Fig. 17

 

Les cartes postales satiriques pendant la Première guerre mondiale - Etude comparée des représentations de l’ennemi en France et en Allemagne. Par Pierre BROULAND, Maître de conférence, Faculté des relations internationales, Université d’Economie de Prague.

 

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Voir l'ouvrage de Pierre Brouland et Guillaume Doizy, La Grande Guerre des cartes postales, Hugo images, 300 p., 19,95 euros. 300 illustrations + 10 cartes détachables.

 

Site dédié aux cartes postales de la Grande Guerre : http://www.lagrandeguerredescartespostales.com/

 

 

Apparue en 1869 en Autriche, la carte postale connut un essor rapide. Au début du XXe siècle, elle était devenue à la fois un moyen de communication de masse et un objet de collection. Vendue partout, peu chère à l’achat comme à l’envoi, la carte postale connaissait une immense popularité et était devenue une véritable industrie. A la veille de la Première guerre mondiale environ 800 millions de cartes postales étaient éditées annuellement en France, alors qu’en Allemagne ce chiffre dépassait le milliard d’exemplaires, ce qui plaçait le Reich au premier rang mondial. Certains tirages atteignaient des chiffres pharamineux (jusqu’à 500 000 exemplaires). La plus modeste bourgade ou le moindre évènement donnait lieu à l’édition de cartes postales. Dès la fin des années 1890, la carte postale fut aussi utilisée comme un support pour la propagande électorale ou politique[1]. En France, l’Affaire Dreyfus suscita ainsi la publication de nombreuses cartes postales. Il en alla de même en Allemagne, où des caricaturistes actifs dans des revues comme Jugend ou Simplicissimus firent paraître en cartes postales certains de leurs dessins.

Le déclenchement de la guerre, loin de ralentir la production, provoqua au contraire une demande accrue. Les premières cartes postales traitant du conflit furent publiées pratiquement dès l’ouverture des hostilités. Il est impossible de chiffrer la quantité gigantesque de cartes postales éditées entre 1914 et 1918. Rien que pour l’Allemagne, on évoque le chiffre de 6 à 7 milliards de cartes postales expédiées pendant la durée de la guerre[2]. Afin de répondre à cette énorme demande, les éditeurs de cartes postales publièrent des dizaines de milliers de modèles de cartes illustrées, de photomontages et de photographies. Pour donner un exemple de la place que pouvaient tenir les cartes postales durant cette période, nous nous permettons de citer intégralement ce long extrait de L’Histoire anecdotique de la guerre européenne de Franc-Nohain et Paul Delay. Publiée sous formes fascicules paraissant en pleine guerre à raison d'un par quinzaine, il s’agit d’un récit à chaud qui permet d’apprécier le climat dans lequel les gens vivaient au jour le jour les différents évènements. L’extrait suivant est tiré du fascicule n° 6, intitulé : Paris menacé, Paris sauvé qui décrit la vie parisienne d’août à décembre 1914.

 

Souvent le marchand en plein vent de cartes de géographie se double d'un vendeur de cartes postales, dessins et photographies. Des ficelles tendues le long d'une boutique fermée, des cartes disposées en étages sur ces ficelles et retenues par des agrafes, voilà l'inventaire prêt.

Nous avons d'abord les photographies des chefs des nations alliées: George V, roi d'Angleterre, le Tsar, Poincaré, le roi Albert Ier de Belgique ; c'est de beaucoup cette dernière qui s'achète le plus. Un grand éditeur de cartes postales nous assurait que rien qu'à Paris, pendant les trois premiers mois de guerre, il avait dû se vendre au moins cinq cent mille «Roi Albert», les autres chefs d'État réunis n'atteignant guère que la moitié de ce chiffre. «Pas de femmes !» a dit le général Joffre. Néanmoins, on vend encore quelques photographies de la reine Elisabeth de Belgique et de la Grande-Duchesse de Luxembourg.

Les photographies représentant les souverains entourés de leur famille ont également du succès, la famille royale de Belgique est toujours la plus demandée.

Passons aux photographies de généraux : le maréchal French, généralissime des armées anglaises ; le général Joffre que plusieurs cartes postales appellent déjà, dès le mois de septembre, le maréchal Joffre ; les généraux de Castelnau, Pau, Maunoury, Foch, Dubail, Gallieni, Franchet d'Espérey. Pour ceux-là, la vente dépend des faits de la guerre qui mettront, suivant les indications du communiqué du jour, les uns ou les autres en valeur. Après la victoire de la Marne, tel marchand en plein vent, avenue de l'Opéra, a vendu dans sa journée 53 Gallieni.

Les hommes politiques sont rares. Cependant le portrait de M. Millerand, ministre de la Guerre, fait partie d'un certain nombre d'étalages ; nous avons par contre vainement cherché celui de son collègue, M. Augagneur, ministre de la Marine.

 

En dehors des photographies, les objets de l'étalage peuvent se diviser en deux grandes catégories : le document et la fantaisie.

Le document comporte des séries innombrables de cartes postales représentant des scènes de la vie des troupes en campagne, fantassins, cavaliers, artilleurs français, troupes marocaines, algériennes, Sénégalais, Belges, troupes anglaises, écossaises, indiennes, canadiennes, troupes russes, défilés, patrouilles, tranchées, charges, convois, ambulances, etc., les différents modèles de canons employés, les drapeaux pris à l'ennemi. Les Allemands ne figurent dans ces collections que sous forme de prisonniers ou d'espions arrêtés.

Les vues des pays dévastés par la guerre sont très nombreuses : pour Meaux, Soissons, Compiègne, Senlis, Reims, Arras, il y a des collections complètes valant de 0 fr. 75 à 1 franc la douzaine. Les dévastations en Belgique forment aussi une collection ; on eût pu, hélas ! en établir plusieurs !

Parmi toutes ces vues, les plus demandées sont celles de la cathédrale de Reims, qui est représentée à la fois en cartes postales et en gravures de toutes dimensions, soit avant, soit après le bombardement. Une carte postale fréquemment vendue montre le portail de la cathédrale, devant lequel se tient le Christ, avec cette légende: «Qu'avez- vous fait de ma Maison ?» Dans le haut d'une autre gravure, où figure également la cathédrale, apparaît Jeanne d'Arc qui, de son glaive, chasse l'envahisseur.

 

Dans le domaine de la fantaisie plaçons en première ligne des dessins de Maurice Neumont se rapportant à des actes de cruauté des Allemands et accompagnés de légendes. Sur l'un de ces dessins, un général prussien interroge un lieutenant aviateur qui vient d'atterrir après une expédition sur Paris. Le général demande :

«Vos bombes ont porté ?

-Oui, mon général, j'ai tué une vieille, trois femmes et deux fillettes.

-Lieutenant, vous êtes digne d'être porté à l'ordre du jour de l'armée allemande.»

D'autres dessins, soit en cartes postales, soit en gravures, n'ont pas toujours la même valeur artistique ; apprécions du moins l'intention, dans les quelques exemples suivants :

On enrôle des détenus comme soldats. L'officier allemand s'adresse à l'un d'eux :

«Et vous, là, le détenu, qu'est-ce que vous avez fait ?

-Mon lieutenant ne se rappelle pas, je suis l'assassin des sept fermiers d'Alsace.

-Hoch! hoch! Kolossal !... Réservé pour l'armée du kronprinz.»

Un major prussien est prisonnier, un artilleur français, avant d'envoyer un obus sur l'ennemi, lui dit en montrant la gueule du 75 :

«Des fois que Monsieur le major voudrait écrire à sa connaissance. Voici la boîte aux lettres.»

Un soldat allemand affamé dévore tristement une betterave crue :

«On nous avait pourtant promis, s'exclame-t-il, de bien vivre à Paris.»

Scène entre un médecin-major allemand et un soldat passant la visite :

«Et toi, qu'est-ce que tu as, espèce de brute ?

-Major, j'ai la colique, chaque fois que j'entends le 75.»

Voici une bonne légende :

Deux officiers allemands regardent en ricanant brûler la cathédrale de Reims.

«Nous n'aimons, dit l'un d'eux, que le gothique flamboyant !»

Le Kronprinz tout perclus marche courbé en deux et geignant.

«Qu'est-ce qu'il a ? demande un officier.

-II est, répond un autre, tombé dans la Marne, il a mal à l'Aisne et craint de perdre le Nord.»

Certaines cartes postales cultivent le rébus.

«Cherchez dans la tête de Guillaume qui est ci-dessus, indique l'une d'elles, vous y découvrirez : son caractère, son araignée, son hanneton, son ami François-Joseph, la vipère, l'aigle, le vautour, le loup et le cochon allemands, ses armes : pétrole et dum-dum, une de ses victimes : un turco, la cigogne alsacienne et la mort.»

