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LIANDE WALALA 2006 "Délestage à Kinshasa"  – Coll. EDM/Musées Nationaux du Congo

Par Alain MUSHABAH’ MASSUMBUKO, Caricaturiste-Chercheur indépendant, Directeur Général du CACasbl[1] et Didier M’BUY MITWO, Journaliste Directeur de Communication /CACasbl 

On peut aujourd’hui affirmer sans conteste que la caricature congolaise, déjà présente sur les parois des grottes découvertes au Congo, du temps des explorateurs (Grottes de Mbanza Ngungu, dans la province du Bas-Congo) est bel et bien l’ancêtre de la peinture congolaise. Celle-ci s’est révélée à travers les œuvres (peintures) des artistes précurseurs de la peinture congolaise moderne : Albert LUBAKI et TSHYELA NTENDU. Le 18 février 1931 [2] est une date mémorable dans l’histoire des illustrations et du dessin de presse au Congo. Un recueil des fables "l’Eléphant qui marche sur les œufs", écrit par Badibanga (un des évolués congolais de l’époque!) est publié aux éditions l'Églantine à Bruxelles. Dans ce recueil, le côté satirique et parodique mêlé à l’humour se fait sentir au travers des thèmes comme "le moineau se moque de l'éléphant", "le caméléon fait peur à l'iguane" ce qui n’a pas manqué d’inspirer les dessinateurs LUBAKI et TSHYELA NTENDU (plus d’une cinquantaine de dessins réalisés ont illustré le recueil!). "L’Eléphant qui marche sur les œufs" sera ainsi le premier volume écrit et illustré par des congolais.

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1. Couverture du recueil de fable de BADIBANGA

2. LUBAKI "La visite au Gouverneur". Coll. Dierickx

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3. THYELA NTENDU "Joueur de Likembe" (25x19) Coll. Dierickx
 
Pour l'histoire, l'on retiendra que la presse écrite au Congo qui en fait est l'œuvre des missionnaires catholiques et protestants, existe depuis 1891. Utilisés comme des instruments au service de l'évangélisation, les premiers journaux missionnaires n'abordaient pas la politique. Outre les sujets religieux, ces publications s'intéressaient aussi à des thèmes comme les naissances, les baptêmes, les mariages, etc.
Peu avant la première guerre mondiale, des particuliers belges, à leur tour, lancent leurs premiers journaux d'information destinés exclusivement à la communauté blanche de la colonie. Mais, peu à peu, les autochtones instruits communément appelés «évolués» s'adonneront à la lecture de ces journaux, voire à la création, plus tard, d'une presse écrite par et pour les Congolais.
De 1945 à 1956, la colonie belge connaît l'émergence d'une conscience congolaise rendue possible par cette presse animée par et pour les autochtones. A partir de 1957, l'on assiste alors à la naissance de véritables journaux de combat, dénonçant le colonialisme, et réclamant l'indépendance de la colonie. C'est ici précisément qu'il faut situer, de manière officielle, l'introduction de la satire et de la caricature politique dans la presse congolaise.
A la veille de l'indépendance du Congo, outre le dessin de presse qui existe déjà dans la presse, il n'y a pas de journal satirique à proprement parler, mais il y a une composante satirique dans les périodiques de l'époque. Des journaux tels que Congo lancé par Philippe KANZA et Matthieu EKATOU, le magazine illustré Quinze, lancé par M. Labrique, un Belge acquis à la cause congolaise et tant d’autres publications vont titiller le pouvoir colonial, tourner en dérision ses agents sur un ton plutôt léger, avec une certaine violence verbale. L'action de ces journaux à vocation satirique contribuera à l'accession du Congo à l'indépendance en 1960. Des dessinateurs comme Pap’Azo s’affirmeront par leurs caricatures aux traits incisifs. Après l’indépendance du Congo, des jeunes dessinateurs congolais dépeindront, par leurs dessins publiés dans la presse, le quotidien social de la nouvelle République indépendante en proie des tiraillements, après l’assassinat de son tout premier ministre élu (Patrice Emery Lumumba). Dans cette même période, Lucien Sully LEMA KUSA (Peintre et graphiste publicitaire, né en 1943, actuellement Directeur Général de l’Institut National des Arts de Kinshasa) publie une série de dessins humoristiques et satiriques "Nsoso et Kiula", présentés sous forme des strips et plusieurs autres caricatures, à caractère social, dans Congo Magazine.

