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Commenter un drame terrible comme celui que subit le peuple haïtien n’est pas sans poser de difficultés au dessinateur de presse. Quel angle d’attaque choisir ? Faire preuve d’empathie à l’égard des victimes ? Jouer le décalage et la provocation à contre courrant de l’émotion générale ? Introduire dans son dessin une dimension politique pour éventuellement dénoncer tel ou tel aspect de la gestion de la catastrophe, de sa médiatisation, voire mettre en cause les sentiments des victimes elles-mêmes ? Evoquer le drame lointain pour mieux cibler l’actualité nationale ?

 

Dessin de Charb, Charlie Hebdo du 20 janvier 2010

Dessin de Siné & co, Siné Hebdo du 20 janvier 2010

 

Charlie et Siné Hebdo font d’Haïti leur « une » de cette semaine. Il s’agira pour nous de comparer ces dessins entre eux, mais également de les comprendre à la lumière d’autres, diffusés sur le web, de dessinateurs français ou non.

Charlie transporte le lecteur sur le lieu du drame. Charb, son directeur, imagine deux sauveteurs dont la nationalité se repère grâce aux couleurs du drapeau national (qui forment une redondance avec le titre), se disputant un cadavre sur un tas de gravats. Les deux hommes, dans leurs uniformes, tirent chacun de leur côté une jambe d’un même corps enterré sous les décombres. Le dessinateur oppose bien sûr la couleur des chairs, terre de sienne pour l’haïtien (le « noir »), blanches pour les deux occidentaux concurrents. Le dessin, très symétrique, joue sur une forte opposition visuelle. Le centre d’une image constitue souvent un point fort dans le cheminement du regard. Ici, l’espace vide entre les deux jambes symbolise sans doute l’inanité de cet affrontement autour du malheur de tout un peuple.

Le dessin fait bien sûr écho aux très nombreuses images diffusées par les médias, qui relaient avec souvent beaucoup de voyeurisme le travail des équipes de sauveteurs, autour des bâtiments écroulés. Toute cette semaine, les différents pays apportant leur aide n’ont cessé de chercher à démontrer auprès de leurs nationaux l’efficacité de leur intervention, roulant des mécaniques, pestant contre les empêcheurs de sauver des vies, mettant en cause tel ou tel pays concurrent dans cette course aux enjeux souvent plus politiques que vraiment humanitaires…

En France, la presse a rapporté les frictions qui ont pu découler du rôle prédominant de l’administration américaine dans la gestion de l’aéroport de Port-au-Prince. Le gouvernement français, au travers de quelques déclarations officielles, a dénoncé le grand méchant loup américain qui ferait passer ses intérêts avant ceux des pauvres victimes…

Dans cette querelle, Charb choisit de renvoyer dos à dos Américains et Français. Il met en exergue leur concurrence, mais sur un terrain macabre : le dessinateur ne montre pas les sauveteurs protégeant la vie (ce qui correspond à leur fonction première), mais au contraire, se disputant un mort… Cette image correspond bien sûr à une métaphore. Dans la réalité, aucune équipe de sauveteurs ne dispute à une autre un cadavre de cette manière. L’image procède par condensation et par glissement. Les deux sauveteurs représentent chacun un pays, et leur attitude reflète de manière symbolique la concurrence entre les Etats sur le terrain. Le dessin n’explique pas les enjeux de cette course folle où chacun tente de feinter ses adversaires (enjeux médiatiques, politiques, économiques).

Un dessin de presse n’a certes pas vocation à tout expliquer. Il choisit de mettre en exergue un aspect particulier, à savoir ici cette concurrence qui a pu paraître particulièrement choquante, alors que les survivants manquent encore de tout. Remarquons enfin que le directeur de Charlie Hebdo évoque l’actualité lointaine, mais fait le choix de lui donner une couleur nationale, comme c’est le cas le plus souvent lorsque la « une » aborde (ce qui est rare), un événement lointain. Nous en reparlerons.

