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Fig. 5.

La caricature anticléricale sous la Commune de Paris (1871)

Par Guillaume Doizy

Article publié dans Gavroche, revue d'histoire populairen°152, octobre 2007, pp. 2-11.

1/ UNE SITUATION DE CRISE
La pensée polémique s’exprime depuis bien longtemps au travers du langage caricatural. Depuis la Réforme qui voit Luther utiliser les dessins de Lucas Cranach contre la papauté, les crises interreligieuses, politiques et sociales suscitent une pléthore de feuilles volantes, chansons, libelles, parfois illustrés de caricatures des plus virulentes. Comme on le sait, la Révolution française a généré à son tour plusieurs centaines d’estampes satiriques clairement empruntes d’esprit révolutionnaire. Mais avec le Directoire puis l’Empire et les différents régimes autoritaires qui se succèdent, l’image a vu sa liberté d’expression se restreindre. Tout au long du XIXe siècle les lois étouffent toute possibilité d’exprimer des opinions par l’image, à de rares exceptions près comme dans les années 1830-1835 (1). Les dessinateurs font parfois de la prison.
Cette rigueur s’avère d’autant plus vraie pour ce qui touche la religion puisque l’article 8 de la loi du 17 mai 1819 toujours en vigueur avant la chute du Second Empire, prévoit de sanctionner l’outrage à la morale publique et religieuse. L’article 1er de la loi du 25 mars 1822 prévoit, lui, de poursuivre sévèrement tout outrage aux religions reconnues par l’Etat depuis le Concordat de 1801-1802, c'est-à-dire les cultes catholique, réformé, luthérien et israélite. Et si le risque de se voir infliger a posteriori une amende peut renforcer l’autocensure, avec Napoléon III, l’action préventive lève toute possibilité de publier un dessin non conforme aux desideratas des autorités. En effet, un décret de février 1852 précise, dans son article 22, qu’« aucuns dessins, aucunes gravures, lithographies, médailles, estampes ou emblèmes, de quelque nature ou espèce qu'ils soient, ne pourront être publiés, exposés, ou mis en vente sans l'autorisation préalable du ministre de la Police à Paris, ou des préfets dans les départements ».
C’est dire que la caricature, comme d’ailleurs l’opposition politique tout au long du siècle, doivent se résoudre au mutisme pendant de longues périodes. On ne défend pas la République ; on n’attaque pas l’Eglise ouvertement !
Une première rupture se fait avec l’échec de la guerre contre la Prusse qui entraîne avec lui Napoléon III, dont l’image était jusqu’alors protégée par la loi. Soudain la caricature se déchaîne et, profitant de la déroute de l’Etat, brise tous les tabous. Elle porte ses coups sans plus de retenue comme pour empêcher définitivement tout retour de l’Empire (2).
Jusqu’au début de l’année 1871, Napoléon III et les prussiens sont les cibles principales des dessinateurs. La caricature républicaine exprime enfin toute sa haine accumulée depuis des années contre le régime. Elle reproche non seulement à l’Empereur sa dictature, mais en plus elle relève ses responsabilités dans la défaite, exaltant les sentiments nationalistes du lecteur. Le journal illustré La Charge (3) dirigé par Alfred Le Petit, dessinateur et journaliste républicain engagé (4), reflète bien cet état d’esprit. Le crayon y flétrit Badinguet présenté (de dos et sans moustache pour échapper à la censure) comme un cul de jatte impuissant à mettre en déroute les armées ennemies (5) (fig. 1). A partir du 4 septembre 1870, comme le rappelle Bertrand Tillier le changement de régime lève toute censure sur la presse et la caricature (6). Alfred Le Petit ose dorénavant s’attaquer à la figure même de Napoléon III que le dessin chasse d’un coup de balai comme une vulgaire « immondice (7)».

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Fig. 1.

Bientôt l’Empereur déchu doit « s’abaisser », dans une position humiliante, à cirer les bottes de Guillaume Ier (8). Il devient, du fait de sa captivité, « Le poupon à la mère Guillaume (9)», véritable avorton dénudé tétant la mamelle flétrie du roi de Prusse (fig. 2).
La situation évolue rapidement. Le siège de Paris, l’armistice, l’attitude de la majorité parlementaire de couleur royaliste qui préfère la capitulation plutôt que de continuer la guerre, enfin les rigueurs de l’hiver font grandir l’agitation. Dans les clubs, jacobins et blanquistes stimulent l’esprit patriotique et révolutionnaire. La collusion du régime avec la Prusse est dénoncée. Des manifestations tournent à l’émeute. La presse la plus radicale est interdite.

