Mix et Remix était un des plus grands et un des plus drôles dessinateurs de presse francophone. Pour l'exposition "Après Charlie, paroles de dessinateurs" que nous avions préparée fin 2015, voilà ce que le très regretté Mix et Remix nous avait raconté :

"Je ne connaissais pas vraiment personnellement les dessinateurs assassinés le 7. J’avais croisé Charb et discuté un peu avec lui, je connais un peu plus Luz qui à une époque venait souvent en Suisse. Je suis un lecteur occasionnel de Charlie et je m’étais d’ailleurs inspiré des « couvertures auxquelles vous avez échappé » pour ma page dans le Matin dimanche. Le mercredi 7, j’ai d’abord vu l’info sur facebook. Pour moi c’était complètement abstrait jusqu’à ce que le dessinateur Barrigue me téléphone et m’égrène le nom des dessinateurs tués. Barrigue était en larmes, notre émotion était totale. Il m’a fallu plusieurs jours pour pouvoir dessiner là-dessus et j’avais la « chance » de n’avoir à livrer ma page que pour le dimanche. D’ailleurs, je n’ai d’abord pas eu le temps de dessiner tellement les sollicitations de journalistes ont été nombreuses. Je ne sais pas quand est-ce qu’on va pouvoir digérer ça. On continue le job, mais aujourd’hui encore ça me déprime complètement. J’ai été surpris en 2006, quand Charlie a republié les dessins danois, que je trouvais plus que douteux, voire franchement islamophobes. Les musulmans en Suisse, ce sont des immigrés ou enfants d’immigrés, des gens plutôt pauvres, certains se font cracher dessus dans la rue, récemment des tombes maghrébines ont été profanées avec des croix gammées. Si en plus des bombardements occidentaux, on ajoute des caricatures, ça fait beaucoup ! Je note d’ailleurs que Charlie a peu parlé de la guerre en Irak, comme ils parlent peu des ventes de rafales en ce moment. Ils ne sont ni islamophobes ni racistes, mais on peut comprendre ces dessins comme ça. En fait, c’est très compliqué. J’ai fait ma « chochotte » pendant quatre mois, j’ai toujours dit qu’il fallait faire attention, ne pas blasphémer. Et puis quand Luz a dit « je ne dessinerais plus Mahomet », je me suis dit « ouf », on est sorti d’un tunnel. Et la minute d’après j’ai eu envie de dessiner Mahomet ! Va comprendre… Pour moi, c’est plutôt un hommage à Charlie, je pense que ce n’est pas un dessin humiliant, choquant, Mahomet est victorieux, il n’est pas à quatre pattes. Mais bon, il est représenté quand même ! Dans le journal du Dimanche, j’essaie avant tout de trouver des gags pour faire rire les gens. Je ne suis pas un dessinateur militant, tout m’amuse, je n’ai pas de combat, ni antinucléaire, ni écolo, ni communiste. Je suis un observateur, une sorte de contrerévolutionnaire, c'est-à-dire que même quand les gens en ont ras la patate, mon gag vise à souligner que tout est vain et ridicule. On a la chance de pouvoir s’exprimer, de dire ce qu’on pense en étant payé. Un des dangers, c’est qu’après cette attaque, des journaux n’osent plus prendre de dessins. D’après des échos, ce serait un peu le cas en Belgique. Le vrai danger, c’est la mort de la presse. Le net c’est tellement ouvert et énorme que le dessin n’est plus visible. Le dessin de presse est attaché à la presse papier, je m’imagine mal ne travailler que pour le web. En Suisse pour l’instant, c’est la continuité. Heureusement ! Mais le risque, c’est une forme d’autocensure sur la question religieuse en général. Les intégristes ont mis le pied dans la porte sur la question de Mahomet, les autres religions pourraient avoir leurs exigences aussi."

Propos recueillis par Guillaume Doizy

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