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TROISIEME PARTIE : La relance de l’affaire Dreyfus

Par Bruno de Perthuis

Publié dans Cartes postales et collection N° 232, 2007, p. 10-18.

Combes
Combes est un ancien séminariste. Ses adversaires politiques et les caricaturistes ne manquent aucune occasion de le lui rappeler, en particulier Baudry d’Asson qui, comme l’écrit Gabriel Merle, « commence sa cure de trente mois d’insolence en appelant d’entrée de jeu le président du Conseil, Monsieur l’abbé ». Clemenceau aimait aussi railler celui qui restera pour l’avenir « le petit père » en le qualifiant de « cervelle de vieux curé, non pas même retournée, mais simplement détournée de ses voies ». Bien que nombre de caricaturistes le surnomment « Combes le défroqué », ils le représentent tout de même en robe de bure ou en soutane. Orens n’y manque pas et dans Leurs Figures lui fait, en plus, arborer un tablier maçonnique. Légende : « brûle ce qu’il a adoré ».

Le terre-neuve du petit père Combes
La présence de Jaurès auprès de Combes dans la caricature n’est pas fortuite. En effet, pendant toute la durée du ministère Combes, on accuse Jaurès d’être asservi au président du Conseil. On lui reproche de dire tout ce que Combes n’osait pas dire lui-même. Aussi, en plus des sobriquets de « ministre de la parole » ou de « directeur spirituel de la République », se voit-il affublé de celui de « terre-neuve du petit père Combes ». En 1903, lorsque près de onze mille établissements hospitaliers ou scolaires voient leurs demandes d’ouverture refusées alors que rien n’est encore prévu dans l’enseignement laïc pour recevoir les nouveaux élèves, Jaurès soutient la politique de fermeté de Combes. Jean Rabaut écrit qu’on « vit alors s’insurger, ou tout le moins se plaindre, un nombre appréciable de dreyfusards qui n’avaient pas voulu cela. Péguy entre autres ; mais aussi le radical Goblet ; mais aussi le professeur protestant Gabriel Monod ; mais aussi Paul Viollet et les membres de son Comité catholique pour la défense du droit, qui avaient été, courageuse minorité parmi leurs coreligionnaires, du bon côté de l’Affaire ; mais aussi Bernard Lazare, qui le premier avait fait sonner les trompettes de Jéricho autour du cachot du condamné de 1894. En dépit de tout, chez Jaurès, la passion l’emporta : il les traita de : légistes ahuris devenus des paladins ridicules ».

Toujours très critique, c’est en ces termes que Suarez analyse le soutien de Jaurès à la politique anticléricale de Combes : « De son aiguillon jamais las, il harcèlera Combes de palier en palier, le fera glisser, la pointe dans les reins, jusqu’au plus bas des échelons de l’arbitraire et de la provocation policière. Jaurès fut le maître réel du pays, pendant le règne de Combes. Sans lui, sans la fameuse délégation des gauches dont il était l’émanation, il n’y aurait pas eu de gouvernement dans le gouvernement. C’est par cette dispersion du pouvoir, par ce va-et-vient incessant de l’initiative occulte entre le ministère et les factions qu’il faut expliquer la résignation d’Emile Combes aux excès qu’il répudiait (…). Ce faible génie tenait à la considération du militant socialiste. Humblement, pitoyablement, il cherchait à rattraper par ses discours l’estime qu’il avait perdue, en faisant baptiser son fils et sa fille. C’est de ces misérables drames intimes que fut faite en partie la plus vaste persécution confessionnelle que le pays ait connue depuis la Révolution française. Sans Jaurès, Combes ne fût pas allé aussi loin dans l’application brutale de la loi. Sans Jaurès, il n’eût pas transformé la loi d’associations en instrument d’oppression ».

A l’époque, quand on lui reproche d’être mené par Jaurès, Combes déclare qu’il s’inquiète « peu de savoir si c’est le ministre qui mène ou qui est mené quand il applique le programme arrêté ! ». Dans Jean Jaurès, Marcelle Auclair écrit qu’en 1903, « Jaurès, soutien du ministère qui chasse les congrégations, voilà qui blesse ceux-là mêmes qui sont d’accord avec lui sur d’autres points. S’il arrive à un jeune de prendre la défense du socialiste, il est toujours un père, une grand-mère pour répondre : Ton Jaurès, c’est le terre-neuve du père Combes ! ». Les images illustrant Jaurès dans ce rôle sont tout d’abord celles nous le montrant sous la forme d’un chien suivant son maître, et celles où il figure en vassal du président du Conseil. Dans certaines occasions, les situations s’inversent, et c’est alors Jaurès qui tient le premier rôle. On note donc que le rôle donné à chacun d’eux par les caricaturistes dans la messe républicaine n’est pas toujours très précis. 