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Fig. 2.

Avec l’insurrection de mars 1871, les organes prohibés reparaissent. De nouveaux journaux à la vie éphémère reflètent la radicalisation ambiante. Les feuilles volantes, plus faciles à produire en ces temps incertains se multiplient et se colorent d’images polémiques. Pour Jean Berleux qui publie un catalogue des caricatures de la période, « ces publications éphémères, achetées par ceux-ci, déchirées par ceux-là, […] donnent bien la note véritable du dévergondage de la rue pendant cette époque troublée (10)». La feuille volante vendue à bas prix reflète la crise qui ébranle la production des imprimés, et correspond également à un élargissement des cibles de diffusion. En effet, les placards vendus par des colporteurs - parfois à plusieurs milliers d’exemplaires chacun (11), souvent réédités, touchent les publics les plus modestes que l’agitation politique rend exigeante, « cette classe qui, n’ayant ni le temps ni les moyens de lire régulièrement les journaux et de se tenir au courant des nouvelles secondaires, réserve sa curiosité pour les grandes occasions, et demande alors un exposé des faits, clair et simple. L’éducation des masses ne peut avoir ni auxiliaire plus puissant, ni adversaire plus dangereux que cette branche en apparence si humble (12)». Le quartier du Croissant à Paris constitue le cœur névralgique de cette insurrection de la caricature.

2/ LA COMMUNE ET L’EGLISE
Le 2 avril 1871, soit moins d’une semaine après la proclamation de la Commune, alors que des combats font rage à Courbevoie et Neuilly, est promulgué un décret portant sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Le décret voté à l’unanimité stipule : « Article 1 : L’Eglise est séparée de l’Etat. Article 2 : Le budget des cultes est supprimé. Article 3 : Les biens dits de mainmorte, appartenant aux congrégations religieuses, sont déclarés propriété nationale. Article 4 : Une enquête sera faite immédiatement pour en constater la nature et les mettre à la disposition de la nation ». (fig. 3)

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Fig. 3.

La Commune explique ces dispositions. Elle considère en effet que « le premier des principes de la République française est la liberté ; […] que la liberté de conscience est la première des libertés ; […] que le clergé a été le complice des crimes de la monarchie contre la liberté ».
Les insurgés, dans un langage inspiré par la Révolution française, font payer à l’Eglise son soutien aux régimes autoritaires du XIXe siècle, et notamment sa bénédiction du coup d’Etat de décembre 1851 qui aura obligé un grand nombre de républicains à s’exiler. Très vite la presse communaliste dénonce l’utilisation d’anciens zouaves pontificaux dans les engagements militaires, favorisés par le gouvernement de la Défense nationale, bien qu’ouvertement royalistes et antirépublicains. Ainsi interviennent dans les combats contre la Commune les « vendéens de Cathelineau » et les « chouans de Charrette », symboles de l’Eglise combattante. Le journal La Vérité décrit les troupes de Charrette comme ayant « combattu sous le drapeau blanc », chaque soldat portant sur la poitrine un « cœur de Jésus en drap blanc sur lequel on lit ces mots : « Arrête ! le cœur de Jésus est là (13)». La caricature portraiture ce Charrette sous l’apparence d’un officier sanguinaire, un grand cœurs en drap blanc sur le ventre et marchant sur des cadavres. Ses armes, un énorme couteau de boucher et un goupillon, ruissellent du sang des insurgés. L’homme essuie son front, harassé par la besogne. L’opposition militaire à la Commune, à n’en pas douter a l’appui de l’Eglise. Le mois précédent, le gouvernement issu des élections du 8 février 1871 avec à sa tête Thiers, apparaît comme l’émanation de la nouvelle majorité royaliste, ultramontaine et cléricale, à laquelle s’oppose frontalement l’insurrection de mars.
Reprenant les revendications de la majeure partie des groupes républicains de 1869 dont le fameux « programme de Belleville » de Gambetta, la Commune adopte une attitude qui pourrait paraître relativement mesurée. Les mesures prises ne sont pas toujours suivies d’effet. La réquisition des lieux de culte et leur laïcisation totale ne sera jamais mise en œuvre. La Commune n’empêche nullement le culte de se tenir et il faut attendre la féroce répression de Versailles lors de la Semaine sanglante pour que soient exécutés, en représailles et dans le désordre le plus total, des religieux et de laïcs.
La Commune se nourrit des idées anticléricales discutées tout au long du XIXe siècle après avoir été mises en œuvre de manière éphémère sous la Révolution française (14), et applique ce que Hugo résumait par cette phrase lapidaire « Je veux l’Eglise chez elle et l’Etat chez lui ». Mais Blanqui considérait, lui, la suppression du budget des cultes et la séparation de l’Eglise et de l’Etat comme un moyen de sauver le clergé au lendemain d’une révolution victorieuse (15). Rappelons néanmoins que le gouvernement de la Défense nationale né du 4 septembre se garde bien d’appliquer le programme des républicains les plus en vue, très soucieux de protéger les intérêts du clergé, comme de la propriété. La Commune, par ce décret du 2 avril se démarque donc clairement des Gambetta (16), Ferry, Naquet, Brisson, Ranc et autres Spuller pour lesquels la séparation n’est plus à l’ordre du jour. Les insurgés s’inspirent plutôt de l’état d’esprit des organisations socialistes révolutionnaires et libres penseuses, voire des radicaux, qui, à la fin de l’Empire, pendant la campagne des banquets, expriment une forte agitation antireligieuse (17). On se déclare alors volontiers « antireligieux » et « anticatholique ». Des grèves éclatent et la colère est dirigée autant contre les patrons que contre le clergé qui les soutient (18).
Avec le séisme du 4 septembre, La Libre Pensée jouit d’une nouvelle impulsion. Elle se réorganise et se lie à des membres de l’Internationale (19). Bon nombre de dirigeants communards ne cachent ni leur attachement à ces idées, ni leur « prêtrophobie » comme Jules Vallès par exemple. Delescluze ou Rigault souhaitent avant tout que se mène une politique contre la bourgeoisie et l'Eglise. Soulignons que les insurgés obtiendront le soutien remarqué de la franc-maçonnerie réagissant au refus de Versailles à propos de l’échange des otages (20). Un dessin glorifie et commémore l’événement. (fig. 4)