4Pap'Azo
Pap’Azo (Sans commentaire) 1965 – Coll. CACasbl
 
Dessins Expatriéks
Dessins de Francis (un expatrié) publié dans Congo Revue – 1970. Coll. CACasbl

Série de dessins d’un autre expatrié (signature à peine visible) publié dans Congo Revue – 1970. Coll. CACasbl

Après la révolution du 24 novembre 1965 qui installa le pouvoir sanguinaire de Mobutu à la tête du Congo indépendant, la presse écrite (pour ne parler que d'elle) est baïlloné, étouffée...et transformée en véritable caisse de resonnance du nouvel "homme fort" de la IIème République qui impose le changement d'appellation des publications. La satire politique dessinée disparaît petit à petit pour laisser place au dessin (caricature !) commandé voire dicté par les services du guide éclairé de la révolution.
Des suites des pressions de la part des gouvernants, les dessinateurs de presse de l'époque n'ont su exercer, en toute liberté, leur métier. Une grande production de caricatures inspirée de la vie sociale et sportive a contribuer à informer les lecteurs avides du dessin de presse !
Après 1971, LIANDE WALALA (né en 1950) sera le tout premier caricaturiste à être recruté au quotidien du matin Elima, après sa reforme, pour rejoindre, plus tard, le journal Salongo au début des années 90, peu avant la démocratisation d’avril (dans cette même période Djeis, Assimba Bathy et d’autres encore, dessinent pour la presse (dessins d’humour sans connotations satiriques) A cette époque la presse est muselée par la dictature de Mobutu.


Entre 1980 et 1987
Création du quotidien Salongo et de l'hebdomadaire Salongo Sélection. Ces deux tabloïds publient des caricatures et autres dessins, la rubrique "Caricatures du lundi" assurée par KIANDA VIBILA (dans l’hebdomadaire Salongo) et tous les jours à la dernière page (dans le quotidien Salongo) des caricatures consacrées aux sports et à la musique sont réalisées par le même artiste.
L’Institut des Beaux-Arts de Kinshasa (école d’application de l’Académie des Beaux-arts de Kinshasa), véritable pépinière de dessinateurs et caricaturistes de presse, contribuera inévitablement à l’éclosion des talents. Parmi ceux-ci, citons Berry MALUNDAMENE, un des meilleurs et excellents dessinateurs et caricaturistes de sa génération ! Il s’est distingué et illustré par ses nombreuses caricatures de valeur graphique affichées sur la valve de l’institut, qui n’épargnaient pas le personnel enseignant, moins encore les élèves en « rupture précoce» avec les études…Ses traits d’humour réveilleront d’autres talents endormis qui prêteront leurs dessins à l’Institut…Dans cette même période, le magazine culturel l’As des As, fera appel aux talents de Berry pour caricaturer le quotidien social, musical et culturel du Zaïre de l’époque. Ce dernier y laissera une des plus grandes productions et collections de caricatures en République Démocratique du Congo.
Sous Mobutu, le quotidien et l’hebdomadaire Salongo ont su développer un genre de satire sociale dans la presse, rendu possible grâce aux dessins représentant un personnage qui tire de manière anonyme sur les comportements du pouvoir, sans pour autant citer nommément ou représenter la caricature graphique des dirigeants politiques.
Denis Boyau, dessinateur de presse et bédéiste qui s’illustra par la création des célèbres personnages humoristiques et satiriques "Mukomboso" et "Tonton Skol", publiait, dans le même groupe de presse Salongo, des caricatures sportives, musicales et sociales et des strips publicitaires pour le compte d’une brasserie locale.
 