Et pour avoir tout cela, il n'en coûte que cinq centimes ! Sur une autre, où figurent en forme de croix quatre têtes, on lit:

«Cherchez et vous trouverez : «Guillaume : une vache, François-Joseph : un chameau, le Kronprinz : un cochon, le Sultan : un sanglier.»

Signalons aussi un Napoléon 1er qui sort de son tombeau pour crier: «Vive l'Angleterre !» et une carte assez plaisante intitulée : L'attitude de l'Italie. Le Kaiser tourne le dos et l'Italie, dont les contours géographiques figurent, comme l'on sait, une botte, l'atteint violemment à l'endroit qu'on devine.

 

Les cartes sentimentales foisonnent : on y contemple de jeunes femmes ou des enfants en robe rose, verte ou jaune, portant des perruques de théâtre et à qui généralement un soldat ou un officier apparaît comme dans un rêve pour justifier l'extase où semble plongé le sujet du premier plan. Chaque carte se rehausse d'une légende explicative en deux vers. Mais ce sont là des vers qui bravent toute licence.

Une petite fille bleue tricote et fait cette réflexion imprévue :

«-Si par-ci par-là il manque une maille, -Ça ne se voit pas pendant la bataille !»

D'une autre dont la robe est rose tendre : «-En tricotant ma pensée est loin, -Mais tout près de toi, Dieu m'en est témoin !» Toi, c'est le père qui apparaît dans un uniforme tout flambant neuf.

Une Alsacienne brandissant un drapeau tricolore affirme : «-Le traité de Francfort sera déchiré, -Et l'Alsace sera délivrée !»

Un garçonnet vêtu d'un costume vert pomme est en prières : «-Dieu perçoit mieux que le canon -Les vœux d'un bon petit garçon !»

Admirons également cette colombe qui, tenant une lettre dans le bec, vole vers une jeune femme souriante : «-Une missive, ah! ce serait ma joie, -Je te répondrais par la même voie !»

A côté, une jeune fille écrit : «-Surtout que mon frère chéri -Soit épargné des balles ennemies !» Terminons ces citations poétiques par le cri d'indignation d'une superbe Bellone, casque en tête, glaive en main: «-Feu sur l'ennemi. Honte du genre humain -De la terre effaçons jusqu'au nom de Germain !»  

 

Cette évocation colorée nous permet aussi d’établir une typologie simplifiée des cartes postales publiées pendant la guerre :

- Les portraits de généraux, chefs d’Etat et autres « grands hommes » ;

- Les vues du front et des régions ravagées par les combats, les photographies ou dessins des combattants et du matériel, etc., tout ce que les auteurs du texte cité appellent « les documents » ;

- Les caricatures et dessins satiriques ;

- Les cartes postales sentimentales (et grivoises).

Dans le cadre de cet article, nous voudrions concentrer notre étude sur les cartes postales satiriques, en comparant les productions française et allemande. Il convient d’abord de relever que caricatures et autres illustrations satiriques ne constituèrent qu’une proportion assez faible de l’énorme quantité de cartes postales éditées pendant la guerre. Elles furent d’ailleurs surtout publiées dans les premiers mois du conflit – en gros d’août 1914 à la fin de l’année 1915. En Allemagne, elles disparurent ainsi complètement après octobre 1915, date à laquelle elles furent interdites par la censure. En France, leur publication se maintint jusqu’à la fin du conflit mais elles se raréfièrent et finirent par ne représenter plus qu’une part très marginale d’une production largement dominée par les sujets sentimentaux ou grivois[3]. Ce changement que nous pouvons observer à la fin de l’année 1915 ne concerne pas seulement les cartes postales mais l’ensemble des représentations de la guerre. A un moment où la guerre avait déjà fait des centaines de milliers de victimes et où l’opinion publique commençait à percevoir que l’on s’installait dans un conflit de longue durée dont on ne voyait pas l’issue, un certain ton à la fois blagueur et cocardier n’était plus de mise. D’autre part, la guerre de tranchées avait rendu obsolète toutes les façons traditionnelles de figurer le combat[4]. Tous ces facteurs expliquent pourquoi à partir de cette date, l’iconographie de la guerre devint beaucoup plus sombre et abandonna le triomphalisme qui avait prévalu jusqu’alors.

Avant d’examiner plus en détail les motifs traités par les cartes postales satiriques françaises et allemandes, il convient de présenter brièvement les conditions dans lesquelles elles furent éditées.

 

L’édition des cartes postales en temps de guerre

En France comme en Allemagne, le secteur de l’édition de la carte postale était à deux vitesses. A côté de quelques grosses maisons d’édition qui dominaient le marché, on rencontrait des dizaines de petites entreprises semi-artisanales – souvent il s’agissait du buraliste ou du mercier d’un village qui faisait figurer la mention « éditeur » sur les cartes postales qu’il avait fait imprimer à quelques milliers d’exemplaires dans la ville voisine. En ce qui concerne la France, on recensait en 1914, environ 700 éditeurs de cartes postales, mais une vingtaine de sociétés, au premier rang desquelles figuraient Bergeret (AB & C°) et Royer à Nancy, Lévy et fils (LL) et Neurdein (ND) à Paris réalisaient l’essentiel de la production. A elle seule, la société Bergeret édita ainsi cent cinquante millions de cartes postales en 1914, soit environ 20% de la production française, ce qui représentait une moyenne de plus de 400 000 cartes imprimées par jour[5]. La lithographie, la phototypie, ainsi que l’héliotypie qui se développa durant la guerre, étaient les principaux procédés utilisés pour éditer les cartes postales illustrées.

A côté d’artistes ayant atteint un certain degré de notoriété, comme Ibels, Poulbot, Forain, Hansi, Scott ou Abel Faivre, pour ne parler que de la France, la plupart des auteurs de cartes postales illustrées sont des anonymes. Il s’agit en général de dessinateurs de presse qui trouvaient ainsi un complément de revenu. Les grands éditeurs comme Bergeret disposaient de dessinateurs, sous contrat qui tout au long de l’année créaient de nouveaux sujets. En revanche, chez les petits éditeurs, la fréquente médiocrité du dessin montre qu’on se trouve face à un travail d’amateur. Lorsqu’un motif rencontrait du succès, il était immédiatement pillé par une foule d’imitateurs plus ou moins talentueux. Le célèbre dessin de G. Scott, « Leur façon de faire la guerre » publié en carte postale dès août 1914 fut ainsi presque tout de suite plagié. Au cours d’un rapide sondage, loin d’être systématique, dans les collections de la BDIC à Nanterre, nous avons relevé près d’une soixantaine de cartes postales reproduisant de manière plus ou moins servile ce motif.

 

Fig. 01

Fig. 1 : Leur façon de faire la guerre. Editions patriotiques de Paris. Carte postale illustrée signée G. Scott. Publié le 28 août 1914 dans L’Illustration, le dessin de Scott fut aussitôt reproduit en carte postale et en lithographie et connut une très large diffusion. 

 

Fig. 02

Fig. 2 : Leurs faits d’armes ! Editions MIRL de Lyon. Carte postale illustrée signée Jehane. En arrière plan, on remarque la cathédrale de Reims en flammes. Comme on peut le constater, aussi bien la légende que la composition de la carte s’inspirent directement du dessin de G. Scott.

 

Cela explique le caractère souvent répétitif qu’ont les cartes postales satiriques publiées pendant la guerre, le même sujet étant traité de façon quasi identique des dizaines de fois.

La grande majorité des éditeurs chercha à publier le plus de cartes, en collant à l’actualité, pour satisfaire les attentes supposées de la clientèle, sans trop se soucier de la qualité « artistique ». Il y eut cependant quelques maisons, s’adressant prioritairement à un public de collectionneurs, qui passèrent commande à des illustrateurs réputés de séries spécifiquement destinées à être publiées en cartes postales. Leur édition étant particulièrement soignée, elles étaient facilement vendues deux ou trois fois plus cher que les cartes ordinaires. On peut citer des éditeurs comme P. J. Gallais, Paris Colors, Artistic ou Ternois pour la France, et les Lustige Blätter de Berlin pour l’Allemagne.

La dernière question à évoquer est celle de la censure. Ce sujet ayant déjà suscité des flots de commentaires, nous irons à l’essentiel. En France comme en Allemagne, la censure fut établie dès le lancement de l’ordre de mobilisation générale, et elle concerna aussi d’emblée les images. Néanmoins, durant les premiers mois de la guerre (jusqu’au début de 1915), il semble, aussi bien en France qu’en Allemagne, qu’aucune autorité – civile ou militaire – ne se soit vraiment souciée du contrôle des cartes postales. Aux yeux des responsables de la censure, celles-ci ne constituaient qu’une préoccupation très secondaire au regard de la presse. En France, nous n’avons trouvé aucune trace d’une carte postale ayant été interdite durant cette période, même si l’état-major de Joffre, à la veille de la bataille de la Marne, eut la velléité de prohiber toute photographie figurant des unités identifiables de l’armée, y compris sur les cartes postales[6]. La situation changea au début de l’année 1915. Après des commencements assez chaotiques, aussi bien en France qu’en Allemagne, les services chargés de la censure et de la propagande furent remis en ordre.