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Fig. 4.

La structure sociale de Paris favorise l’expression d’un anticléricalisme populaire. Dans les quartiers ouvriers, de nombreux couples vivent en concubinage. Les opinions balancent entre l’anticléricalisme et la révolte sociale. Pendant l’insurrection communaliste, l’anticléricalisme de la rue s’exprime avec une certaine virulence. Des parodies de processions ont lieu comme pendant la Révolution française. Les colporteurs diffusent de nombreuses brochures qui s’en prennent au clergé. La presse exprime nettement cette tendance avec des titres comme Le Père Duchêne ou La Montagne. Le premier s’insurge contre les « les vielles bougresses de cagotes » et veut « foutre au bloc toute la famille des calotins ». Le second s’écrie : « c'est fini, nous ne croyons plus à dieu! La révolution de 1871 est athée! (21) ». Jules Vallès stigmatise les « mangeuses de bon dieu qui commettent plus d’un gros péché entre deux communions (22)».
Le décret de la Commune sur la séparation, vu le caractère éphémère de cette révolution parisienne, relève dans une large mesure du domaine du symbolique. Mais les insurgés ne cachent pas leur programme et l’appliquent dans une certaine mesure. Si les biens destinés à être remis « à la disposition de la nation », comme d’ailleurs le Trésor de la Banque de France, restent relativement intouchés, la Commune tranche néanmoins, mais de manière désorganisée, dans la chair même du clergé. Des dizaines de religieux sont arrêtés tout au long du mois d’avril. Des fédérés investissent les églises, mais aussi les séminaires et les couvents. Des perquisitions sont réalisées, certains biens ecclésiastiques étant emportés à la Préfecture ou redistribués. Certains auteurs cléricaux décrivent des scènes de pillages et rappellent, à propos de telle ou telle église que « les troncs avaient été forcés, ou plutôt défoncés, les tabernacles des chapelles à peu près détruits, le baptistère privé de sa piscine, plusieurs toiles, dues au pinceau de nos grands maîtres, percées à coups de baïonnette, les statues du Christ décapitées et jetées à terre, les candélabres et les croix brisées ou tordus (23)». Ailleurs les sépultures auraient fait l’objet de profanation.
Un article de Jean Rochefort paru dans son journal Le Mot d’Ordre, traduit l’état d’esprit contre l’Eglise et justifie la nationalisation de ses biens : « notre croyance éternelle, écrit-il, sera que, Jésus Christ étant né dans une étable, le seul trésor, que Notre-Dame doit posséder dans sa trésorerie, c’est une botte de paille. Quant aux saints ciboires enrichis d’émeraudes et aux émeraudes enrichies de saints ciboires, nous n’hésitons pas à les déclarer propriétés nationales, par ce seul fait qu’elles proviennent des générosités de ceux à qui l’Eglise a promis le paradis ; et la promesse faite de bénéfices imaginaires, pour extorquer des valeurs quelconques, est qualifiée d’escroquerie par tous les codes (24)».
Si les insurgés n’empêchent pas le culte de se dérouler, des dizaines d’églises sont néanmoins fermées, d’autres réquisitionnées. Un séminaire est transformé en caserne où logent des fédérés. Certains lieux de culte sont laissés aux prêtres le jour, mais reçoivent le soir les clubs les plus divers, alors que le gouvernement de Défense nationale empêchait ces mêmes clubs de tenir leurs réunions dans les églises avant la Commune. (fig. 5, voir en début d'article) Le personnel religieux est parfois laïcisé. On demande à certains prêtres de retirer leur soutane. Certains administrateurs d’hôpitaux ou d’orphelinats dans lesquels travaillent des religieuses, obtiennent que des sœurs enlèvent leurs croix et portent une ceinture rouge à la taille.
