On lira avec intérêt ce petit ouvrage de Philippe Kaenel. Petit en taille, assez peu illustré, mais fort intéressant. On y découvre l’histoire serpentine de la « caricature » en Suisse. Caricature, dessin satirique et politique, dessin d’humour, presse satirique, sont abordés principalement sous l’angle des auteurs des dessins, de ces « artistes » traversés par les polémiques, les modes artistiques, écartelés entre le localisme suisse et les influences des pays voisins, marqués par le multilinguisme et les soubresauts de l’histoire.
Philippe Kaenel restitue l’émergence d’un genre protéiforme et difficile à cerner, surtout à ses débuts, un genre qui se construit aux marges de l’illustration religieuse, savante, historique, de l’histoire des arts, de la littérature, du théâtre et de l’imprimerie. On ne s’étonnera donc pas de voir l’auteur se focaliser d’abord sur quelques gravures emblématiques, cherchant à déceler les prémices du genre dans des représentations complexes empruntant elles mêmes à la culture des élites. Dans un petit pays enserré entre les « grands » que sont l’Allemagne, la France et l’Italie, la caricature suisse se définit principalement par le jeu des emprunts et des spécificités, par la circulation des codes et des motifs autant que par l’affirmation d’une identité propre. L’histoire de la caricature en Suisse s’écrit donc dans l’Italie des frères Carrache, dans l’Angleterre de Gillray et Hogarth, dans la France de Daumier et Grandville, avant celle de l’Assiette au Beurre puis de Hara-Kiri ou dans l’Allemagne de Luther, Cranach, Durer et plus tard du Kladderadatsch et du Simplicissimus. Par sa perméabilité culturelle et politique, la caricature en Suisse rappelle combien depuis son origine moderne, le genre puise aux sources abondantes et mouvantes de la réplication, de la circulation, de l’emprunt, qui donnent à sa langue même, une dimension rapidement inter-régionale, inter-nationale et donc finalement européenne avant de devenir mondiale au XIXe siècle. Après avoir montré la vitalité de la presse satirique en Suisse depuis le XIXe siècle, souligné l’évolution journalistique du caricaturiste au XXe siècle, l’auteur termine son tour d’horizon par l’évocation de talents connus et « lus » également en France : Steinlen, Vallotton, Masereel, Leiter, Mix et Remix, Pajak, Barrigue, etc, la profession, comme ailleurs, étant largement dominée par les hommes.
Dans cette histoire de la caricature en Suisse, l’auteur choisit donc de valoriser les individus, un parti-pris qui réduit un peu la compréhension du genre comme phénomène social. On peut en effet regretter que Philippe Kaenel, en se focalisant sur les œuvres et les artistes, évoque peu le discours des contemporains sur la caricature elle-même. Au-delà de la réception populaire, toujours délicate à envisager, les commentaires innombrables (des érudits, des journalistes, des observateurs en général) sur la caricature comme genre et comme pratique, par le regard qu’elles induisent et le sens qu’elles donnent aux images ou aux artistes qui les réalisent, sont déterminants dans la perception du public sur une production certes marginale, mais souvent polémique et problématique. Cette dimension aurait par exemple pu être abordée à propos de la Grande Guerre (mais toutes les périodes produisent un métadiscours passionnant sur la caricature), pendant laquelle les pays neutres sont soumis à de rudes pressions de la part de l’Allemagne notamment, alors que les Alliés, de leur côté instrumentalisent la caricature à grande échelle. En Suisse, le dessinateur Pierre Chatillon a été en 1915 une victime des pressions exercées par Guillaume II au nom d’une foi très largement partagée encore aujourd’hui, dans le pouvoir de la caricature.

Guillaume Doizy

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