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Michel Dixmier et Véronique Willemin, L’Œil de la police. Crimes et châtiments à la Belle Epoque, éditions Alternatives, 2007, 143 p., 29 euros.


La presse du fait-divers trouve son origine lointaine dans les canards, feuilles volantes imprimées diffusées à partir du XVe siècle et relatant divers « faits » sous des formes plus ou moins fantasmagoriques. Avec le développement des moyens d’illustration de moins en moins coûteux, la narration des événements s’appuie de plus en plus sur l’image, dans une puissante quête de théâtralisation dramatique. La fin du XIXe siècle, passée maître dans ce type de mises en scène avec une presse illustrée populaire au succès grandissant, bénéficie d’un siècle d’expérimentation en matière de représentation du drame. Pensons aux effroyables scènes que la peinture d’Histoire jette à la face de l’amateur des Salons. Pensons aux crises sociales et politiques que le grand Art comme la lithographie républicaine diffusent grâce à des talents prestigieux : Géricault et son puissant « Radeau de la Méduse » (1819), où le cadavre glace d’effroi ; Delacroix avec la « Mort de Sardanapale » (1827) ou la « Liberté guidant le peuple » (1830) dans lesquels le drame prédomine ; Daumier avec la « Rue Transnonain » (1834) qui a marqué toute une génération.

Le drame humain entre au cœur des préoccupations collectives, suscite passions et compassion. A la Belle Epoque, avec la montée en puissance du syndicalisme révolutionnaire et des grèves, la violence sociale offre un nouveau visage au travers du dessin de presse. Dans l’Assiette au beurre (1901-1912) par exemple, combien de scènes de manifestations réprimées, de mises à mort de soldats insoumis, de mutilations « d’indigènes »… Le corps souffrant côtoie le corps en révolte, prompt à lutter pour son émancipation.
A l’opposé, la presse réactionnaire dénonce les violences sociales comme le fait des "classes dangereuses" et présente souvent l’ouvrier révolté ou l’anarchiste comme un « apache », c'est-à-dire un criminel de droit commun. Elle défend avec vigueur la peine de mort à un moment où des radicaux et des socialistes au pouvoir s'interrogent sur l'opportunité de la supprimer.
Le fait-divers doit effrayer le bon bourgeois ou le bon peuple et leur rappeler combien les passions peuvent détruire « l’harmonie sociale » défendue par… la République conservatrice. Certains journaux défendaient déjà la politique sécuritaire...

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La revue L’Œil de la police (1908-1914) que nous présente sous forme de recueil les éditions Alternatives véhicule cette idéologie-là.  En quelques pages Michel Dixmier et Véronique Villemin dressent un état de la presse illustrée à la fin du XIXe siècle et se désolent du peu d’informations disponible autour de ce titre de presse à sensation, malgré son succès très probable. Publié sur du papier de mauvaise qualité et vendu à un prix relativement bas, relatant faits-divers et prises de positions réactionnaires, cet hebdomadaire dont on nous dévoile les couvertures les plus saisissantes et quelques extraits de texte, interroge sur la mise en scène de la mort.
Si les auteurs insistent sur la capacité des dessinateurs (Raoul Thomen et Henry Steimer notamment) à « transgresser des tabous », une lecture attentive montre pourtant une grande retenue dans la représentation du drame.
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Le dessinateur s’ingénie à exhiber l’événement dans son moment paroxysmique. Pour autant, il ne représente presque jamais les conséquences de la catastrophe. Pour l’homicide, on préférera montrer le premier coup de couteau ; quant à l’accident, voilà une voiture lancée à vive allure juste au moment où elle percute une foule. La mise en scène du fait-divers est un art de la confrontation. Confrontation des protagonistes au début du drame, histoire de laisser l’imagination se figurer les pires conséquences de l’événement, sans en figer la forme. Le faits-divers en image cherche plus à susciter l’imaginaire qu’à montrer des détails morbides qui justement, iraient au-delà du tabou sur la mort. Les moyens graphiques vont dans ce sens : des taches rouge « signent » le drame, traduisent l’idée du crime. Mais le corps n’est quasiment jamais montré mutilé, découpé, déchiqueté ou transpercé, contrairement à ce que nous annoncent les titres macabres. L’illustrateur qui pourtant cherche à figurer l’horreur, ne montre jamais ni viscère, ni œil énucléé, point de chairs à vifs ou encore moins quelque morceau de cervelle humaine.
Les dessinateurs de L’Œil de la Police recourent à des mises en scènes très dynamiques où domine l’oblique, où la composition est sans cesse chahutée. L’image est parfois compartimentée dans le but d’illustrer un déroulement, comme le cinéma naissant permet de le faire. Les visages expriment l’effroi, avec surtout des bouches grandes ouvertes, des yeux exorbités.

Pourquoi cette « retenue » dans la mise en scène de la mort ? Le crime se déroule quasiment toujours devant des témoins auxquels peut s’identifier sans peine le lecteur. Cette question de l’identification explique sans doute également la relative mesure de ces dessins : en effet, la victime est presque toujours figurée en train de subir une violence, c'est-à-dire encore vivante. On peut s’identifier (avoir de la compassion pour) à un personnage souffrant, éprouvant l’épouvante, pas à un cadavre en état avancé de décomposition. Relevons par ailleurs que ces dessins, contrairement à la presse légère qui se complait à montrer la femme plus souvent déshabillée que vêtue, restent également très prudes, à l’image sans doute du public conservateur intéressé par ce type de revue.

L’historien de la presse et de l’image comme l’amateur ne peuvent que se féliciter d’une publication nouvelle dans ce domaine. Avec ce recueil d’illustrations tirées de L’Œil de la Police, l’imagerie populaire de la Belle Epoque permet d’être mieux connue dans sa variété et montre combien elle peut nous apprendre sur les peurs collectives d’une époque autant que sur les codes de représentation convoqués pour traduire les angoisses sociales. 

Guillaume Doizy, le 8 juin 2007



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