Lors de la nationalisation des lieux de culte des cérémonies sont parfois organisées. Pour Sainte-Geneviève dont la Révolution française a « souillé les caveaux de cette église des cendres de Voltaire, de Rousseau, de Mirabeau et de l’immonde Marat (25)» comme l’indique un catholique, on procède au sciage des bras des deux croix les plus visibles, celles que l’on trouve sur le fronton et sur la coupole. Le drapeau rouge est arboré devant des bataillons de la garde nationale au son du canon.
En matière d’enseignement, la Commune décide la laïcisation de l’école et prévoit même un enseignement gratuit et obligatoire. Déjà sous le gouvernement de la Défense nationale, les municipalités les plus radicales avaient engagé un processus de laïcisation. Comme le rapporte le Journal Officiel du 8 avril 1871, « le délégué à l’instruction communale du XVIIe arrondissement s’est occupé d’une solution théorique et pratique à donner à la question des écoles communales congréganistes ». Il est préconisé d’employer « exclusivement la méthode expérimentale ou scientifique ». On précise également qu’il « ne sera enseigné ou pratiqué en commun ni prières, ni dogmes, ni rien de ce qui est réservé à la conscience individuelle (26)». Le texte reconnaît néanmoins la possibilité, en dehors des écoles et des salles d’asile communales, de former des établissements privés et libres. Un dessin de Dupendant souligne cette préoccupation de la Commune. Il montre un ouvrier protégeant quelques écoliers de l’influence néfaste des prêtres (27).
En mai, la Commune décide de la suppression des congrégations enseignantes. On procède à l’inventaire des écoles dirigées par l’Eglise et il est fait appel aux instituteurs laïques pour prendre le relais. (fig. 6) Le Journal officiel du 12 mai déclare que « bientôt l’enseignement religieux aura disparu des écoles de Paris. Cependant dans beaucoup d’écoles reste sous forme de crucifix, madones et autres symboles, le souvenir de cet enseignement. Les instituteurs et les institutrices devront faire disparaître ces objets, dont la présence offense la liberté de conscience… (28)».

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Fig. 6.

Pendant la Semaine sanglante, vingt-quatre prêtres et religieux (29), dont des dominicains et des jésuites (sur 70 otages au total) seront exécutés. Le plus célèbre d’entre eux, le l’évêque bonapartiste Darboy, n’est pas épargné par la caricature. Elle le flétrit en compagnie d’une autre célébrité, le curé Deguerry de la Madeleine. Un dessin célèbre à sa façon leur incarcération (Fig. 6 bis). Tous deux sont enfermés dans un corset de femme rose et présentés, allusion licencieuse de la légende, comme deux « saints captifs (30)». Le décret sur les otages ne fait pas l’unanimité. Rochefort dans le Mot d’ordre considère les prêtres « plus inutiles que dangereux (31)» mais un Raoul Rigault par exemple répond aux plus tièdes que « les prêtres sont les plus puissants agents de propagande » contre le nouveau pouvoir. Lissagaray qui le cite rajoute, lui, que les religieux « furent, en effet, les plus puissants excitateurs contre la Commune, les plus acharnés à la répression (32)».