En France, les services de la censure furent entièrement réorganisés en février 1915. Placé sous l’autorité d’un diplomate de carrière, David, ils prirent le nom de Service de presse du ministère de la Guerre. C’est dans ce contexte que la première circulaire sur la censure des cartes postales fut publiée en mars de cette année. Les consignes étaient rédigées en des termes assez vagues, se contentant d’interdire de publier les « cartes postales renfermant des scènes ou légendes de nature à avoir une fâcheuse influence sur l'esprit de l'armée ou de la population, ainsi que les cartes postales représentant matériel nouveau, armes, engins de toute nature. » A la différence de la presse soumise à un contrôle a priori, la censure des cartes postales et des images fut effectuée a posteriori, et semble-t-il avec un certain laisser-aller, les visas étant donnés parfois plusieurs mois après la mise en circulation des cartes postales. Mme. Huss dans son étude sur les cartes postales et la culture de guerre[7] a constaté que la censure en France n’avait en définitive rejeté que très peu de cartes postales et que celles qui avaient été ajournées l’avaient été en raison de leur obscénité ou de leur grossièreté. 

 

Fig. 03

Fig. 3 : Kultur allemande. Sans nom d’éditeur et d’auteur. Un exemple de carte postale obscène publiée au début de la guerre. Ce type de cartes était bien sûr vendu sous le manteau. Un collectionneur allemand a publié au lendemain de la guerre un recueil de cartes postales pornographiques antiallemandes éditées en France, qui compte plus de 150 pièces, ce qui donne une idée de l’ampleur de ce genre de production.

 

Fig. 04

Fig. 4 : Le chien ambulancier. Carte postale éditée à Paris. Signature de l’auteur illisible (Lesbonit ?). Ce genre de cartes, très courant au début de la guerre, fut interdit par la censure à partir de 1915.

 

 De nombreux responsables militaires pensaient que les moqueries envers l’ennemi pouvaient avoir un effet négatif sur le moral des combattants, qui auraient été incités de la sorte à prendre la guerre à la légère[8]. Mme Huss, dans les registres de la censure qu’elle a consultés, n’a en revanche trouvé aucune trace de cartes ayant été interdites en raison de leur message pacifiste ou pro-allemand, et en conclut à l’inexistence pure et simple de ce type de sujet[9].

En Allemagne, le Grand état-major mit sur pied en février 1915 le Kriegspressamt, un véritable service « d’action psychologique », pour redresser le moral chancelant du front et de l’arrière. Les responsables de ce service firent une analyse voisine de celle de leurs homologues français, en estimant que l’excès dans le dénigrement et la moquerie de l’ennemi finissait par avoir un effet inverse à celui recherché. En octobre 1915, le Kriegspressamt publia une longue circulaire sur la façon dont il convenait de représenter l’ennemi : « Nous avons le droit de parler durement de nos ennemis mais nous devons toujours le faire de manière digne. […] Les appels à une conduite barbare de la guerre ou à la destruction des nations ennemies sont contraires à nos principes. Le fait que nos ennemis recourent à de pareilles méthodes ne saurait être tenu pour une justification de ce type de propos ». L’une des conséquences de cette circulaire fut comme nous l’avons dit plus haut l’interdiction de la diffusion et la publication de cartes postales satiriques[10].

En conclusion, nous pouvons constater qu’en France comme en Allemagne, la censure des cartes postales s’est mise en place assez tardivement – au début de l’année 1915 – et qu’elle a joué surtout un rôle de modération, en limitant (en France) ou en interdisant (en Allemagne) les représentations dégradantes de l’ennemi. La quasi-absence de cartes censurées en raison de leur message pacifiste peut être envisagée de deux façons. On peut premièrement considérer que l’autocensure et la peur d’avoir des problèmes avec l’administration auraient été les facteurs déterminants de cette abstention. Les éditeurs de cartes postales n’ont pas publié de telles cartes car ils savaient pertinemment qu’elles n’auraient pas reçu le visa de la censure et qu’ils auraient eu à supporter le manque à gagner causé par la saisie des exemplaires interdits. On peut aussi y voir un signe de l’enracinement de la « culture de guerre ». En mettant en vente des cartes avec des motifs patriotiques ou dénigrant l’ennemi, les éditeurs de cartes postales n’auraient fait que répondre aux attentes de leur clientèle. Ces cartes postales ont indéniablement eu du succès. Certaines d’entre elles se sont vendues à des centaines de milliers d’exemplaires. Et il faut rappeler que nul n’était obligé de les acheter. Le tonnelier révolutionnaire L. Barthas se faisait ainsi un principe de ne pas en acquérir[11]. D’ailleurs, quand à la fin de l’année 1915 la fièvre patriotique des premiers mois de la guerre s’évanouit, ce type de cartes finit par disparaître.

 

Les objectifs de la propagande en France et en Allemagne[12]

Le contraste de ce point de vue est frappant entre les objectifs français et allemand.

Du point de vue français, il n’y a qu’un ennemi : l’Allemagne. Les alliés du Reich figurent rarement sur les cartes postales françaises, et en général, ils apparaissent comme de simples comparses. Cette situation correspond à la réalité de la guerre vue de Paris. Les armées françaises combattirent exclusivement contre les Allemands, si l’on excepte les quelques contingents envoyés en Orient ou en Italie. Vue de Berlin, la situation est très différente. Dès le début des hostilités, l’Allemagne eut à combattre sur plusieurs fronts et à affronter de nombreux ennemis, huit pays (en comptant l’Egypte) ayant déclaré la guerre au Reich en août 1914. C’est pourquoi, le Reich ne se focalisa pas sur un ennemi en particulier, même si le Royaume-Uni fut désigné clairement comme l’adversaire n° 1. De nombreuses cartes postales publiées dans les premiers jours de la guerre tournent en dérision cette situation qui contraint le Reich à affronter simultanément plusieurs adversaires.

 

Fig. 05

Fig. 5 : Stillstanden ! Ihr Banditen. [Tenez-vous au calme, bandits !]. Editions PFB. Carte postale illustrée signée H. Zahl. Un officier allemand passe en revue les ennemis du Reich.

 

Fig. 06Fig. 6 : Nur nicht drängeln, es kommt jeder dran ! [Ne vous poussez pas, à chacun son tour !] Editions FJH de Munich. Carte postale illustrée anonyme. Les nations en conflit avec l’Allemagne et l’Autriche tendent leur déclaration de guerre à deux soldats hilares qui les jettent dans une corbeille à papier. La carte postale donne une version biaisée des faits car, en réalité, c’est l’Allemagne qui déclara la guerre à la France et à la Russie.

 

La deuxième grande différence réside dans l’orientation radicalement différente des propagandes française et allemande. Du déclanchement des hostilités à la signature du traité de Versailles, l’objectif central de la propagande française fut de dénoncer le caractère criminel d’une guerre imposée par l’Allemagne. On peut y observer une volonté systématique de dénigrer tout ce qui est allemand – la haine de l’ennemi justifiant tous les débordements. Pour cette raison, la propagande française se caractérisa par son extrême virulence. La diffusion massive d’images qui résumait de façon simple les enjeux principaux du conflit a joué sans doute un rôle capital dans le conditionnement des esprits[13]. Le caractère outrancier de ces représentations, en particulier le recours fréquent à la scatologie, pouvaient cependant entraîner des réactions de rejet. André Gide, dans son Journal, souligne bien le dégoût que suscitait chez les esprits cultivés pareilles représentations : « L’on regardait presque avec stupeur les images idiotes des cartes postales représentant la famine à Berlin : un gros Prusco assis en face d’une tinette, repêchait à l’aide d’une longue fourchette plongée dans la lunette, des saucisses douteuses qu’il enfournait aussitôt, ou tel autre Allemand chiant de peur à la vue d’une baïonnette ; d’autres fichant le camp – où jamais sans doute, la niaiserie, la malpropreté, la laideur de la bêtise populacière ne s’était révélé d’une manière plus compromettante et plus honteuse [14]». Les combattants du front, si l’on se reporte aux journaux de tranchées, observèrent aussi une attitude assez hostile à l’égard de ces cartes postales satiriques qui furent souvent assimilées à ce que le « bourrage de crâne » avait de plus odieux[15].

 

Fig. 07

Fig. 7 : En famille. Sans nom d’éditeur. Carte postale illustrée signée A. de Raniéri. Une carte scatologique parmi beaucoup d’autres. Outre le fait que la scatologie correspondait à l’humour de l’époque, comme le montre le succès du « pétomane », elle renvoie aussi à une tradition ancienne qui remonte à l’époque révolutionnaire, et qui vise à dégrader l’adversaire. Vers 1900, les plus grands caricaturistes de l’époque, comme Caran d’Ache, n’hésitaient pas à y recourir.

