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Dessin de Blachon, Les malmenés, Paris, Stock, 1990.

Par Hélène Duccini

Article paru dans MédiaMorphoses n°20, mai 2007, p. 129-132. 

En règle générale, les caricaturistes ne peuvent commencer leurs attaques que lorsque le public de leurs journaux est apte à rire ou sourire de leurs traits, apte à saisir les allusions, comprendre les références et les référents. Il y a donc tout naturellement un décalage entre l’apparition d’un nouveau média, en l’occurrence la télévision, et sa mise au pilori par la caricature. En fait, dans l’immédiat après-guerre, la télévision reste le privilège de quelques uns. Un vrai coup d’envoi est donné dans le public en 1953 par la retransmission en direct du couronnement de la reine d’Angleterre, Elisabeth II. Encore n’est-ce que dans les années 1960 que les Français se dotent d’un récepteur. On peut considérer que le territoire n’est entièrement couvert qu’à la fin des années soixante et les foyers vraiment complètement équipés qu’au milieu des années soixante-dix. Aujourd’hui, à 96%, les foyers français disposent d’un ou deux, voire trois récepteurs. Les caricaturistes sont en phase avec cette évolution.
Un deuxième parcours chronologique rapide s’impose. Jusqu’en 1964, toute la France, quand elle peut regarder la télévision, regarde les mêmes images de l’unique chaîne en service jusque là. La troisième chaîne, avec une option régionale, aujourd’hui France 3, n’est mise en service qu’en 1973. Mais ces trois chaînes appartiennent au service public et fonctionnent au sein de l’ORTF qui conserve le monopole de la conception et de la diffusion des programmes.
Au milieu des années quatre-vingts, une révolution fondamentale s’opère dans les médias. Le monopole public est abandonné et l’on voit apparaître d’autres chaînes hertziennes : Canal + (1984), la Cinq (1985), M6 (1986), la naissance d’ARTE attendant 1992. La révolution du câble augmente elle aussi l’éventail des chaînes ouvrant l’écran à Eurosport, Paris-Première, TV5, Planète, Ciné-Cinéma, Ciné Cinéfil pour n’en citer que quelques unes. L’apparition de la télécommande outil indispensable du choix par le téléspectateur facilite désormais le zapping. Les « bouquets » de programme proposent un choix impressionnant de chaînes, transformant profondément le paysage audiovisuel. Dans cette première décennie du XXIe siècle, le numérique introduit encore ses transformations : aujourd’hui, la TNT s’impose, en concurrence directe avec le réseau câblé. Au monde du rare et du choix imposé succède un effet de trop plein : il y en a pour tous les goûts.
C’est dans ce contexte et cette évolution, voire cette révolution médiatique, qu’il faut replacer la critique de la télévision par le dessin d’humour et la caricature (1).

Une pratique sociale 
La place de l’objet télévision dans la maison est une première donnée. Elle induit une pratique d’écoute, solitaire ou partagée. Le poste de télé apparaît dans la caricature soit comme la consolation des solitaires, soit, au contraire, comme un spectacle à regarder à plusieurs. Cependant, le plus souvent, absorbé dans son programme le téléspectateur est un solitaire. Le programme coupe ou éteint les conversations, modifie les pratiques conviviales, le plateau repas pris devant la TV supprimant les échanges autour de la table familiale. Dans l’Express du 17 septembre 1959, Sempé souligne l’aspect de ce spectacle qui monopolise l’attention. Son dessin montre un intérieur bourgeois, les postes coûtent en effet cher et ne sont pas encore démocratisés. La maîtresse de maison a organisé une soirée-télévision : dix postes sont placés sur des tables entourés chacun de six chaises et les derniers invités qui s’en vont remercient les hôtes : « Je trouve que votre soirée a été très réussie. » (2) Les invités sont venus au spectacle, ils y étaient passifs, le plaisir de la conversation en était banni. Mais cette réception mondaine ne ferait plus rire aujourd’hui où les enfants ont souvent leur propre poste.
 En revanche, la télévision, présente à la table familiale, est désormais regardée d’un œil et d’une oreille distraits, sans entamer vraiment l’intérêt que chacun porte à son assiette. La critique du dessin s’attaque alors à l’indifférence massive des goulus qui s’empiffrent, sans être affectés par toute la misère du monde apportée là par les informations du 20heures (3).
 Regardée seul ou seule, à deux, en famille ou, un jour de match, par la famille et les amis réunis, la télévision a pris une place centrale dans la vie sociale. Cette place est ambiguë et les dessinateurs de presse ne manquent pas d’en rendre compte. Pour Gibo, qui donne en 1995 à Télé Z  des culs-de-lampe facétieux sans légende (4), on voit que le poste est « son pote », une présence familière devenue indispensable, avec laquelle on échange : une poignée de main, des baisers, avec laquelle on partage le jeu (le spectateur essaie d’arrêter le ballon qui va entrer dans ses buts, le lasso du cow boy va enserrer le spectateur dans son fauteuil, le voyeur va approcher des détails croustillants avec des jumelles), mais aussi des sarcasmes (la souris-spectatrice fait au chat du poste un pied de nez, un spectateur reçoit un coup de pied au cul administré par un pied qui sort du poste). Enfin, elle, la télé, c’est tellement moi que moi et le poste sommes interchangeables : le poste s’est installé dans le fauteuil et le téléspectateur est perché sur la table du poste ou, pire, le téléspectateur a perdu sa tête, laquelle, maintenant, sort du poste lui-même. Le spectacle lointain est devenu proche, et le « media » est désormais cet intermédiaire qui sait voir les réalités mieux que le citoyen lui-même : sur son radeau, le naufragé s’est fabriqué un cadre de télé pour y contempler le coucher du soleil qui sera donc plus beau vu « dans le poste ». On va donc désormais vivre et se nourrir des infos, des reportages à l’autre bout de la planète, de cette « actualité » si fort actualisée.
 Le temps passant, le côté bon enfant de la télévision disparaît au profit d’une vision plus pessimiste. Sont soulignés la dépendance et l’aveuglement d’un téléspectateur enchaîné, emprisonné, collé au poste qui le nourrit en permanence de ses mamelles omniprésentes (5). 