6Denis Boyau
Denis BOYAU, 1974. Coll. CACasbl
 
Renaissance de la caricature congolaise
L'autre moment fort du journal satirique au Congo devenu entre temps Zaïre, intervient aux lendemains du 24 avril 1990, quand le maréchal Mobutu amorce, malgré lui, une ouverture démocratique, en autorisant le multipartisme. L'on assiste alors à la naissance des journaux véritablement satiriques, tels que Grognon, Pili-Pili, Vite Fait, Caricatures de la Semaine...qui mêlent satire et caricature, tandis que des journaux d'informations générales réservent leur dernière page à la satire illustrée commentant l'actualité politique.
A partir du 24 avril 1990, les partis politiques sont réhabilités au Zaïre, avec eux la cravate pour les zaïrois et le pantalon pour les zaïroises. Dans cette ivresse démocratique, les journaux prolifèrent comme des champignons à Kinshasa et dans l’arrière pays, la plupart réclament encore plus de liberté. La caricature de presse, elle aussi refait surface, le public en redemande. A leurs risques et périls, les journaux publient de plus en plus ces caricatures inspirées du cirque mouvementé parfois violent de la classe politique zaïroise, les lecteurs des places publiques apprécient à leurs justes valeurs ces caricatures qui tournent en dérision les gouvernants zaïrois. La presse locale, très particulièrement une poignée de journalistes avertis accordent à la fois un espace et une attention non moins négligeable à cette autre nouvelle forme d’expression artistique, exclusivement propulsée dans les tabloïds des années démocratie au zaïre !

7Albert luba
Albert LUBA NTOTILA " La Conférence Nationale " in le GROGON, 1991. Coll. CACasbl
 
Attaqué dans les colonnes des tabloïds, le régime dictatorial de Mobutu réagit sans ménagement : une centaine de journalistes interpellés, traqués, enlevés certains journaux interdits de parution, des imprimeries plastiquées! Ce qui amènera à la création en 1991 d’une plate forme (l’Association des dessinateurs de presse "ADEPRESS") qui avait pour but de défendre des droits des dessinateurs de presse congolais.
« La valse démocratique dans laquelle se trouve plongé notre pays depuis le 24 avril 1990 a non seulement propulsé au devant de la scène politique certains hommes mais aussi tiré dans l'ombre une catégorie d'artistes jusque-là méconnus. Il s'agit plus précisément des caricaturistes qui ont vu leur art s'affirmer dans un espace qui hier encore ne leur offrait pas de possibilités d'émergence. Aujourd'hui, suite à la poussée démocratique avec son corollaire, le pluralisme d'opinions relayé par une presse au contenu diversifié, les conditions pour l'affirmation de cette forme d'art sont plus que jamais réunies. L'actualité politique surtout envers laquelle la population apporte un intérêt grandissant offre chaque jour à tous ces innocents aux mains pleines de crayons, la matière à exploiter. Conséquence : la caricature politique, cette autre manière de lire l'actualité est devenue une source de breuvage pour les lecteurs…[3]»
« La caricature politique apparaît aujourd'hui, sur le plan formel comme la plus grande innovation de la presse écrite au Zaïre. Les années démocratie ont en effet tiré de l'ombre, une catégorie méconnue d'artistes qui, sous la deuxième république, avaient du mal à s'imposer en dehors de leur sacro-sainte Académie des Beaux-arts : les dessinateurs humoristes. Ceux-ci se sont résolus, depuis le 1er novembre dernier, à se serrer les coudes, au sein d'une seule et même association, afin de défendre leurs droits et de réhabiliter leur profession…[4]»