 

La propagande allemande insista, quant à elle, principalement sur l’invincibilité du soldat allemand par rapport à ses ennemis présentés a contrario comme des adversaires sans valeur. Ce thème fut tout au long de la guerre décliné sous différents aspects, d’ailleurs avec un réel succès car jusqu’à la fin du conflit la population allemande fut persuadée de la supériorité militaire de son armée. Cette foi en l’invincibilité du Reich explique largement la facilité avec laquelle la légende du « coup de poignard dans le dos » se répandit après l’armistice. La propagande allemande évita aussi dans l’ensemble de donner une représentation bestiale ou dégradante de l’ennemi. Même s’il faudrait à se sujet introduire une distinction entre les caricatures visant les Français, les Italiens et les Anglais, d’un côté, et celles concernant les Russes et les Serbes de l’autre, ceux-ci étant systématiquement figurés comme des êtres hirsutes, à demi-civilisés[16].

 

Les cartes postales françaises

- L’Allemagne a voulu la guerre

La responsabilité de l’Allemagne dans le déclanchement de la guerre fut d’emblée considérée en France comme un véritable dogme. A la veille de la guerre, plusieurs études, comme celles de Charles Vermeil avaient dénoncé la menace que représentait le pangermanisme, alors que dans le même temps, des crises comme celle de Tanger en 1905 ou d’Agadir en 1911, avaient conduit à un raidissement des relations franco-allemandes. Pour l’opinion publique française, la Weltpolitik de l’Allemagne wilhelmienne était à l’origine de la guerre.

 

Fig. 08

Fig. 8 : Un rêve. Sans nom d’éditeur. Carte postale illustrée anonyme. Guillaume II efface la carte de l’Europe pour écrire à la place le mot Germania.

 

- Kultur contre Civilisation

La « Kultur » est figurée comme la négation de la Civilisation, dont la France incarne au plus haut degré les valeurs. La Kultur allemande n’est que grossièreté, vulgarité, matérialisme et contrefaçon.

 

Fig. 09

Fig. 9 : Malheur, malheur, on veut changer l’idéal du peuple allemand ! Mon idéal à moi, c’est le rôti de porc et les pommes de terre. Carte postale tirée de la série « Peints par eux-mêmes » éditée en 1916 par l’éditeur P. J. Gallais, et reprenant une caricature publiée en 1910 dans le Simplicissimus. Le choix (et l’adaptation) des caricatures fut fait par Abel Faivre.

 

Fig. 10Fig. 10 : Le produit de la science allemande. Editions P. J. Gallais. Carte postale illustré signée H. Zislin. Le produit de la science allemande n’est en définitive qu’une brute sanguinaire (dessin publié dans l'hebdomadaire La Baïonnette du 2/3/1916).

 

- Les civils allemands

Les civils allemands n’apparaissent qu’épisodiquement dans les cartes postales. Laide, grossière, stupide, la population ennemie est stigmatisée dans son ensemble. Un thème revient plus que les autres, celui des restrictions alimentaires et des ersatz. Le pain de rationnement K. K. - Kriegskartoffelbrot (pain de guerre aux pommes de terre qui comprenait 20% de fécule de pommes de terre) permet, à cause de sa dénomination propice, d’innombrables allusions scatologiques.

 

Fig. 11

Fig. 11 : Faces boches. Sans nom d’éditeur. Carte postale illustrée signée Ch-léo.

 

Fig. 12Fig. 12 : L’Allemagne « victorieuse » – Pas de viande aujourd’hui, mais lisez le communiqué, il est excellent. Editions P.J. Gallais. Carte postale illustrée signée A. Faivre.

 

- L’Allemagne ment

Faire croire que l’ennemi ment est essentiel : il s’agit en quelque sorte de faire preuve par la négative que le « bourrage de crâne » dit la vérité[17]. Pour cette raison, l’agence de presse allemande Wolff fut dès le début de la guerre l’objet d’incessantes attaques. Fondée en 1849, c’était avec Havas et Reuter l’une des trois grandes agences de presse de l’époque. Dans les faits, l’Agence Wolff ne colporta ni plus ni moins de bobards que ses homologues française et anglaise.

 

Fig. 13

Fig. 13 : L’agence Wolff : Ecrivez… Sommes devant Bordeaux … Bons vins. Editions ALD. Carte postale illustrée anonyme.

 

Fig. 14

Fig. 14 : L’impérial menteur. Editions patriotiques de Paris. Carte postale illustrée signée Paco. Guillaume II figuré comme un camelot est présenté comme le véritable inspirateur de l’agence Wolff.

 

- Le soldat allemand : une brute

Le soldat allemand est une brute. D’une laideur extrême, il se rapproche de l’animal. Il est souvent affublé d’une barbe mal taillée, signe de sa barbarie, et de lunettes, façon de railler à la fois sa déficience physique et ses prétentions intellectuelles[18]. On notera que dans l’iconographie française, le soldat allemand reste toujours coiffé du casque à pointe alors que celui-ci fut remplacé pendant l’hiver 1915 – 1916 par le casque d’acier. Le casque à pointe – le « couvre-Boche », comme l’on dit alors – est en effet considéré comme le symbole de l’« archaïsme » du militarisme prussien, et pour cette raison souvent utilisé par la propagande.

 

Fig. 15

Fig. 15 : Quelques spécimens de leur race. Et leur maître prétend être artiste ! Editions P.J. Gallais. Carte postale illustrée signée Huguet-Numa.

 

Fig. 16Fig. 16 : Le fléau de Dieu. Editions P. J. Gallais. Carte postale illustrée signée H. Zislin.

 

Fig. 17Fig. 17 : La bête féroce sent venir la faim. Editions UNCE Paris. Carte postale illustrée signée Wada (?).

 

Fig. 18Fig. 18 : Marche triomphale sur Paris. Editions AR Paris. Carte postale illustrée anonyme. Exemple d’animalisation de l’ennemi.

 

L’Allemand, de surcroît, est mauvais soldat. Lâche, il est toujours prêt à se rendre dès qu’il ne dispose plus de la supériorité numérique. Il ne marche au feu que sous la contrainte de ses officiers. Il abandonne ses armes contre un morceau de pain. Il se saoule de manière répugnante. Il a recours à des stratagèmes honteux sur le champ de bataille, comme par exemple placer des femmes et des enfants en avant des troupes.

 

Fig. 19

Fig. 19 : Leur façon de se battre – Cinq contre un, ils sont braves ! – A force égale… ils se rendent ! Kamarate ! Parton ! Sans nom d’éditeur et d’auteur.

 

Fig. 20Fig. 20 : Le carabinier belge : -Je ne prends plus mon fusil. Je m’en vais avec une tartine lorsque les Allemands la voient, ils me suivent. Editions E. Le Delex. Carte postale illustrée signée F. Régamey.

 

Fig. 21

Fig. 21 : Un souffle irrésistible entraîne nos soldats (Le Vateferfout Zeitung de Cologne, 2 août 1914). Editeur Imprimerie provençale de Marseille. Carte postale illustrée de Mass’Beuf.

 

Mais, c’est face aux civils, et plus particulièrement aux femmes et aux enfants, que le soldat allemands montre toute sa bestialité. Il cesse d’être un combattant pour se muer en un criminel de la pire espèce. Si de nombreuses cartes postales représentent des massacres d’enfants, le viol reste, en revanche un sujet tabou.

 

Fig. 22

Fig. 22 : Laissons-la d'abord donner à boire, nous la tuerons après. Editions Ternois. Carte postale illustrée signée F. Poulbot.

 

Fig. 23-copie-1

Fig. 23 : La brute. Editions UNCE. Carte postale illustrée anonyme.

 

- L’officier allemand : un sadique

Si le soldat n’est qu’une brute, l’officier a quant à lui les traits d’un pervers. Parfaitement sanglé dans son uniforme, le monocle vissé à l’œil, une moue de mépris à la bouche, rempli d’arrogance, il cache sous son vernis d’aristocrate une absence complète de scrupules et ne rêve que de massacres, de pillages et de destructions.

 

Fig. 24

Fig. 24 : Leurs caboches - Officier d’état-major (allemand). Editions Paris Color. Carte postale illustrée signée E. Dupuis. L'image de l'officier d'état-major prussien, plein de morgue, le monocle vissé à l’œil, avait été fixée en France une fois pour toute lors de la guerre de 1870-1871.

 

Fig. 25

Fig. 25 : Têtes de Boches - Monsieur le Lieutenant des chasseurs à cheval de la Garde. Editions P.J. Gallais. Carte postale illustrée signée Hansi.

 

Fig. 26Fig. 26 : L’armée allemande – Le général. Editions P. J. Gallais. Carte postale illustrée signée H. Zislin. Le général, sous son air de grand-père affable, ne rêve que de meurtres et d’exécutions.