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Dessin de André François, André François, Paris, Herscher, 1986.


Miroir certes, mais miroir captateur, la télévision enchaîne ses adeptes, mieux, comme un ballon de sang, elle les perfuse faisant passer sans heurts et sans douleur ses idées reçues dans la tête du citoyen moyen (6). Cette représentation d’une idéologie laminoir s’infiltrant au fil des jour dans les pensées de tout un chacun est déjà présente dans un dessin de Sempé. Dans son style très personnel, qui privilégie la répétition d’un même motif à l’infini, Sempé fait un dessin efficace de cette réduction des pensées à la pensée unique : dans un quartier neuf, formé d’immenses buildings, on aperçoit derrière chacune des fenêtres, des téléspectateurs, seul ou en couple, dans leur fauteuil regardant tous le même spectacle dans des postes identiques (7).
Sur un autre registre, celui de la procuration, Egana, en 2003, figure un couple couché et dormant chacun de part et d’autre d’un poste de télévision où deux visages s’embrassent tendrement (8). En somme, le téléspectateur pense par procuration, fait l’amour par procuration, vit par procuration. Tous ses modèles sont présents dans le petit écran.

L’information 
La télévision est très vite devenue le moyen d’information privilégié des Français, loin devant le livre évidemment, le journal ou même la radio. A ce titre elle est très présente dans les mises en scène des caricaturistes, soit qu’elle suscite la critique soit qu’elle figure la nouvelle agora démocratique des citoyens et des consommateurs.
 Sous de Gaulle, le dessin de presse s’en prend à la censure qui limite l’expression politique à la télévision et conduit à produire des journaux télévisés complètement téléguidés et insipides. En 1963, Cardon publie dans Minute un général de Gaulle en statue de la liberté brandissant, en guise de flambeau, une Télé avec le sigle RTF (9). Le général avait admis que la presse écrite pouvait exercer sa veine critique, mais il se gardait la télévision.

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Dessin de Cardon, Minute, 1963, in Général vous voilà, Pensée moderne, 1964.


En 1982, les pressions politiques reculent avec le vote sur la loi de l’audiovisuel, qui prévoit le contrôle de l’antenne par la Haute Autorité, plus tard la CNCL, et désormais le CSA. Le thème des pressions politiques sur l’antenne reculent, mais la satire des pressions économiques est toujours à l’ordre du jour. L’affaire la plus saignante reste le procès fait à Wiaz pour sa critique de Francis Bouygues dans son dessin du 19 septembre 1987 : « Une maison de maçon, un pont de maçon, une télé de m….. » réalisé pendant l’émission de Michel Polac, Droit de réponse (10).

