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LA CALOTTE (1897-1902, Marseille, France)

Notice extraite de Ridiculosa n°18, "La presse satirique française". 


La presse satirique illustrée de province s’aligne en général mais avec retard et moins de brio, sur sa consœur de Paris. La Calotte de Marseille constitue une exception. Revue hebdomadaire anticléricale satirique qui perdure jusqu’en 1902, elle précède de quelques années la création de deux hebdomadaires d’envergure nationale, très similaires sur le fond : Les Corbeaux (1905-1909) et La Calotte (1906-1911). Mais la feuille marseillaise, bien que précurseur en la matière, n’atteint qu’avec difficulté la qualité graphique de ses deux benjamines.

Avec pour premier rédacteur en chef J. L. Reybaud, l’hebdomadaire affiche un grand dessin satirique en « une » et de petites illustrations disséminées dans ses huit pages d’articulets militants ou drolatiques (sous forme parfois de textes de chansons). La Calotte naît en réaction à la vague cléricale qui monte pendant l’Affaire Dreyfus. Reybaud, qui se dit « socialiste et dreyfusard », dénonce les menées antirépublicaines du cléricalisme, fait appel aux libres penseurs, aux maçons, aux défenseurs de la « vraie » République. La revue reproduit des textes de figures du radicalisme et du socialisme : Goblet, Millerand, Camille Pelletan, etc., et se transforme régulièrement en organe électoral. Dans ses pages, La Calotte ne cesse de dénoncer les « menées » du parti clérical, aussi bien à l’échelle nationale que dans la région, faisant appel à la sagacité des lecteurs pour démasquer les « cléricafarderies » et les faire connaître à la rédaction. La revue donne à quiconque le droit de reproduire sans autorisation son contenu. Militante, La Calotte se propose de créer « une grande Fédération régionale » de la libre pensée qui se fixerait pour tâche de « conquérir les masses » avec « un grand organe comme La Calotte qui deviendrait une arme puissante [1]». L’hebdomadaire se fait représenter à un Congrès international de la Libre Pensée par le député Aristide Boyer.

Annonçant dès ses débuts un tirage de 17 000 exemplaires, le journal élargit sa diffusion en étant distribué à partir de 1898 dans « toutes les bibliothèques des gares ». L’hebdomadaire organise également des tournées dans divers départements du pays pour créer des éditions départementales, afin de contrer les Croix régionales. Une Calotte paraît même pendant deux ans au Havre (1898-99), reproduisant une bonne partie du contenu de la version marseillaise.

Divers dessinateurs assurent (pour certains avec un piètre talent) la production de charges militantes contre le clergé et contre la religion, dénonçant incessamment la luxure, l’avarice, la fainéantise, la pédophilie des curés et des moines, visant parfois les « saintes » Ecritures. Il s’agit-là des thèmes propres aux libres penseurs, la presse républicaine anticléricale illustrée de caricatures ayant jusque-là plutôt visé la figure du jésuite, et à travers elle, la réaction politique, cléricale et monarchiste.

Parmi les dessinateurs, on peut signaler Index, L. Ansalde, Absalon, J. Mary, J. Rud, V. Rité, Stephane Servant (auteur de La préhistoire de la France – La France des premiers âges, Paris, 1898), Isaïloff (peintre né à Constantinople en 1869, connu pour ses paysages du Midi, auteur d’un album de lithographies Marseille noctambule, 1899). En 1899, le journal, sans doute au zénith de son développement, se tourne vers un dessinateur de Paris, Moloch, artiste omniprésent dans la presse républicaine et radicale depuis la Commune de 1871 où il s’illustre déjà par un anticléricalisme viscéral. Moloch donne chaque semaine pendant plusieurs mois des dessins centrés sur le rôle du clergé dans l’Affaire Dreyfus.

Les tribunaux condamnent l’hebdomadaire anticlérical pour un dessin d’Absalon (publié le 13 novembre 1898) figurant Marie enceinte (5 000 francs d’amende et 3 mois de prison pour le gérant). L’Aurore se récrie contre cette condamnation dans son édition du 2 février 1899, tandis que La Calotte havraise subit le même sort (peine inférieure néanmoins) pour la publication du même dessin.

Après le départ de Moloch, les dessinateurs locaux alternent sans jamais égaler le maître de Paris, loin s’en faut ! La revue disparaît en 1902 et une tentative de résurrection du titre en 1906, sans doute stimulée par le succès des Corbeaux, s’achève au 8e numéro.

L’association satire et propagande militante propre à ce type de revues libres penseuses et pas seulement anticléricales n’est pas nouvelle. Léo Taxil, avec ses journaux L’Anti-clérical puis la République Anti-cléricale à la fin des années 1870, avait déjà expérimenté cette rencontre féconde. Les hebdomadaires Les Corbeaux et La Calotte (de Paris cette fois), avec des dessinateurs professionnels efficaces, alimenteront la lutte contre l'obscurantisme religieux à la Belle Epoque, avec un brio indéniable !

 

Guillaume Doizy

 

Pistes bibliographiques :

 

John Grand-Carteret, Contre Rome. La Bataille anticléricale en Europe, Paris, Louis Michaud, 1906, 318 p.

 

Guillaume Doizy, Jean-Bernard Lalaux, A bas la Calotte ! La Caricature anticléricale et la Séparation des Eglises et de l’Etat, Paris, Alternatives, 2005, 159 p.

 

Cachoux Anne, Delporte Christian, La Calotte, mémoire de maîtrise sous la direction de René Rémond, Paris X, Nanterre, 1980, 361 p.

 

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[1] La Calotte n° 106, 20 août 1899.

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