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Fig. 6 bis.

Une anecdote permet de décrire l’état d’esprit d’impiété qui prévaut pendant la courte révolution parisienne : l’auteur de l’Histoire de la Commune de Paris en 1871, un ecclésiastique hostile à la révolution, raconte qu’un abbé fut mandé pour aller récupérer les « saintes huiles » et le « Saint-Sacrement » à Notre-Dame de Lorette. Pénétrant dans l’église, il est arrêté par un fédéré dénommé le Moussu, qui aurait répondu à sa requête, plein d’humour : « si vous avez besoin d’huile pour la salade, allez en chercher chez l’épicier (33)» !
Si la Commune se fait impie, elle n’interdit pas la pratique du culte. Mais le clergé perd soudain tout soutien symbolique et matériel de la part de l’Etat. La religion se voit clairement visée par la colère populaire.
Comme le rappelle Marx, l’insurrection « décréta la dissolution et l'expropriation de toutes les Églises dans la mesure où elles constituaient des corps possédants ». Et de rajouter plein d’ironie, « les prêtres furent renvoyés à la calme retraite de la vie privée, pour y vivre des aumônes des fidèles, à l'instar de leurs prédécesseurs, les apôtres (34)». La caricature, comme on va le voir, justifie à sa manière ces mesures. Elle traduit l’irritation populaire qui s’exprime contre la soutane tout en se réjouissant d’une possible application des décrets et en imaginant avec délices leurs conséquences possibles.

3/ DES CHARGES CONTRE LE CLERGE
Rappelons d’abord que les caricatures de cette période, parues sous forme de feuilles volantes, sont en général difficiles à dater. Néanmoins, par recoupement on peut globalement distinguer deux ensembles de caricatures, avant et pendant la Commune.
L’anticléricalisme en image s’exprime relativement peu dans les mois qui précèdent la prise du pouvoir à Paris. Quand c’est pourtant le cas, la hiérarchie religieuse (pape, évêques) et le jésuite concentrent la majeure partie des attaques, les liens de l’Eglise française avec Rome étant soulignés. L’anticléricalisme de la caricature, essentiellement alors sous le crayon de Daumier, s’inscrit dans la tradition gallicane et vise les cibles de l’anticléricalisme libéral qui s’est diffusé dans toute l’Europe après 1850 (35). Une charge du dessinateur Belloguet datant d’octobre 1870, soit quelques semaines après la chute de l’Empire, présente sous le titre « La borne-réaction (36)», la trinité honnie responsable de la défaite : un grand jésuite symbole de l’alliance du sabre, du goupillon et de l’orléanisme, flanqué de Bismark et Napoléon III, représentant la folie, la lâcheté et la traîtrise (fig. 7). Les trois personnages sont montrés de dos (ils refusent de montrer leur vrai visage, tournent le dos au lecteur de l’image), faisant face à une armée de casques à pointe située à leurs pieds, au mot d’ordre de ceux qui alors refusent la capitulation : « La République ou la mort ». L’abondante légende qui accompagne le dessin vise sans équivoque l’Eglise : « arrière les cafards : goupillons et calottes/ Encensoir, eau bénite, armes de sacristains ;/ Vous nous avez valu : les sabres et les bottes, /Et vous avez créé les cadres des crétins… ». L’Eglise est accusée d’être responsable de l’entrée en guerre du pays et plus encore de la défaite. L’argument selon lequel l’enseignement religieux aura été incapable de former une génération de soldats patriotes et efficaces restera vigoureux tout au long de la décennie 1870-1880. Il s’agira notamment de justifier la nécessaire suppression de l’enseignement congréganiste et son remplacement par une école laïque, gratuite et obligatoire, devant former de bons républicains capables d’assurer la revanche.

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Fig. 7.