Siné « & co », cette semaine, choisit plus encore le point de vue franco-français, tout en refusant de se référer aux images dont ont été nourris depuis dix jours les téléspectateurs médusés, accablés, éplorés. Point de ruines à l’horizon, pas de cadavre ni de sauveteurs en jeu. Le dessinateur préfère à l’empathie ou au commentaire contextualisé, la mise en perspective de la catastrophe. Face à l’émotion suscitée par le drame et l’élan de générosité populaire, face à l’intervention des Etats, Siné évoque, de manière assez vague certes, l’indifférence dont est victime Haïti depuis 200 ans. Imaginant un couple dans son lit et devant son poste de télévision, le dessinateur critique « monsieur et madame tout le monde », des « beaufs », quoi, qui, très vite, « zapperons » le drame haïtien pour s’envoler vers d’autres émotions. L’expression triviale « on s’en branle » s’inscrit dans un certain style du journal, puisant volontiers dans le langage courant et familier, en opposition au langage des élites.

Remarquons que, par deux fois déjà, depuis la naissance de Siné Hebdo, Siné a choisi de mettre en scène un couple d’anonymes pour évoquer un événement politique ou médiatique, à savoir la projection du film Home (Siné Hebdo du 10/6/2009) et le retour des vacances avec son lot de mauvaises nouvelles politiques et sociales (Siné Hebdo du 22/8/2009). Dans le dessin de cette semaine, Siné fustige avec une certaine aigreur le caractère versatile de l’opinion qui, depuis trop longtemps, se montrerait indifférente au sort d’Haïti. Le dessin fonctionne-t-il comme un miroir qui révélerait au lecteur ses propres travers ?

Pour une fois, le fondateur de Siné Hebdo offre une image bien peu « lutte de classe » de la situation. Le dessinateur choisit de culpabiliser le citoyen lambda sous la forme d’un couple hétérosexuel vieillissant. Cette image pose la question du sens des stéréotypes : les jeunes se montreraient-ils moins indifférents au sort d’Haïti ? Le couple symbolise-t-il la population dans son ensemble, une tranche d’âge en particulier. Seuls les « blancs » seraient-ils en cause ? Chaque lecteur interprète inconsciemment ce couple en fonction de ses propres structures mentales.

Siné aurait pu mettre en évidence une possible responsabilité des Etats occidentaux (de « l’impérialisme » aurait-on pu dire en d’autres temps), voire la logique économique d’un système qui, à l’échelle de la planète, par la course au profit qu’elle induit, laisse dans le dénuement une grande partie de l’humanité (Haïti, un des pays les plus pauvres de la planète se trouve à quelques encablures d’un des Etats les plus riches du monde, la Floride).

Si Charb a choisit d’évoquer la rivalité qui mine les Etats lancés dans la course humanitaire, fustigeant au final leur irresponsabilité cynique, Siné opte pour un point de vue totalement hexagonal (renforcé par la prégnance non fortuite des trois couleurs du drapeau, bleu blanc rouge. Il semble réduire la situation en Haïti à la seule « faute » du peuple français…

Un bien étrange point de vue que nous n’avons pas retrouvé dans les très nombreux dessins produits sur le sujet privilégiant soit l’empathie, soit la critique contre les élites politiques et économiques en action.

Les dessinateurs d’actualité en France ou dans le reste du monde, n’ont pas manqué de commenter la terrible catastrophe haïtienne. S’il s’avère impossible d’accéder à l’ensemble de cette immense production dessinée qui grandit de jour en jour, il est par ailleurs trop tôt pour tenter d’en proposer une réelle analyse. Nous avons rassemblé dans une galerie quelques exemples de ces dessins classés par date avec l’idée de réfléchir, à plus long terme, sur la manière dont le dessinateur de presse se positionne par rapport au drame.

