perçoivent deux vagues contradictoires qui submergent le web, dont l’une qui « déchaine les entreprises de presse qui reproduisent à qui mieux mieux les caricatures ». Outre le fait que l’on ne comprend pas très bien ce que pensent les auteurs des images elles mêmes et des réactions qu’elles ont suscité, cette vision de la republication des 12 dessins nous semble totalement surestimée et déformée. Les « entreprises de presse » qui ont republié ont, à de très rares exceptions près, attendu le mois de février 2006 pour s’exécuter, c'est-à-dire au plus fort de la crise et donc plus de cinq mois après le Jyllands-Posten. Mais surtout, ces fameuses entreprises de presse se sont bien gardées, dans leur très très grande majorité, de reproduire les 12 dessins, comme le rappelle Jyte Klausen dans son ouvrage The Cartoons That Shook the World.

P. 212-213, le journal Charlie Hebdo mis en cause dans le cadre de l’affaire des caricatures est présenté comme « parisien » et surtout… comme un mensuel, alors qu’il se publie avec une régularité hebdomadaire pour la dernière version depuis 1992 !

Le dernier chapitre a particulièrement retenu notre attention. Il porte sur la caricature à l’ère du numérique. Autant le dire, nous avons été particulièrement effarés par le manque d’analyse sur la manière dont le web transforme le métier du dessinateur, la diffusion de la caricature et sa réception par le public. Les auteurs consacrent 95% du chapitre aux principaux caricaturistes de la période 2000-2009 à leur biographie en « dehors » de toute réflexion sur le numérique. Ils décrivent certes par le menu comment le dessinateur utilise photoshop mais sous un angle purement technique et fonctionnel, sans en tirer les conséquences en terme de productivité par exemple, ou du point de vue sémiologique. L’outil informatique transforme radicalement le rapport du dessinateur à son œuvre, comparativement aux techniques précédentes, dessin au crayon, au pinceau ou au feutre sur papier ou pire encore gravure ou lithographie.

Les auteurs ne cherchent absolument pas à reconstituer l’histoire de la présence des dessinateurs sur le web au Québec, sites et blogs personnels ou collectifs, militants, culturels et pédagogiques ou commerciaux, présence du dessin sur les sites des journaux. Égrenant les biographies de dessinateurs ils évoquent certes ici ou là la publication de leurs dessins en ligne, la création éventuelle d’un site, la participation à quelques projets, mais dans un désordre parfait, sans analyser les contours de cette présence virtuelle de la caricature dématérialisée, sans explorer les objectifs des dessinateurs ou même ceux des journaux. Et pourtant, Mira Falardeau, ancienne dessinatrice, fréquente le milieu du dessin de presse québécois. Nos deux auteurs évoquent l’activité du groupe de presse Cyberpresse, mais sans en analyser la politique en matière de transfert de la caricature au web. Le groupe publie dans différents quotidiens francophones (et donc sur la Toile) les œuvres plusieurs dessinateurs de premier plan : Hervé Philippe à La Tribune, André-Philippe Coté au Soleil, Jean Isabelle au Nouvelliste, Bado dans les colonnes du Droit et Serge Chapleau au journal La Presse. Aucune analyse de la forme que prend cette mise en ligne quotidienne, de la structuration des galeries, du rôle du dessin sur la Toile (éditorial ou illustratif). Le lecteur aurait pu se passionner pour l’analyse des discussions qui ont présidé à la décision de mettre en ligne ces caricatures sur le web, décision que n’ont pas prise tous les journaux de la planète, loin s’en faut ! Aucun chiffre sur la fréquentation des galeries, aucune analyse des retours éventuels des internautes par le web, de leurs réactions via les commentaires, etc. Que pensent les dessinateurs eux-mêmes de cette réplication de leurs dessins sur la Toile ? Ont-ils été consultés sur la forme de cette mise en ligne ? Le lecteur n’en saura rien…

Les auteurs semblent très mal connaître le web. Ils présentent par exemple Google Image comme une « banque d’images libres de droit » (P. 217), alors qu’il s’agit d’un moteur de recherche… Quant aux sites d’informations en ligne comme source principale des dessinateurs d’actualité (Google News par exemple), ils semblent n’avoir pas encore intégré l’espace québécois…

Il y a sans doute pire : la qualité des illustrations. En fin d’introduction (P. 9), Mira Falardeau et Robert Aird annoncent clairement la couleur (si on peut dire, les dessins étant tous publiés en noir et blanc) : « le lecteur comprendra que la piètre qualité de certaines images des premiers chapitres tient à la vétusté des journaux consultés ». Bel alibi en fait… Combien d’images floues ou pixellisées dans « les premiers » comme dans les derniers chapitres ? Combien d’images dont le texte et les légendes, voire les expressions des personnages représentés demeurent totalement illisibles ? Comment le lecteur peut-il exercer sa réflexion sur de tels documents et apprécier l’art des dessinateurs ?

Nous disons alibi : la plupart des ouvrages sur la caricature parus ces dernières années offrent une iconographie de grande qualité, même pour la presse du XIXe siècle, et même pour des feuilles volantes publiées sur du papier médiocre… Le lecteur, aguiché par une 4e de couverture qui annonce « plus de 200 illustrations », ne « comprend » pas qu’on lui impose des reproductions de mauvaises photocopies… (p. 16, 41, 49, 62-63, 73, 79, 94, 102, 103, 129, 149, 153, 158, 219).

Nous regrettons vivement de devoir formuler de telles réserve à l’égard de ce qui constitue le « premier [ouvrage] à présenter l’histoire de cet art populaire de ses débuts jusqu’à aujourd’hui » au Québec. Toutes les études ou presque sur la caricature (dont les nôtres hélas) comportent des erreurs. Et malgré nos remarques désobligeantes sur les aspects les moins réussis du travail de Robert Aird et Mira Falardeau, nous conseillons vivement la lecture de ces pages au contenu par ailleurs fort intéressant. L’ouvrage est en effet truffé de données factuelles sur les journaux, leurs fondateurs, les dessinateurs qui ont fait vivre cet esprit satirique au Québec depuis deux siècles. Nous espérons néanmoins qu’une prochaine édition corrige les erreurs et les approximations, qu’elle apporte un soin plus conséquent aux illustrations. Un travail plus poussé aurait à cœur d’offrir une étude comparative de la caricature québécoise et de ses spécificités, par rapport à la caricature Française, Américaine, voire du Canada Anglais…

Il serait passionnant de mieux connaître la circulation des stéréotypes, des modes, des styles entre les différents grands centres de productions de la caricature mondiale avec lesquels le Québec est connecté depuis deux siècles. Quels journaux satiriques français ou anglophones du XIXe et du XXe siècle ont-ils été systématiquement diffusés au Québec ? Avec quelles conséquences sur la caricature de la région ? Quel rôle a pu jouer la circulation des dessinateurs eux-mêmes ? Une analyse poussée de la rhétorique propre à la caricature québécoise permettrait cette approche comparative qui manque hélas à ce livre.

 

Guillaume Doizy, mai 2010

 

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