Si avant la Commune la caricature exprime assez peu un anticléricalisme direct, signalons néanmoins la présence de nombreuses métaphores religieuses dans des charges politiques. Trochu, qui se présentait comme « catholique et breton » enfile souvent les habits du jésuite ; Napoléon III peut prendre l’apparence d’un gros moine ; André Gill dans l’Eclipse recourt au « Paradis perdu » pour évoquer certaines discordes politiques (37) ; une charge d’Alfred Le Petit intitulée « Résurrection (38)» s’inspire du Nouveau Testament pour célébrer une République sortant de son caveau et terrassant la réaction. La métaphore religieuse très présente dans la caricature républicaine des années 1830-1835, sans attaquer directement les croyances, banalise l’utilisation des références bibliques dans un cadre en général dégradant. Elle favorise une certaine laïcisation du sacré (39).
Au début de l’année 1871, l’exacerbation du conflit larvé qui oppose Thiers, Vinoy, Favre et Trochu à Paris, entraîne une radicalisation des esprits. L’embrasement populaire qui en découle s’exprime, notamment au travers d’une diffusion très rapide d’un anticléricalisme virulent, surtout à partir du 18 mars.
Pendant la Commune paraissent des dizaines de charges relevant de la thématique anticléricale. Une bonne partie provient de la main du dessinateur Moloch, dans différentes séries systématiques. Le discours change radicalement par rapport aux mois qui précèdent. Dorénavant, le dessin ne vise plus en majorité le sommet du clergé et la figure emblématique du jésuite La caricature défie également le bas clergé. Les figures de moines, de nonnes, de prêtres, de sacristains, d’enfants de chœur apparaissent, et la critique glisse du terrain politique ou théologique (infaillibilité papale, syllabus, liens entre Napoléon III et la Vatican) à celui des mœurs, argument totalement absent en 1870.
La caricature s’ingénie à montrer l’immoralité religieuse : le clergé brille, par exemple, par sa cupidité. Il s’enrichit aux dépends des pauvres ainsi que le montre Esch dans « Les sept péchés capitaux (40)» où le curé est représenté des sacs d’or dans les mains à côté d’un coffre fort. Moloch insiste sur cette idée : une nonne vient annoncer à une famille très pauvre que l’Assistance publique leur accorde une certaine somme. Néanmoins, du fait de la suppression des appointements de la religieuse par la Commune, les malheureux doivent finalement lui verser de l’argent (41).
Quant à l’enseignement religieux, quelques rares caricatures en font leur sujet principal. L’une d’elles, sous le titre évocateur de « Douceur évangélique de l'éducation congréganiste (42)» insiste sur les sévices que font subir les congréganistes aux enfants. Une nonne s’apprête à fouetter une adolescente ; un curé, sous le regard joyeux d’un autre religieux, fesse un jeune garçon au postérieur dénudé. Cette image traduit la méchanceté et les vices des religieux et ne formule pas une critique du contenu de l’enseignement.
Si ces dessins dénoncent l’hypocrisie du discours évangélique de l’Eglise, quelques autres montrent un clergé peu empressé à se conformer aux valeurs ascétiques censées pourtant le caractériser. Les curés n’hésitent pas à faire bombance. Mais c’est véritablement sur le terrain de la luxure que la caricature communarde se montre la plus vive. Un tiers des occurrences portent sur ce thème. Toute une gamme d’arguments se fait jour, de la simple allusion grivoise évoquant les amours présumées du curé, à la mise en scène de bacchanales pornographiques (43) présentant le pape chevauchant l’impératrice Eugénie (44), ou une nonne à moitié nue s’apprêtant à caresser le sexe en érection d’un prêtre égrillard (45) (fig. 8). Les prêtres sont entourés de femmes plantureuses, danseuses ou prostituées, multipliant parfois les amantes. On les voit par ailleurs s’enlacer à des sœurs aux formes outrées et voluptueuses. Il faut noter que par comparaison, l’imagerie pieuse offre une image des personnages saints ou des religieux totalement asexuée. Les vêtements longs et amples masquent la nudité et égalisent les formes. Seuls les traits du visage caractérisent le genre de l’individu représenté.

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Fig. 8.

La caricature de la Commune, au contraire, déshabille les corps, accentue les poitrines, affine les tailles pour mettre en valeur les hanches, voire la rondeur des fesses. Le prêtre, dont l’apparence se fait de plus en plus raffinée, par le biais de la confession ira porter « ce soir » l’absolution à la dévote (46). Résultat, un cardinal en visite chez des sœurs aux ventres arrondis use d’un langage à double sens : « je suis heureux de pouvoir vous dire, dans cette enceinte, que vous êtes pleines des bénédictions du seigneur (47)» (fig. 9).
 
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Fig. 9.

