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JE SUIS PARTOUT (1930-1944, Paris, France)

Notice extraite de Ridiculosa n°18, "La presse satirique française". 

 

Dans les années 1930, la droite radicale française se dote de nombreux organes de presse fameux. Illustrés de dessins politiques, ils deviennent, au fil de la décennie, de plus en plus virulents. Parmi eux, il faut citer L'Ami du peuple, Candide, L'Echo de Paris, Gringoire, Je Suis partout, etc. Fondé en novembre 1930 par Arthème Fayard qui possède déjà Candide, célèbre revue littéraire illustrée, Je Suis partout n’affiche pas au départ aucune orientation politique précise. Sous-titré « le grand hebdomadaire de la vie mondiale », il agrémente, dès ses débuts et de manière assez abondante (bien avant Courrier International), ses articles de dessins tirés de la presse satirique ou d’information « des cinq parties du monde » (les dessins d’actualité ou d’humour sont parfois réunis en pages thématiques). Je Suis partout puise dans de très nombreux titres comme Simplicissimus, Kladderadatsch, Ulk (Allemagne), Telegraaf (Hollande), New York Herald, Philadelphia Public Ledger, Saint Louis Post-Dispatch, The Dallas News, Washington Labor, Washington Star, New York World Telegramm, Kansas City Star, Judge, Life (USA), Guerin Meschino, 420, Lavoro Fascista, Tribuna, Gazetta del Popolo (Italie), Humorist, London Opinion, Punch (Grande Bretagne), ABC, El Sol, El Voz, Luz (Espagne), Pravda, Krokodil (URSS), Informacion (Cuba), mais encore dans la presse bulgare, mexicaine, etc. Chaque semaine, le lecteur jouit donc d’un accès inédit à des dizaines de dessins de la presse occidentale, sinon mondiale, dont les légendes sont bien sûr traduites en français.

De même format que Gringoire ou Candide, le journal (43x60cm) compte parmi ses collaborateurs Pierre Gaxotte, Miguel Zamacoïs, Jean Giraudoux, Lucien Rebatet, Robert Brasillach, Claude Roy, Pierre Halévy, Drieu La Rochelle, Pierre-Antoine Cousteau et Louis-Ferdinand Céline, dont certains sont liés à l’Action française et se reconnaissent dans Maurras. Le journal, cédé par Fayard en 1936, n’a pas rencontré le succès escompté. L’hebdomadaire se droitise tout au long de la décennie pour adopter un ton d’une grande virulence contre les communistes, les juifs, contre le parlementarisme, le Front Populaire et Léon Blum, professant un nationalisme, puis un fascisme « à la française » militant.

En plus de l’actualité internationale, Je Suis partout s’intéresse aux querelles politiques nationales. Il illustre systématiquement sa « une » avec les puissants dessins d’Hermann-Paul (principal dessinateur français du journal de 1938 à 1940), avec également parfois des œuvres de Phil. Autre figure emblématique du dessin de presse de l’époque, Sennep intègre le journal, mais à partir de novembre 1935 seulement. Dès cette date, il illustre la chronique parlementaire de Dorsay. Ralph Soupault ne rejoint l’équipe qu’en mars 1938 et doit se contenter alors de la rubrique le « livre de la semaine ». Celui qui donne depuis des années des charges saisissantes au Charivari (il y est entré grâce à Sennep et comme lui collaborera à Gringoire et Candide) ne s’impose en « une » qu’à partir de septembre 1939 avec des dessins politiques très violents. Il y remplace Phil, mais Hermann-Paul continue d’avoir la primeur avec des dessins de plus grande taille et ce, jusqu’à l’interdiction qui met fin à la parution du journal, le 7 juin 1940. Hermann-Paul décède en juillet après que plus de 500 de ses œuvres aient été publiées dans l’hebdomadaire, principalement en couverture. Quand Je Suis Partout renaît le 7 février 1941, la rédaction publie coup sur coup deux dessins posthumes d’Hermann-Paul, puis passe définitivement la main à Soupault, à qui incombe dorénavant de fournir chaque semaine, en plus d’autres illustrations, le dessin éditorial de « une », jusqu’à 1944. Je suis partout devient le journal le plus en vue de la collaboration, tirant à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Véritable célébrité pendant l’Occupation, Soupault réalise des affiches et collabore à de très nombreux autres titres : Le Petit Parisien, Le Pilori, Jeunesse, L’Appel, Notre Combat, La Voix ouvrière, Combats, etc.  Le dessinateur vendéen intègre le « Soviet », surnom donné à l’instance dirigeante du journal. Il y prend les positions les plus radicales, à l’instar de Rebatet, contre certaines hésitations exprimées à plusieurs reprises par Brasillach.

Ralph Soupault – et Je Suis partout à ce moment-là – utilisent le dessin de presse comme une arme de propagande au service d’une idéologie radicale. Le dessinateur est avant tout militant. Passé au nationalisme lors de son service militaire, il gravite ensuite autour du mouvement royaliste, pour finalement en 1936 adhérer au Parti Populaire Français de Jacques Doriot. Anti- allemand, il n’embrasse pas moins l’idéologie de Vichy, fêtant la disparition de la république, la chasse aux juifs et aux communistes et épousant de plus en plus les idées nazies. Militant au PPF, Soupault endosse des responsabilités organisationnelles pendant la guerre, d’abord dans le 18e arrondissement, puis devient secrétaire confédéral de Paris-Ville. Au-delà de ses prises de position fascistes, son style se définit par une ligne simple et très nette (contrairement à Hermann-Paul très peintre dans sa manière de dessiner), jouant sur les nuances de pleins et de déliés. La courbe tendue prédomine ainsi que les jeux de hachures et les aplats noirs, le tout servant une ironie cinglante et souvent morbide. Soupault charge les ennemis de l’intérieur (stéréotypes comme le capitaliste, le « juif », le communiste et les bolcheviks, Marianne, etc. ; figures de la gauche politique tels Léon Blum et Daladier, notamment pendant le procès de Riom) ou de l’extérieur (les alliés, Staline, Roosevelt, Churchill et de Gaulle), stigmatisant sans relâche la « juiverie » internationale, la franc-maçonnerie et le communisme.

A la fin de la guerre, la rédaction s’enfuit à l’étranger. Soupault, comme quelques autres dessinateurs, est condamné pour collaborationnisme (travaux forcés, dégradation nationale). Sa peine purgée, il continue à dessiner et défendre les mêmes convictions jusqu’à sa mort en 1962, dans les journaux Rivarol et Le Charivari (sous le pseudonyme Leno).

 

Guillaume Doizy, octobre 2011

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Dessin d'Hermann-Paul

 

 

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Dessin de Ralph Soupault

 

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Dessin de Ralph Soupault

 

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Dessin de Ralph Soupault

 

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Pistes bibliographiques :

 

Sur Je Suis partout :


- Pierre-Marie Dioudonnat, Je suis partout (1930-1944). Les maurrassiens devant la tentation fasciste, éd. La Table ronde, 1973, 471 p.

 

Sur Ralph Soupault :


- Christian Delporte, Les crayons de la propagande. Dessinateurs et dessin politique sous l’Occupation, CNRS éditions, 1993, p. 76 à 83.

- Emmanuel Caloyanni, Ralph Soupault – Dessinateur de l’extrême, Geste éditions, 2009, 326 p.

 

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