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Dessin de Wiaz, Droit de réponse du 19 septembre 1987, in Un bon dessin vaut mieux qu’un long discours, n° 4, nov. 1987


Pendant des décennies, la télévision a bénéficié d’un exceptionnel capital de confiance, le « c’est vrai, je l’ai vu à la télé » remplaçant le « c’est vrai, je l’ai lu dans le journal. », avec plus de conviction encore : « je l’ai vu, de mes yeux vu, vu vous dis-je ». La diffusion en direct autorise cette conviction. En conséquence, la révélation de la manipulation sur le faux charnier de Timisoara en décembre 1989, suivie du montage et des coupes sur le procès de Ceaucescu ont provoqué un choc dans l’opinion. Un peu plus d’un an après, les censures, les coupes, les silences, les pseudo-spectacles de la guerre du Golfe en février 1991, ébranlent à nouveau la confiance des téléspectateurs dans leur média préféré. Dans ce contexte les caricaturistes n’ont pas manqué de fustiger ces journalistes vendus au capitalisme qui fait argent de tout au détriment du citoyen. Douché par ces expériences traumatisantes, le téléspectateur doute. En 1994, Pessin illustre cette situation nouvelle : la télé : « Les Français ne croient plus ce qu’on leur raconte » - le téléspectateur : « Foutaises ! » (11).
 Dès lors, les journalistes-reporters, caméra sur l’épaule, sont les nouvelles cibles de la satire des dessinateurs de presse. Ils sont d’abord épinglés pour leur voyeurisme cynique. Lors de la catastrophe qui se produit dans le massif andin en Colombie en 1985, les reporters diffusent en direct l’image de l’agonie d’une petite fille coincée dans une coulée de boue qui finit par l’engloutir. Cette affaire sert ensuite de référence dans le dessin de presse : en septembre 1989, Plantu publie dans Le Monde un reporter filmant avec caméra et prise de son un enfant noir sur le point d’être emporté par un torrent, son confrère l’avertit : « Laisse tomber ! On a déjà fait ça, il y a quatre ans avec une petite Colombienne ! » (12). Mieux, les journalistes de télévision apparaissent comme des charognards voyeurs dans ce dessin de Loup paru pendant l’attente du déclenchement de l’attaque terrestre de la guerre du Golfe en 1991 : trois vautours au cou déplumé portant caméra sur l’épaule sont perchés sur un char ; ils s’adressent au soldat qui conduit l’engin : « Alors ? ça vient ? » (13). Dans la même veine, qui stigmatise les voyeurs à l’affût du scandale ou de la mort des autres, les paparazzi qui ont coursé la voiture de la princesse Diana à Paris, les obsédés de l’information people sont aussi constamment attaqués par les caricaturistes.

Une pratique culturelle
Si les objectifs de la télévision ont été clairement posés par la formule devenue classique « instruire, informer, distraire », cette télévision chronophage est très vite apparue comme une redoutable concurrente de la lecture, restée, elle, l’accès « noble » à la culture. Cette opposition lecture/télévision apparaît très tôt dans les caricatures et restera un thème récurrent. Si le livre, signe de la culture, est exalté à la télévision, les murs de livres désignent l’intérieur des intellectuels, mais aussi le décor des émissions qui montrent les auteurs et suggèrent des lectures, comme Lecture pour tous de Pierre Dumayet et Pierre Desgraupes, Apostrophes  puis Bouillon de culture de Bernard Pivot ou Caractères de Bernard Rapp. Le livre reste ici sacralisé et la télévision ne s’impose pas comme un accès à la culture même si le théâtre y est très présent dans les premières décennies (Au Théâtre ce soir). Sempé n’a pas manqué de s’en amuser montrant des téléspectateurs vautrés dans leur fauteuil regardant un mur d’écrans de téléviseur se superposant aux rayonnages de la bibliothèque. Consommée à ses début par les élites sociales, la télévision s’est posée elle-même en instrument de culture.
A ce titre ses contenus culturels ont suscité la critique et la satire des dessinateurs. Dans la phase ORTF, c’est-à-dire dans la période où toutes les familles n’ont pas encore un poste mais où il n’y a qu’une seule chaîne, la critique porte sur le côté prétentieux, didactique, intello des émissions dites culturelles. Sont ridiculisés le ton des interviewers, le vocabulaire trop savant, trop pédant, trop obscur. Au fur et à mesure que progresse la démocratisation du média qui pénètre de plus en plus dans les foyers de toutes les classes de la société, plus le décalage entre la langue savante et le parler des téléspectateurs se creuse, ce que ne manque pas de ridiculiser l’image satirique. En 1979, le bourgeois « qui n’aime pas la télé », peut être maintenant ridiculisé. Maurice Henri montre un monsieur en par-dessus noir avec chapeau noir choisissant un poste chez un marchand. Désignant le seul poste dont l’écran brouillé ne montre aucune image, il déclare : « Je préfère celui-ci. Je n’aime pas beaucoup la télévision. » (14) Le média est désormais vulgarisé, il serait en passe d’être considéré par certains comme vulgaire.
Ce mariage de raison plutôt difficile apparaît en pleine lumière en 1992, au moment de la création d’ARTE. La polémique bat son plein et la caricature stigmatise la chaîne culturelle avant même le coup d’envoi de ses premières images. Comme l’écrit Pessin dans une légende : « Dès lundi on pourra dire du mal de ARTE. » (15) La chaîne devient très vite un référent. Ainsi, le 16 juillet 1993, Plantu montre, dans le prétoire d’un tribunal, une scène du procès de Bernard Tapie : Mitterrand, avocat de la défense, illuminé et la larme à l’oeil rappelle l’alibi de son client : « D’ailleurs, ce soir-là, mon client regardait ARTE ! » et Tapie en a parte « Arrêtes, tu pousses un peu » (16).