Mais le clergé hypocrite ne tient pas à ce que soient dévoilés ces accès de luxure. A la consommation des plaisirs, le dessinateur associe le crime. Sous le crayon du dessinateur, les sœurs font office de professionnelles de l’avortement, ainsi que le souligne une estampe de Moloch. Le dessinateur Pilotell, lui, nous renseigne sur « Les amours des prêtres (48)», charge composée de deux vignettes horizontales placées l’une au dessus de l’autre. Dans la partie supérieure, un homme d’église au crâne criblé de bosses (résidu de phrénologie évoquant la perversité du personnage) et presque monstrueux embrasse une jeune femme qui lui fait face. Voilà « comme ça commence » indique la légende. En dessous, un squelette à même le sol, celui de la jeune victime, nous révèle « comme ça finit ». (fig. 10)

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Fig. 10.

Un dessin anonyme évoque les méthodes de « ces messieurs de saint Laurent (49)» qui se débarrassaient des femmes après les avoir droguées et violées. Deux curés dénudés portent leur victime endormie, non sans avoir abusé d’elle. La Commune mettra en effet à jour des squelettes retrouvés sous l’autel de l’église saint Laurent à propos desquels les spéculations les plus macabres ont couru. Plusieurs dessins font référence à ces meurtres, ainsi qu’à d’autres découvertes sinistres, notamment au couvent de Picpus où des malheureuses auraient été séquestrées pendant dix ans dans des cages, et où on retrouve des instruments de torture dignes de l’inquisition. Ces images dépeignent un clergé lubrique et criminel.
Signalons enfin un dessin qui dénonce assez crûment la « pédophilie » des gens d’Eglise : il s’agit d’une charge de Klenck tirée de la série intitulé La Calotte (50). Le pape habillé de pourpre caresse de jeunes enfants ainsi que des séminaristes dont l’un, assis sur un tabouret, a le visage au niveau du sexe du « saint » Père, dans une position qui ne laisse aucun doute sur le rôle de l’un et de l’autre (fig. 11). Ici, il s’agit du plus haut dignitaire de l’Eglise catholique qui se voit accuser d’abuser moralement et physiquement des enfants, dignitaire dont l’infaillibilité a été reconnue l’année précédente…
De toute évidence la dépravation sexuelle apparaît comme un argument fondamental de la caricature communarde contre les gens d’Eglise.
 

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Fig. 11.