8Emmanuel Makonga
Emmanuel MAKONGA in NSEMO, 1991. Coll. CACasbl

Parmi les dessinateurs qui publient des caricatures inspirées de la scène politique citons : Emmanuel MAKONGA, Beketch LUYEYE LONDI, Fifi MUKUNA (jusque là, la seule femme caricaturiste professionnelle, actuellement installées en Europe) Alain MATA MAMENGI, Jean Guy MAVITIDI (dit Guisto), THEMBO KASHAURI, Gaston BULAWE SEBE, Yves HEMEDI TSHIANZI, Emmanuel NZONGO, Albert LUBA NTOTILA, Berry MALUNDAMENE, Désiré LIMESO, Franc MATADI, OBI (un surnom ! de Lubumbashi, certainement), Wabalonzo (convertit aujourd’hui en musicien), Alain MUSHABAH’ MASSUMBUKO….Quelques années après, l’Adepress devient le Centre Africain de la Caricature , CACasbl et s’engage, outre la défense des droits des caricaturistes congolais, à effectuer des recherches, superviser des concours, organiser des expositions et festivals thématiques sur la caricature et l’image satirique.

Carics
THEMBO KASHAURI, in le PHARE – 1992. Coll. CACasbl

 
Emmanuel MAKONGA, in UMOJA – 1992. Coll. CACasbl
 
Depuis 1990, le caricaturiste congolais a eu un rôle à la fois décisif et délicat sous la transition qui a débouché sur les premières élections démocratiques depuis 1960.A partir de 2001, grâce au Centre Africain de la Caricature , et propulsée au festival Karika’Fête, la caricature et la satire politique sont portées sur les petits écrans, dans le corps des journaux télévisés. La chaîne de télévision "Tropicana TV" se démarquera par cette autre façon d’informer les téléspectateurs au moyen des caricatures réalisées par le caricaturiste Emmanuel ASSILY, membre actif du CACasbl. "Bango Show", une émission à caractère satirique diffusée sur une chaîne de télévision privée RLTV (Radio Lisanga Télévision), utilise des caricatures inspirée des personnages politiques et ceux du monde musical qu’elle fait danser sur fond des musiques congolaise les plus en vogue…d’autres dessinateurs et caricaturistes de presse : Hallain PALUKU, Philippe MWABI (Philma), Michaël MALOJI SHAMBUYI, Bruno LUYA MUZUKA, Grâce NZOLO, Flor NZALA, Mira MIKANZA, Picha MASSAMBA, Patou KANZI, Olivier (déjà décédé), Patou BOMENGA, Bilakov (un surnom !), MAZEBO, Dieudonné MANDJIBA, Dodi LOBELA, Samy BULAYA, Trésor MAKASI (Province Orientale), Thierry VAHWERE (Nord Kivu), Séraphin KAJIBWANI (Sud Kivu), Doudou MABOUKA SADOU, Gloire KWAYIVA KIANGEBENI, Papy MBUKA, Pierre BINANGAMENE MALESO, Branly MBONGO KAPAY, Tantine TANGU (une fille !), Serge NGALA (Mazopo), et plusieurs autres dessinateurs de Lubumbashi (Province du Katanga) : Sammy Baloji, Tommy Hill, Théo, David MAS, Tetshim, Michel Kabangu, Pius…continuent à faire montre d’imagination et de combat dans la presse de l’avant et celle de l’après chute du Maréchal – Président Mobutu, les uns formés à l’Académie des Beaux Arts de Kinshasa et ou de Lubumbashi, les autres issus des studios de dessins privés, comme celui du Centre Africain de la Caricature à Kinshasa.

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Notes

[1] Centre Africain de la Caricature (structure de recherches, informations, formations et documentations sur la caricature et l’image satirique) – Kinshasa, République Démocratique du Congo.
[2] 60 ans de peintures au Zaïre, Les Editeurs d’Art Associés, Belgique 1989.
[3] Alain DIASSO, l’Association des professionnels du dessin est là, in Forum septembre 1992.
[4] Didi MITOVELLI, Les dessinateurs humoristes s’organisent, in La Tempête des Tropiques  décembre 1992.
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