 

Fig. 27Fig. 27 : L’apache et le maire –La bourse ou la fie. Editeur Imprimerie provençale de Marseille. Carte postale illustrée de Mass’Beuf.

 

Fig. 28Fig. 28 : Sur les hauteurs de Reims : Le soldat : Où faut-il tirer, herr Lieutenant ? La brute : Tu ne vois donc pas la cathédrale, imbécile ? Editions A. Tantot. Carte postale illustrée signée Th. Perrier (?)

 

- Les crimes allemands

Quatre évènements furent instrumentalisés par la propagande française pour devenir les symboles de la barbarie allemande et donnèrent lieu à l’édition de très nombreuses cartes postales :

L'évocation  des violences (bien réelles) faites aux civils de Belgique et du Nord de la France se focalisa sur la légende des « mains coupées ». Dès août 1914, la presse anglaise rapporta qu'en Belgique, la soldatesque allemande coupait les mains aux enfants, voire aux nourrissons[19] ;

 

Fig. 29

Fig. 29 : Les petits Français – Et les mômes boches, ils embrassent leur père ?? Editions Paris Color.Carte postale illustrée signée F. Poulbot.

 

Fig. 30Fig. 30 : Laissez-venir à moi les petits enfants. Sans nom d’éditeur. Carte postale illustrée signée P. Châtillon.

 

Le bombardement et la destruction de la cathédrale de Reims en septembre 1914 ;

 

Fig. 31

Fig. 31 : La cathédrale en flammes. Editions SE Lyon. Carte postale illustrée signée J. Grulier.

 

Fig. 32Fig. 32 : C’est plus lourd qu’une pendule, mettons-y le feu. Edition JMT. Signature illisible.

 

Le torpillage du transatlantique Lusitania en mai 1915 par un sous-marin allemand ; 

  Fig. 33-copie-1

Fig. 33 : Les petits Français – Maman, maman, pourquoi ? Editions Paris Color. Carte postale illustrée signée F. Poulbot.

 

L’exécution de l’infirmière Edith Cavell en octobre 1915 par les forces d’occupation allemande en Belgique. 

 

Fig. 34

Fig. 34 : La Grande Allemagne – Miss Edith Cavell. Editions P.J. Gallais. Carte postale illustrée signée A. Faivre.

 

- Guillaume II : le génie du mal[20]

Guillaume II fut présenté comme le principal responsable de la guerre dès le début des hostilités. Il apparaît comme le « méchant » de l’histoire, l’agent du Mal qui focalise toutes les haines. C’est par dizaines de milliers que les images dénonçant le Kaiser furent publiées pendant la guerre. Aucune attaque ne lui fut épargnée, et l’on ne peut pas s’empêcher aujourd’hui de ressentir un certain malaise en regardant ces images. Leur violence, leur caractère excessif, leur monotonie, leur fréquente bêtise finissent par susciter une gêne. Certains comme M. de Perthuis y ont vue une simple reprise des thèmes développés par l’iconographie antidreyfusarde[21]. Sans rejeter complètement cette filiation, nous pensons plutôt que la construction de la figure de Guillaume II en tant que « méchant » se situe à la charnière entre deux modes de représentation. D’une part, la multiplicité des figures animalisées du Kaiser, les situations scatologiques, les portraits arcimboldesques ou l’assimilation à l’Antéchrist renvoient à des traditions très anciennes, qui sont d’ailleurs, après la Première guerre mondiale, plus ou moins tombées en désuétude, ou du moins ont été marginalisées. D’autre part, Guillaume II fut aussi le premier criminel de guerre de l’histoire, même si après novembre 1918 les Alliés renoncèrent finalement à le faire juger par un tribunal international. Et de ce point de vue, Guillaume II apparaît comme le prototype des « méchants » des XXe et XXIe siècles. Les traits qui lui sont attribués – démence, mégalomanie, goût pour les uniformes extravagants, cruauté, fourberie, absence de scrupules, insensibilité, etc. – peuvent aisément s’appliquer à tous les « méchants » qui ont suivi depuis.

Cette focalisation sur la personne de Guillaume II a aussi un objectif fonctionnel. On ne peut haïr globalement tout un peuple. Il est donc efficace de concentrer cette haine de l’ennemi sur le leader adverse. L’ennemi aura ainsi un visage, et ce visage sera évidemment odieux. On ne fait pas la guerre seulement contre les Boches, mais plus précisément contre le Kaiser. L’empereur est présenté en despote et en tyran. Le pouvoir absolu qu’il est censé exercer en fait l’ennemi de l’humanité, de la civilisation et des valeurs constitutives des sociétés occidentales (la justice, le droit, etc.). Les représentations du Kaiser insistent tantôt sur son côté grotesque (le thème de « l’impérial cabot »), tantôt sur son aspect terrifiant (l’Antéchrist – l’Attila des temps modernes – le fou furieux – le chef de gang). Le but ultime du conflit devient dès lors la capture du « méchant » et sa punition.

 

Fig. 35

Fig. 35 : L’envoyé de Dieu. Sans nom d’éditeur. Carte postale illustrée signée P. Châtillon.

 

Fig. 36Fig. 36 : L’armée allemande – Le Génie du Mal. Editions P. J. Gallais. Carte postale illustrée signée H. Zislin.

 

Fig. 37Fig. 37 : Kaiser – Bonnot. Editions CB. Carte postale illustrée signée H.-G. Ibels. Cette carte célèbre assimile le Kaiser au fameux anarchiste Jules Bonnot, abattu par la police en 1912 au cours d’une opération conduite par le préfet Lépine en personne, après avoir commis de nombreux meurtres et attaques à main armée. Ibels présente ainsi Guillaume II comme un individu sans foi ni loi, ne cherchant qu'à plonger le monde dans le chaos. 

 

Fig.-38.jpgFig. 38 : Troisième grande victoire allemande. Editions La litho parisienne. Carte postale illustrée signée E. Muller. Un Guillaume II dément, s’acharne à coups de marteau sur une statue symbolisant la cathédrale de Reims, tandis qu’un employé de l’asile de fous de Berlin  ("Charenton de Berlin") lui tend un pot de chambre rempli de haricots de Soisson.  

 

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Fig. 38b : "Veux-tu rester tranquille, charogne !" Carte postale française signée Martini, 1914. Un soldat français tient enchaîné un Guillaume II dément dont le corps est couvert d'une sorte de lèpre et auquel un employé de l'asile de fous administre une douche froide. Sur la fesse de l'empereur le chiffre 606 est tatoué. Il s'agit probablement d'une confusion avec le chiffre 666, qui d'après l'Apocalypse est celui de l'Antéchrist. On notera le caractère particulièrement injurieux de cette carte postale.

 

Les cartes postales allemandes

- L’Allemagne victime d’un complot anglais

L’attitude ambiguë du ministre des Affaires étrangère britannique, sir Ed. Grey, qui le 1er août 1914, avait encore affirmé que le Royaume-Uni choisirait la neutralité et qui avait refusé de donner à l’ambassadeur de France une promesse d’aide militaire, pour adopter le lendemain une position belliciste avait été vue par le Reich comme une véritable trahison. La presse se déchaîna contre sir Grey, souvent figuré comme un diablotin. Très vite, les responsables allemands dénoncèrent le Royaume-Uni comme le véritable responsable de la guerre.

 

 

Fig. 39

Fig. 39 : Ein mißglückte Überfall. [Une attaque malheureuse]. Editions E. Spillner. Carte postale illustrée signée K. Berbig.  Cette carte conçue comme une petite bande dessinée illustre le thème d'une Allemagne pacifique attaquée injustement par les Alliés. Dans la première case, alors que Michel, couché le long d'un champ de blé symbolisant la prospérité du Reich, est plongé dans l'étude d'un livre, John Bull dit à ses sbires "Venez, il dort". Dans la deuxième case, John Bull ordonne à ses hommes de main de passer à l'attaque. Dans la troisième case, Michel met en déroute ses ennemis en disant : "Vous n'aviez sans doute pas pensé que cela tournerait de la sorte ? !" On découvre alors que le livre étudié par Michel est une carte de l'Europe, annonce de futurs changements territoriaux.

 

- L’invincibilité du Reich

Comme nous l’avons déjà noté, ce thème constitua véritablement le cœur de la propagande allemande. Au début des hostilités, un type de représentations domine : un soldat allemand (ou parfois Michel), éventuellement accompagné d’un soldat autrichien, rosse copieusement les ennemis du Reich, souvent figurés comme des nains. Ce genre de carte est fréquemment accompagné de slogans tels que : « Jeder Schuss ein Russ, jeder Stoß ein Franzos, jeder Tritt ein Britt, jeder Klapps ein Japs » [A chaque coup de feu un Russe, à chaque coup, un Français, à chaque coup de pied un Anglais, à chaque claque un Japonais], slogan venant du refrain d'un chant de marche, composé en septembre 1914, qui connut aussitôt un très grand succès - ou « Wir Deutsche fürchten Gott so aber, niemand auf der Welt » [Nous autres Allemands ne craignons personne sur Terre à part Dieu]. Une autre façon d’insister sur l’invincibilité allemande est de présenter de longues colonnes de prisonniers ennemis.