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Notes
(1) Raimund RÜTTEN dir., La Caricature entre République et Censure. L’imagerie satirique en France de 1830 à 1880, un discours de résistance?, Lyon, Presses universitaires, 1997, 448 p.
 (2) Bertrand TILLIER, « Napoléon III et la caricature en 1870 : Histoire d’une dissolution » in Ridiculosa, n° 4, 1997, p. 10.
 (3) Raymond BACHOLLET, « La Charge » in Le Collectionneur français, n° 290, juin 1991, pp. 5-8, n° 292, sept. 1991, pp. 5-8, n° 293, oct. 1991, pp. 5-8, n° 294, , nov. 1991, n° 295, déc. 1991, pp. 10-12.
 (4) Guillaume DOIZY, « Alfred Le Petit (1841-1909), journaliste et dessinateur républicain engagé, au temps de Jules Vallès », Autour de Vallès n°36, automne 2006 (à paraître).
 (5) Alfred LE PETIT, « Malbroug s'en va -t-en guerre », La Charge n° 15, 23/7/1870.
 (6) Bertrand TILLIER, « Napoléon III et la caricature en 1870 : Histoire d’une dissolution »,  Ridiculosa, n° 4, 1997, p. 31.
 (7) Alfred LE PETIT, « Le 4 septembre 1870 », La Charge supplément n° 10, sd.
 (8) Alfred LE PETIT, « Le décrotteur du roi Guillaume », La Charge  Supplément n° 1, sd.
 (9) Alfred LE PETIT, « Le poupon à la mère Guillaume », La Charge Supplément n° 9, sd.
 (10) Jean BERLEUX, La Caricature politique en France pendant la guerre, le siège de Paris et la Commune, Paris, Labitte, 1890, p. XII.
 (11) Bertrand TILLIER, Le siège et la Commune de Paris 1870-1871, Saint-Denis, Musée d’art et d’histoire, 2002, p. 31.
 (12) E. MONEY, « La littérature de colportage sous la Commune » in Revue de France, octobre-décembre 1872, p. 75.
 (13) Alfred RASTOUL, L’Eglise de Paris sous la Commune: persécutions et martyrs (récit complet), Paris, C. Dillet, 1871, p. 20 et 21.
 (14) Jacqueline LALOUETTE, La Séparation des Églises et de l’État. Genèse et développement d’une idée 1789-1905, Paris, Seuil - UH, 2005, 450 p.
 (15) Georges WEILL, Histoire de l’idée laïque en France au XIXe siècle, Paris, Hachette - Pluriel, 2004, [réédition de 1929], p. 245.
 (16) Gambetta s’oppose d’ailleurs au zèle anticlérical du préfet des Bouches-du-Rhône qui, en octobre 1870, dissous des communautés jésuites et de missionnaires de Marseille en en envoyant certains en prison. Le préfet Esquiros est remplacé et les détenus religieux élargis.
 (17) DALOTEL, FAURE, FREIERMUTH, Aux origines de la Commune, le mouvement des réunions publiques à Paris, 1868-1870, Paris, Maspéro, 1980, p. 200.
 (18) Pierre PIÉRRARD, L’Eglise et les ouvriers en France 1840-1940, Paris, Hachette, 1991, p. 255.
 (19) Jacqueline LALOUETTE, La  Libre Pensée en France, 1848-1940, Paris, Albin Michel - Bibliothèque de l’évolution de l’humanité, 2001, p. 40.
 (20) Prosper-Olivier LISSAGARAY, Histoire de la Commune de 1871, avant propos de Jean Maitron, Paris, ed. de la Découverte, 1990, p. 248.
 (21) cités par Pierre PIERRARD, op. cit., p. 265.
 (22) Le Cri du peuple, 21 avril 1871.
 (23) Auguste VIDIEU, Histoire de la Commune de Paris en 1871, Paris, Dentu, 1876, p. 218.
 (24) Le Mot d’ordre, 14 avril 1871.
 (25) Alfred RASTOUL, op. cit., p. 298.
 (26) Journal officiel, 8 avril 1871.
 (27) DUPENDANT, « Travail et progrès ».
 (28) Journal officiel, 12 mai 1871.
 (29) Dix-huit otages religieux auraient été fusillés d’après le très anti-communard François BOURNAND, Le Clergé pendant la Commune, 1871, Paris, Torla, 1892, p. 352.
 (30) H. XIAT, « Les indispensables. Le corset », n° 2.
 (31) Le Mot d’ordre, 2 mai 1871.
 (32) LISSAGARAY, Histoire de la Commune de 1871, Paris, E. Dentu, 1896, p. 233.
 (33) Raconté par Auguste VIDIEU, op. cit, p. 219.
 (34) Karl MARX, La Guerre civile en France, Paris, Editions Sociales, 1972, p. 42.
 (35) Christopher CLARCK, Wolfram KAISER, Culture Wars: Secular-Catholic Conflict in Nineteenth-Century Europe, Cambrige; New York, Cambrigde University Press, 2003, p. 71.
 (36) BELLOGUET, « La Borne-réaction », octobre 1871.
 (37) André GILL, « La paradis perdu », L’Eclipse n° 128, 26/6/1870.
 (38) Alfred LE PETIT, "La résurrection", La Charge n° 23, 17/9/1870.
 (39) Voir les premiers paragraphes de notre article : « De la caricature anticléricale à la farce biblique », Archives de sciences sociales des religions n° 134, avril-juin 2006, p. 63-91.
 (40) ESCH, « Les sept péchés capitaux ».
 (41) MOLOCH, sans titre, n°25, « Mon cher monsieur… ».
 (42) COINDRE, « Douceur évangélique de l'éducation congréganiste », (Musée satirique » N°3).
 (43) La pornographie politique satirique en images n’est pas une spécialité anticléricale. Elle se déchaîne alors principalement contre Napoléon III et ses soutiens.
 (44) Anonyme, « Galerie érotique » n°1.
 (45) KLENCK, signé « un athée », « Le calotinoscope » n°2, 1er juin 1871, dessin original.
 (46) MOLOCH, n°19, « Restez, ma chère fille… ».
 (47) MOLOCH, n°18, « Mes chères filles… ».
 (48) Georges PILOTELL, « Les amours des prêtres », n° 1, signé et daté du 13/5/1871.
 (49) Anonyme, « Nos bons curés ».
 (50) Paul KLENCK, « Notre St Père le Pape », série La Calotte n° 3.
 

 

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