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Dessin de Plantu, Le Monde, 16 juillet 1993, in Dessine moi la Télé, 1994, p. 55.


 A la fin du XXe siècle, les contenus des émissions sont objet de satire sur trois fronts principalement : l’invasion du divertissement au détriment, justement, de la culture, l’invasion de la vie privée des anonymes dans les émissions de télé-réalité, l’invasion du sexe et de la violence comme « récréation » favorite du téléspectateur. Là encore, Pessin, qui assure l’illustration de la rubrique télévision du Monde, est le dessinateur percutant. En 2001, il montre dans une vignette un téléspectateur assis devant son poste et portant des lunettes de soleil, avec cette légende : « Après un bon porno, rien de tel qu’un bon porno » (17).

Le dessin de presse, on le voit, est en phase avec la société dans laquelle il s’insère. Le dessinateur puise dans un répertoire commun de références, de situations, d’événements connus de tous. La critique est souvent acérée et le questionnement quelquefois violent. Surtout, la mise en scène graphique ancre fortement la satire dans les mémoires. Castigat ridendo mores disaient les Anciens, ce fouet n’a pas fini de fustiger les puissants et ceux de la télévision n’échappent pas à ses traits. Le média comme tel, puis les hommes de télévision sont pour les caricaturistes des cibles favorites. Largement exposées elles sont, de ce fait, partagées avec le plus grand nombre.


Hélène Duccini
Paris X-Nanterre 

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Bibliographie d'Hélène Duccini
 


Notes
(1)  Cette étude est conduite à partir de 268 caricatures qui traitent du thème de la télévision. J’ai puisé les images dans Peter Ronge, Dessine-moi la télé. Petite anthologie de dessins d’humour, Liana Levi/Arte/La Sept éditions, 1994, 221 p., Dominique Scaglia, Prise de télé, Editions Librairie du Labyrinthe, 2006, non paginé, Jean-Bernard Schneider, Clés pour le dessin d'humour, Paris, Accès Edition, 2000, 96 p, et la revue Mieux vaut en rire. Je remercie particulièrement Alban Poirier qui m’a ouvert les richesses de sa collection.
(2)  Sempé, L’Express du 17 septembre 1959, in Médias et médiatisés, 1986.
(3)  Pat Mallet, Le petit monde de Pat Mallet, Dargaud, 1975.
(4)  Gibo, Culs-de-lampe parus dans Télé Z, 1995.
(5)  André François, André François, Paris, Herscher, 1986.
(6)  Blachon, in Les malmenés, Paris, Stock, 1990.
(7)  Sempé, in Médias et médiatisés, Paris, 1986, fig. 5.
(8)  L’Imbécile de Paris, n° 1, 2003.
(9)  Cardon, Minute, 1963, in Général vous voilà, Pensée moderne, 1964.
(10)  Wiaz, in Droit de réponse du 19 septembre 1987, in Un bon dessin vaut mieux qu’un long discours, n° 4, nov. 1987.
(11)  Le Monde, supplément Radio-Télévision, 1994, in Dessine moi la Télé, 1994, p. 95.
(12)  Le Monde, septembre 1989, in Dessine moi la Télé, 1994, p. 145.
(13)  Loup, La Grosse Bertha, n° 1, 17 janvier 1991, in Dessine moi la Télé, 1994, p. 139.
(14)  Maurice Henry, in Voyages du rêveur, Paris, Albin Michel, 1979.
(15)  Pessin, Le Monde, supplément Radio-Télévision, 26 septembre 1992, in Dessine moi la Télé, 1994, p. 69.
(16)  Plantu, Le Monde, 16 juillet 1993, in Dessine moi la Télé, 1994, p. 55.
(17)  Pessin, in Ca change tout !, Grenoble, Glénat, 2001.

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