 

Fig. 40

Fig. 40 : Nur nicht drängeln, es kommt jeder dran ! [Ne vous poussez pas, à chacun son tour ! A chaque coup de feu un Russe !  –  A chaque coup un Français ! –  C’est au tour de l’Engliche maintenant. – Au Japon, aucun coq ne chante. – Ce n’est pas vous, en Belgique, qui pouvez nous déranger – Même les poules se rient des Monténégrins. – En Serbie aussi on doit mourir ! ] Carte postale illustrée sans nom d’éditeur ni d’auteur.

 

Fig. 41Fig. 41 : Beim Dreschen. [Pendant le battage du blé. Les gars, ne restez pas comme ça à ne rien faire ! Venez nous donner un coup de main !] Editions des Lustige Blätter. Carte postale illustrée signée M. C. Cette caricature fut d’abord publiée le 4 août 1914, dans le journal socialiste « Der Wahre Jacob ». Elle fait référence à une phrase prononcée par Guillaume II lors du déclenchement des hostilités "Et maintenant, nous allons les rosser !". Devant le roi d’Italie et le tsar de Bulgarie, un soldat autrichien et un soldat allemand battent à coup de fléau des Russes, des Français et des Anglais. Le verbe « dreschen » signifie à la fois « rosser » et « battre le blé ». 

 

Fig. 42Fig. 42 : Wie die Triple Entente sich ihren Einzug in Berlin dachte … und wie er sich aber in Wirklichkeit machte. [Comment la Triple Entente imaginait son entrée à Berlin … et comment elle l‘a faite dans la réalité.] Editions W. Schröder de Berlin. Carte postale illustrée signée Ad. Hoffmann.

 

- Gott strafe England ! – Que Dieu punisse l’Angleterre !

La déclaration de guerre de l’Empire britannique en août 1914 fut vécue en Allemagne comme une véritable trahison. Si dans un premier temps, le discours officiel fut de traiter comme négligeable « la misérable petite armée anglaise », avec l’échec de la guerre courte, la donne changea et le Royaume-Uni fut désigné comme l’adversaire principal du Reich et devint, par conséquent, la cible n° un des propagandistes. Durant toute la durée du conflit, un slogan devait concrétiser cette détestation du Royaume-Uni : Gott strafe England ! – Que Dieu punisse l’Angleterre ! Ce slogan fut inventé par un littérateur allemand d’origine juive, Ernest Lissauer (1882 - 1937), auteur en août 1914, d’un « Chant de haine contre l’Angleterre » [Hassgesang gegen England]. Le Royaume-Uni, personnifié le plus souvent par la figure de John Bull, est présenté comme une nation égoïste et manipulatrice, ne pensant qu’à ses intérêts pécuniaires et utilisant Français et Russes comme de la chair à canon.

 

Fig. 43

Fig. 43 : Na Vetter ! Gib her deinen Wisch ! [Eh, pépère, passe-moi ton bout de papier !]  Carte illustrée sans non d’auteur ni d’éditeur. Michel prend l’ultimatum que lui tend John Bull pour s’en torcher.

 

Fig. 44Fig. 44 : Made in Germany 1914. Editions Ebner de Munich. Cartes postale illustrée signée Baumgartner.

 

Fig. 45Fig. 45 : Er kam … Er sah … Er log … Er flog. [Il est venu … Il a vu … Il a menti … Il a fui.] Editions WSSB. Carte postale illustrée signée WS.

 

Fig. 46Fig. 46 : Familie John Bull. [La famille de John Bull]. Carte postale éditée par la poste aux armées d’après une caricature K. Arnold, parue dans le Liller Zeitung (Le journal de Lille, principal journal de tranchée allemand). Cette carte présente le Royaume-Uni comme le véritable leader de la coalition. On notera que Marianne, visiblement épuisée, est figurée comme la mère adoptive de petits africains. L’emploi de troupes coloniales par la France et le Royaume-Uni dans un conflit européen fut considéré comme scandaleux par l’Allemagne.

 

- La France, un pays en décadence.

La France était perçue par le Reich à la veille de la guerre comme un pays en pleine décadence. L'Affaire Dreyfus, au tournant du siècle, puis le débat sur la loi des Trois ans à la veille de l'éclatement de la guerre, avait convaincu les responsables de l’armée allemande que la France avait cessé de compter en tant que puissance militaire. Néanmoins, l'esprit de Revanche continuait à susciter une certaine crainte. En 1913, le centenaire de la défaite de Napoléon à Leipzig avait donné lieu à de nombreuses cérémonies patriotiques, manière de marquer que la France demeurait un danger pour la sécurité du Reich[22].

Durant les premiers mois du conflit, les soldats français sont presque toujours figurés avec une chaussure en moins, voire pieds nus ou avec des bottines de femme. Il s'agit ainsi de mettre en avant l'impréparation supposée de l'armée française. De nombreuses cartes postales font aussi référence à la guerre de 1870-1871.

Après les premiers mois de la guerre, ce type de cartes représentant le soldat français comme un combattant sans valeur disparurent complètement. La propagande insista principalement sur la domination exercée par le Royaume-Uni sur la France.

L’emploi par la France de troupes indigènes fit aussi l’objet de nombreuses cartes. Lors de la guerre de 1870-1871, les « Turcos » avaient déjà suscité une iconographie abondante. A l’époque, c’était surtout leur côté pittoresque et exotique qui avait retenu l’attention des illustrateurs et des caricaturistes. En 1914, le point de vue a changé. L’utilisation de troupes coloniales dans un conflit européen fut considérée en Allemagne comme une grave atteinte à la « civilisation ». Après la guerre, en raison la participation de troupes africaines à l’occupation de la Rhénanie et de la Ruhr, ce thème fut repris ad nauseam par les propagandistes sous le nom de la « Honte noire » (« Schwartze Schande »).

 

Fig. 47

Fig. 47 : A Berlin ! A Berlin ! Sans éditeur ni nom d’auteur. On notera la veste d'uniforme rapiécée, l'absence de pantalon, la pantoufle et la bottine de femme.Cette carte veut symboliser à la fois le côté chauvin des Français et leur absence de discipline militaire. 

 

Fig. 48Fig. 48 : Das Loch in der Hose. [Le trou dans le pantalon] Editions Meggendorf-Blätter de Munich. Carte postale illustrée signée E. H. Nunes. Marianne recoud le trou fait dans le pantalon d’un soldat par la défaite de 1870. Au mur, on remarquera le portrait de Napoléon III. 

 

Fig. 49Fig. 49 : Na Junge mit solchen Stiefeln kommste nicht nach Berlin ! [Eh bien, mon gars avec des godillots comme ça, t’iras jamais jusqu’à Berlin] Sans éditeur, ni nom d’auteur.

 

Fig. 50Fig. 50 : Die kranke Marianne [Marianne est malade] Carte postale éditée par la poste aux armées d’après une caricature K. Arnold, parue dans le Liller Zeitung. « Vous souffrez d'une maladie anglaise, Madame ; je vous ai prescrit de la poudre allemande. Cela devrait vous aider! » (Au chevet de Marianne, on reconnaît le président Poincaré en larmes)

 

- La Russie

A la veille de 1914, la Russie inquiétait davantage les milieux dirigeants allemands que la France. Le panslavisme était considéré comme un facteur de destruction de l’équilibre européen. Le chancelier Bethmann-Hollweg n’hésitait pas ainsi à proclamer à la tribune du Reichstag qu’une « explication décisive entre slaves et germains était inévitable ». Lors de la crise de l’été 1914, la peur de la Russie avait été un puissant facteur d’unité nationale, et expliquait largement le ralliement de la SPD à l’Union sacrée.

Sur les cartes postales, Le Russe est présenté comme un être à demi-civilisé, vivant dans la crasse. Le soldat de l’armée tsariste, affublé d’une barbe hirsute, a presque toujours une bouteille de vodka, à la main ou dans une poche de son uniforme. Quant aux officiers, le knout glissé dans la ceinture, ils se caractérisent par leur totale incompétence.

 

Fig. 51

Fig. 51 : Gefangene Senegalschützen – Frankreichs “Größe”. [Prisonnier sénégalais, défenseur de la „Grandeur“ de la France] Sans éditeur (photographie).

 

Fig. 52Fig. 52 : Die Einnahme von Wutki durch die Russen.[La prise de vodka par les Russes] Carte postale illustrée anonyme.

 

Fig. 53Fig 53 : Russische Kultur. [Civilisation russe] Carte postale illustrée anonyme de 1915. Un soldat allemand logé dans une isba crasseuse doit s’épouiller. Ce thème a été repris très souvent.