Les cartoonist américains (mais pas seulement) ont, dans les premiers jours et dans leur très grande majorité, choisi d’exprimer l’ampleur du drame et la détresse haïtienne. Le point de vue adopté est celui de l’empathie pour les victimes, conséquence du choc émotionnel produit par un événement meurtrier d’une ampleur inhabituelle. Les dessinateurs ont principalement recouru à deux procédés métaphoriques (certains estimeront que les dessinateurs se copient entre eux…) pour traduire l’horreur haïtienne : d’abord le jeu graphique (habituellement appelé « mot-image) sur le nom d’Haïti : le dessinateur transforme les lettres qui forment le mot du pays en éléments d’architecture fissurés et partiellement détruits évoquant les décombres ; ou alors, l’anthropomorphisation de la forme du pays, évoquant un visage (tourné vers la gauche) éploré, exprimant la souffrance de tout un peuple. Voilà quelques exemples caractéristiques.

Remarquons que sur leurs blogs, les dessinateurs français ont, dans leur très grande majorité, boudé les bons sentiments, préférant utiliser le drame haïtien pour viser leurs cibles hexagonales habituelles, procédant par la mise en relation de deux actualités : Besson et sa politique anti-immigrés ; Bachelot et les vaccins contre la grippe A… Sarkozy n’est jamais très loin et, pour l’occasion, apparaît comme cynique et pire catastrophe que le tremblement de terre lui-même. Certains dessinateurs ont même privilégié la blague décalée, sans aucune portée politique ou humanitaire.

Globalement, peu de dessinateurs extérieurs à l’hexagone (dont nous avons collecté les dessins) ont cherché à mettre en évidence le caractère pas du tout naturel du drame qui frappe Haïti et l’hypocrisie éventuelle des Etats en jeu. Chez les plus critiques, certains ont parfois mis en cause le voyeurisme de la presse. D’autres ont utilisé le parallèle avec le Tsunami, parfois pour critiquer la manière dont l’aide était organisée. La question des secours, inefficaces bien que pléthoriques pendant les premiers jours, a été soulignée par plusieurs cartoonists.

Plus on s’éloigne du drame, plus certains dessinateurs posent un regard acerbe sur la situation, évoquant les appétits des bétonneurs (voir les dessins dans Siné Hebdo de cette semaine) par exemple, ou encore le fait qu’Haïti ait été jusque-là abandonné par les grandes puissances dorénavant très présentes sur le terrain.

Un élément a assez peu inspiré les dessinateurs : le fait que toutes les victimes semblent remercier Dieu d’avoir permis leur survie, et également de permettre des « miracles » en aidant les sauveteurs à exhumer certains vivants des bâtiments en ruine. Un mysticisme révoltant, tant le « miracle » a épargné… les cent ou deux cent mille morts annoncés !

Seul, à notre connaissance, Bar s’est agacé de cet aveuglement spirituel, en mettant en scène, sous le titre « Dieu est grand », le pied de Démiurge écrasant Haïti.

Le commentaire du drame révèle bien sûr le point de vue du dessinateur, le choix qu’il opère au regard de l’opinion générale, de la médiatisation du drame, et des enjeux sous jacents. De ce point de vue, si la mondialisation homogénéise les sujets sur lesquels les dessinateurs s’épanchent, l’angle d’attaque semble encore assez tranché entre une communauté de dessinateurs français qui choisissent un point de vue décalé et/ou très radical, mettant en cause les autorités (surtout française) au travers de l’actualité internationale, et le cartoon plus « international » et moins localement contextualisé, recourrant à des stéréotypes simples, consensuels et universels, fuyant la polémique. Ce type de dessin opte pour l’empathie, entraînant le lecteur dans l’élan de solidarité générale, sans lui offrir les clefs qui permettraient de cerner les véritables enjeux de la situation.

 

Guillaume Doizy, le 22 janvier 2010

 

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