 

Fig. 54Fig 54 : Petrograd über franz. Kongo : Unsere Truppen bestreichen mit Bravour das feindlische Gelände. [De Petrograd par le Kongo français : Nos troupes balaient avec bravoure le sol ennemi]. On notera les bouteilles de vodka qui sortent des poches des soldats russes.

 

Fig. 55Fig. 55 : Jeder Schuss ein Russ. [A chaque coup de feu, un Russe] Carte postale anonyme. Un soldat russe effaré fuit devant un soldat allemand qui ajuste son tir.

 

- Les dirigeants ennemis

A la différence de la propagande française qui se focalisa d’emblée sur la personne de Guillaume II, l’Allemagne ne chercha pas à dépeindre les dirigeants ennemis comme des criminels ou des fous. De fait, on constate la relative rareté des cartes postales allemandes s’en prenant aux souverains et chefs d’Etat ennemis, et surtout leur modération. Le respect dû à l’institution monarchique interdisait probablement de donner des représentations animalisées ou dégradantes des souverains ennemis. Quant à Poincaré, il était pour le moins hasardeux de le figurer en criminel assoiffé de sang… C’est après la guerre lors du débat sur la responsabilité allemande dans le déclanchement des hostilités, et surtout lors de l’occupation de la Ruhr que Poincaré fut présenté comme un dangereux belliciste. De fait, les cartes postales allemandes insistent surtout sur le caractère pitoyable des ennemis de l’Allemagne et de l’Autriche, présentés souvent comme des nains ou des éclopés.

Une exception cependant dans ces caricature finalement plutôt bon enfant : le roi Pierre Ier de Serbie figuré comme un gnome malfaisant, devant être écrasé sans pitié. En juillet 1914, Pierre Ier fut désigné en Autriche et en Allemagne comme le véritable instigateur de l’attentat de Sarajevo, ce qui devait l’exclure du concert des nations européennes.

 

Fig. 56

Fig. 56 : Die Krüppel-Entente, So muß es kommen. [L’Entente croulante, cela doit arriver] Carte allemande de 1914 (dessin de Walter Trier (1890-1951), « Voila ce qui va arriver :"l'entente des invalides" », publié dans Lüstige Blätter n° 34, XXIXe année).

 

Fig. 57Fig. 57 : Die neue G. m. b. H. Gehst de mit, bist de hin. [La nouvelle Gmbh. (Sarl) : Tu vas dedans, tu es foutu !] Carte allemande anonyme de 1914. On notera l’inscription « Judas » sur la casquette du tsar Nicolas II. 

 

Fig. 58Fig. 58. : Der Landesvater : Frankreichs Ober-advokat Poincaré steigt zu Pferde, um seine Völker anzurüfen. [Le Père de la Patrie : l’avocat français de première classe Poincaré monte à cheval pour conduire ses peuples] Caricature autrichienne anonyme de 1914. Pour une large part de l’opinion allemande et autrichienne, la France en adoptant le régime républicain était entrée sur la voie de la dégénérescence. Les milieux militaires allemands pensaient en particulier qu’un régime conduit par des civils était incapable de faire la guerre de façon efficace. Cette carte illustre parfaitement ce préjugé.

 

Fig. 59Fig. 59 : Poincaré et Cie. : Meine Niederlage befindet sich bis auf weiteres in Bordeaux. [Poincaré et Cie : Mes défaites se trouvent jusqu’à Bordeaux] Carte allemande de 1914, signée Lehmann. Cette carte fait allusion au transfert du siège du gouvernement à Bordeaux, le 2 septembre 1914.

 

Fig. 60Fig. 60 : Serbien muss sterbien. [La Serbie doit mourir] Carte autrichienne anonyme de 1914. Un poing gigantesque écrase Pierre Ier de Serbie.

 

Conclusion

D’août 1914 à la fin de l’année 1915, de très nombreuses cartes postales satiriques visant à stigmatiser ou ridiculiser l’ennemi furent publiées en France comme en Allemagne, contribuant ainsi à conditionner les esprits et à favoriser l’émergence d’une « culture de guerre ».

Aucun excès ne semble avoir arrêté les illustrateurs français dans leur haine de l’Allemagne, qui se focalisa largement sur la personne de l’empereur Guillaume II. Il n’est pas sûr que cette propagande ait toujours atteint ses objectifs. Sa niaiserie, sa violence, son caractère répétitif devaient finir par lasser. On se souvient du dégoût de Gide devant la bêtise de certaines cartes postales. Les combattants semblent aussi dans l’ensemble avoir jugé très négativement cette propagande, en particulier celle qui insistait sur la lâcheté du soldat ennemi. Présenter le soldat allemand comme un pleutre revenait en effet par ricochet à remettre en cause le courage et l’héroïsme du combattant français.

A contrario, la propagande allemande apparaît nettement plus modérée. Insistant principalement sur l’invincibilité des armées du Reich, elle cherche surtout à minorer la force des ennemis fréquemment figuré comme des nains ou des éclopés. En Allemagne aussi des doutes apparurent sur l’efficacité de ce type de propagande et, en définitive, le Grand Etat-major choisit de l’interdire purement et simplement.

 

***

 

Notices sur les principaux dessinateurs

ayant produit des cartes postales satiriques pendant la guerre :

 

Karel ARNOLD :
(1883-1953). Illustrateur et caricaturiste allemand. Après avoir travaillé entre autres pour  Jugend , il devint à partir de 1912 un collaborateur permanent de Simplicissimus. Mobilisé en 1914, il réalisa de nombreux dessins pour des journaux de tranchées – en particulier le Liller Kriegszeitung  – dont certains furent publiés sous forme de cartes postales par la Poste aux armées allemande. Il acquit une certaine notoriété sous la République de Weimar avec ses dessins dénonçant la misère à Berlin et ses caricatures contre Hitler.

Eugen von BAUMGARTEN :
(1867-1919). Peintre, affichiste et illustrateur allemand. Il passa toute sa vie à Munich. Il fut un collaborateur régulier de Jugend  et du Bayrische Kladderadatsch . Durant la guerre, il réalisa plusieurs séries de cartes postales, publiées sous son nom ou sous le pseudonyme d’E. Vaube. Il signe parfois aussi ses cartes d’un monogramme représentant un arbre entouré d’une barrière.

Pierre CHÂTILLON :
(1885-1974). Illustrateur suisse. Ses compositions connurent un succès considérable durant la guerre et furent édités dans plusieurs pays. Pierre Châtillon fut condamné en 1915 à une peine de prison  par un tribunal militaire fédéral pour la publication d’une caricature représentant Guillaume II en boucher, le tablier maculé de sang (l’Envoyé de Dieu), alors qu’il était mobilisé dans l’armée suisse.  Après la guerre, il poursuivit à Genève une carrière de dessinateur de presse, tout en peignant des paysages.

Emile DUPUIS :
(1866-1942). Illustrateur français. Originaire d’Orléans, il fut surtout connu comme affichiste. Il publia durant la guerre cinq séries de cartes postales qui connurent un grand succès : Leurs caboches, Nos poilus, Nos alliés, Les neutres, Les femmes héroïques.

Abel FAIVRE :
(1867-1945). Illustrateur et affichiste français. Elève de Renoir, il commença par suivre une carrière de peintre traditionnel, exposant à plusieurs reprises au Salon. Il découvrit cependant vite que son véritable talent était la caricature. Il publia dans de nombreux journaux : Le Rire, L’Assiette au beurre, La Baïonnette,  L’Echo de Paris, etc. Il fut aussi l’auteur de plusieurs affiches pour appeler à souscrire aux emprunts de la Défense nationale. Ses dessins de guerre furent publiés en recueil en 1921 sous le titre de « Jours de guerre ».

HANSI (Jean-Jacques WALTZ) :
(1873-1951). Illustrateur alsacien. Hansi (de son vrai nom Jean-Jacques Waltz) avait déjà acquis dans les années qui précédèrent immédiatement la guerre une grande renommée en France avec la publication de « L’histoire d’Alsace racontée aux petits enfants de France et d’Alsace par l’Oncle Hansi » en 1912 et surtout celle de « Mon village » en 1913. La publication de ce dernier ouvrage lui valut le 9 juillet 1914 d’être condamné à un an de prison par la Haute cour de Leipzig. Hansi passa en France avant d’effectuer sa peine et s’engagea dans l’armée lors du déclenchement de la guerre. Il fut rapidement affecté à la rédaction de tracts destinés à saper le moral des combattants allemands. Il publia plusieurs séries de cartes postales contre l’Allemagne, en particulier « Têtes de Boches » en 1916. Il réalisa aussi plusieurs affiches pour les  emprunts de la Défense nationale ainsi que des cartes pour la franchise militaire.

Henri-Gabriel IBELS :
(1867-1936). Illustrateur français. Lié au groupe des Nabis, il mena simultanément une carrière de peintre traditionnel et de caricaturiste. A partir de 1890, il collabora  à de nombreux journaux. Il créa en particulier  «  Le  Sifflet »  pour défendre le capitaine Dreyfus et répondre à l’hebdomadaire antidreyfusard  Pst ! animé par Forain et Caran d’Ache. En 1914, il collaborait à la feuille de Gustave Hervé,  La Guerre sociale connut pour son antimilitarisme exacerbé.  Durant la guerre, il se rallia à l’Union sacrée et publia de nombreuses caricatures contre Guillaume II, dont certaines furent publiées en cartes postales.

MASS’BEUF :
Illustrateur marseillais. Durant la guerre, il publia deux séries de cartes postales contre les Allemands, ainsi qu’une série humoristique, « Les zeppelins sur Marseille ».  Il  illustra dans les années 1920 certains ouvrages de Marcel Pagnol. Il fut aussi l’auteur en 1900 d’un recueil de caricatures des personnalités de Marseille, « De viris illustribus Massiliae ».

Francisque POULBOT :
(1879-1946). Illustrateur français. Il créa vers 1900 le personnage du gamin montmartrois qui fit sa renommée. Mobilisé en 1914, il fut réformé en 1915 pour raison de santé. De retour à Paris, il travailla au Journal, dans lequel il présenta de manière hebdomadaire un dessin légendé pour les enfants. Sa production apparaît donc immense. Alors qu'avant guerre, il fréquentait plutôt les milieux anarchisants ou socialistes (il collabora en particulier à L'Humanité), il mit tout son talent au service de l'effort de guerre. Il publia durant la guerre plusieurs séries de cartes patriotiques pour l’éditeur Ternois qui connurent un succès considérable et furent aussi éditées en Italie, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Il réalisa aussi des affiches pour les emprunts de la Défense nationale ainsi que pour la « Journée du poilu ». Ses dessins de guerre furent publiés dans deux recueils « Des Gosses et des Bonshommes » et « Encore des Gosses et des Bonshommes ».  Il illustra aussi deux albums consacrés à la guerre : « Le massacre des innocents » et « Les Gosses dans les ruines ».

Frédéric REGAMEY :
(1849-1925). Illustrateur  français. Parisien d’origine, il vécut longtemps en Alsace, y compris du temps du Reichland. Il acquit une certaine notoriété comme illustrateur, se spécialisant en particulier dans les planches d’uniformes et les scènes de sport. Durant la guerre, Il publia de nombreuses planches de caricatures hostiles à l’Allemagne, en particulier, « L’Allemagne à cheval » et « L’Allemagne qu’on nous cache ». Il rédigea aussi un ouvrage sur la caricature allemande pendant la guerre.

Willi SCHEUERMANN :
(1885-1959). Originaire de Würzburg, il étudia à l’Ecole des Arts décoratifs de Munich. Il s’établit à Berlin au début des années 1910, où il fonda sa propre maison d’édition de cartes postales (WSSB). Tout au long de sa carrière, il créa d’innombrables modèles de cartes postales.

Georges SCOTT :
(1873-1943). Graveur et illustrateur français, il travailla à partir de 1910 pour L’Illustration.  Durant la guerre, il publia d’innombrables planches pour ce journal  qui contribuèrent largement à fixer l’image du conflit dans les mentalités collectives. Scott se voulait à la fois reporter et  artiste. Il chercha à donner une image vraie de la guerre. Nombre des ses compositions furent publiées en cartes postales.

Henri ZISLIN :
(1875-1958). Illustrateur et caricaturiste alsacien. Originaire de Mulhouse, il lutta comme Hansi contre la germanisation de l’Alsace et fonda en 1903, l’hebdomadaire satirique Dur’s Elsass, ce qui lui valut d’être poursuivi à plusieurs reprises par la justice allemande. Il passa la frontière à la veille de l’éclatement de la guerre et s’engagea dans l’armée française. Il publia de nombreuses caricatures dans la presse française, en particulier dans  Le Rire. Plusieurs de ses compositions furent éditées en cartes postales. Il publia aussi pour l’éditeur Gallais une série de 10 cartes : « L’armée allemande ». Ses dessins de guerre furent publiés en deux recueils : « L’Album Zislin » en 1916 et « Dessins de guerre, Paris 1917-1918 » en 1919.  

 

 

 

[1] Sur ce sujet voir l’article de PERTHUIS B. de : Emergence de la carte postale comme support de la caricature politique au début du 20e siècle in Recherches contemporaines, n° spécial : Images satiriques, 1998, p. 141 et suivantes.

[2] Catalogue de l'exposition Orages de papier, Strasbourg, 2008, p. 152.

[3] Ce type de cartes postales est analysé de façon détaillée dans HUSS M.-M. : Carte postale et culture de guerre. Histoire de famille 1914 – 1918. Paris, 2000.

[4] : Sur cette évolution de l’iconographie voir GERVEREAU L. : La propagande par l’image en France 1914-1918 in Images de 1917, catalogue d’exposition, Paris 1987, p. 97 et suivantes.

[5] RIPERT A. et FRERE C. : La carte postale, son histoire, sa fonction sociale. Paris, 1983, p. 127 et suivantes.

[6] ALLARD P. : Les images secrètes de la guerre – 200 photos censurées en France. Paris, 1933, p. 15 et suivantes.

[7] HUSS M.-M., opus cité, p. 80 et suivantes.

[8] ALLARD P., opus cité, p. 49.

[9] M. RAJSFUS dans son livre La Censure militaire et policière (1914-1918), Paris, 1999, pp. 117-118, cite le cas d’une série de cartes postales saisies par la préfecture de police de Paris parce qu’elle montrait une petite fille souhaitant la fin de la guerre pour que son père revienne. Cette situation est assez étrange car il y eut des centaines de cartes postales de ce type en circulation qui n’eurent aucun problème avec la censure.

[10] FLEMMING T. et HEINRICH U. : Grüße aus dem Schützengraben – Feldpostkarten im Ersten Weltkrieg. Berlin, 2004, p. 64 et suivantes.

[11] Sur toutes ces questions, voir MOSSE George L. : De la grande guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes. Paris, 1999, p. 156 et suivantes ; et CAZALS R. : 1914-1918, Oser penser, oser écrire in Genèse 46, 2002, pp. 26 à 43.

[12] Nous employons le mot « propagande » par commodité. Evidemment, il n’existait ni en France, ni en Allemagne en 1914 d’organisme chargé de conditionner et de contrôler l’opinion publique à la façon de ce qui s’est fait plus tard dans les régimes totalitaires. Néanmoins, la mise en place de la censure dès le début des hostilités introduisit une « propagande par le non-dit » pour reprendre la jolie expression de L. GERVEREAU, opus cité, pp. 98-99. Sur la question de la propagande pendant la Première guerre mondiale, on trouvera une bonne synthèse chez MONTANT J.-C. : Propagande et guerre subversive in La Première guerre mondiale, Paris, 1991, pp. 324-339.

[13] LE NAOUR J. Y. : « Bouffer du Boche », animalisation, scatologie et cannibalisme dans la caricature française de la Grande Guerre in Quasimodo n° 8, Corps en guerre. Imaginaires, idéologies, destructions. 2008, p. 255 et suivantes.

[14] GIDE A. : Journal. Collection « La Pléiade », Paris, 1948, p. 476 (entrée du 27 août 1914).

[15] AUDOUIN-ROUZEAU S. : Les combattants des tranchés. Paris, 1986, p. 111.

[16] Sur ces questions voir GARDES J.-C. : La caricature en guerre : Allemagne 1914-1918 in Le Temps des médias, 2005/1 n° 4, pp. 151-161 et WEIGEL H. et alii : Jeder Schuss ein Russ, Jeder Stoss ein Franzos – Literarische und graphische Kriegspropaganda in Deutschland und Österreich 1914-1918. Vienne, 1983.

[17] GERVEREAU L., opus cité, p. 100.

[18] Ibidem p. 104-105.

[19] Sur la question des mains coupées et de son iconographie voir HORN J. : Les mains coupées : atrocités allemandes et opinion française en 1914 in Guerre et cultures 1914-1918. Paris, 1994.

[20] Sur l’iconographie de Guillaume II outre GERVEREAU L., opus cité, pp. 109-112, on consultera avec profit les deux ouvrages de GRAND-CARTERET  J. : « Lui » devant l’objectif caricatural. Paris, 1906 et Kaiser, Kronprinz et Cie, caricatures et images de guerre. Paris, 1916.

[21] PERTHUIS B. de : L’imagerie de la réaction antidreyfusarde transférée à la Grande Guerre in Cahiers d’Histoire, n° 75, 1999, p. 85-91.

[22] Sur la perception de la France en Allemagne voir BECKER J.J. et KRUMEICH G. : La Grande guerre, une histoire franco-allemande. Paris, 2008, p. 22 et suivantes.

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