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Dans La communion de Jaurès par Cartier, Combes donne l’hostie au tribun à genoux devant lui. Légende : « Voici le pain de vie ». Dans le numéro 44 du Burin satirique d’Orens, année 1903, c’est Jaurès en vassal de Combes qui tient ses échasses. Ici, à l’aide d’un goupillon maçonnique, Combes bénit Méline repentant, en chemise, comme les Bourgeois de Calais, qui vient de se rallier à sa politique. Au loin, un brave curé en tombe sur les fesses de saisissement. Les échasses de Combes sont une allusion à sa petite taille. D’ailleurs, il se juge lui-même « petit de taille, commun de figure et de tournure ». Quant à Suarez, c’est ainsi qu’il le dépeint : « Une barbiche méphistophélique et une serviette de procureur, aussi haute que lui, constituaient à peu près les seuls traits originaux de son personnage. Il était fluet et ratatiné comme une vieille bigote sur son prie-Dieu. Légèrement voûté, la boule de son dos glissait au-dessus de lui, toutes les fois qu’il se redressait ». Dans Combes l’équilibriste d’Orens (Burin satirique 1903 N° 43), c’est Pelletan qui remplace Jaurès dans le rôle de vassal de Combes toujours juché sur ses fameuses échasses. Dans le numéro 11 de L’Arc en ciel de l’année 1904, Mille nous montre Jaurès actionnant la roue de la machine à bouffer du curé dont se goinfre Combes. Sur une autre gravure de Mille, l’enfant de cœur Jaurès encense Combes représenté le pied posé sur une croix brisée. Dans La messe rouge (N° 84 de La Flèche par Mille), les rôles s’inversent. Abandonnant l’encensoir, Jaurès devient curé franc-maçon bénissant le nouveau ministre de la Guerre Berteaux après la démission du général André en novembre 1904. Ici, l’enfant de cœur, c’est maintenant Combes qui porte sur un coussin rouge les attributs du nouveau ministre. Cette nouvelle liturgie républicaine orchestrée par la franc-maçonnerie se déroule devant un crucifix sur lequel est cloué un militaire à la place du Christ. En effet, cette estampe a été réalisée à l’occasion de l’affaire des fiches, montrant qu’à l’aide de délateurs francs-maçons, le général André bloquait l’avancement des officiers allant à la messe au profit d’officiers jugés plus républicains. On note qu’Orens, beaucoup moins hargneux, n’a pas produit d’estampes représentant Jaurès en curé à la solde de Combes, ou l’inverse. 

Le chien Jaurès, on le rencontre dans le numéro 191 de L’Assiette au beurre du 26 novembre 1904, intitulé Les cabots sauveteurs illustré par Radiguet. Ici, il est tenu en laisse par Combes. Légende : « Chien-loup français. Premier chien de garde du ministère Combes. Aspire à sauver ici-bas L'Humanité… qu’il a fondée ». Mais dans le même numéro du journal, c’est Louise Michel qui est représentée en terre-neuve. Légende : « Race terre-neuve. Aucune récompense. A passé son existence à sauver les malheureux ». Ici, la palme de la générosité envers les pauvres symbolisée par le terre-neuve, est décernée à Louise Michel, et pas au chien-loup Jaurès trop impliqué dans la lutte anticléricale et à sauver son journal L’Humanité. Sur une carte postale de la série La carte postale caricature (édition Gorce à Talence), Jaurès figure sous les traits d’un chien qui suit fidèlement Combes représenté en semeuse de la mort envers les religieux qu'il persécute. L'image du chien Jaurès est ici celle d'un gentil toutou qui suit docilement son maître. Quant à Combes en semeuse, il s’agit d’une parodie du timbre « la semeuse » dont les premiers exemplaires apparaissent en avril 1903. Une autre représentation de Jaurès en chien provient des suites de l'affaire Thalamas. Rappelons que le 14 novembre 1904, au lycée Condorcet à Paris, un élève qui fait une conférence sur Jeanne d’Arc, se voit répliquer par Thalamas, son professeur : « Vous envisagez la question au point de vue surnaturel ; moi je l’envisage au point de vue humain… Je ne crois pas en votre Dieu ; je ne crois pas en ses ministres ». Chaumié, ministre de l’Instruction publique, estimant que le professeur avait manqué de tact, le réprimande et le déplace au lycée Charlemagne. Autour de la statue de Jeanne d’Arc, place des Pyramides, des étudiants organisent une manifestation, et cet incident prend alors des proportions imprévues. Les socialistes s’indignent de la mesure disciplinaire frappant Thalamas. A la Chambre des députés, Sembat interpelle le ministre qui répond que si à la Sorbonne, on peut tout dire, ce n'est pas le cas dans les lycées, comme le rappelle d'ailleurs une circulaire de Jules Ferry. A son tour, Jaurès blâme en vain le ministre d’avoir agi avec trop de précipitation, et l’ordre du jour approuvant la fermeté pour maintenir la neutralité dans l’enseignement public, est adopté par 376 voix contre 34. Alors, dans la série La griffe par Eyram, Jaurès nous est présenté sous les traits d’un chien urinant en compagnie de Thalamas, contre la statue de Jeanne d’Arc. Légende : « Ce n’est pas cela qui ternira sa gloire ». On retrouve ici le tribun en roquet haineux. L'image du chien Jaurès est donc ambivalente, elle oscille du gentil toutou à celle du cabot enragé. Cette image de Jaurès en chien va le poursuivre puisqu’on la retrouve dans la caricature en janvier 1906 sur une carte postale intitulée Départ pour l’Elysée (F. Knudsen, Editeur – Paris). Ici, sur la route de l’Elysée, le chien Jaurès accompagne Fallières, nouvellement élu président de la République, succédant ainsi à Loubet qui ne souhaite pas renouveler son mandat.

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Le soleil de misère
En octobre 1903, lors des grèves d’Armentières, Jaurès sollicité par les syndicats pour trouver avec le patronat une procédure d’arbitrage, se rend sur le terrain. Face à l’extrême misère de ces ouvriers du textile, il se reproche la sorte d’indifférence égoïste dans laquelle il vit. Max Gallo écrit que « tourné vers ceux qui, avec lui, ont combattu pour la révision du procès de Dreyfus, quand ce n’était pas des prolétaires qui étaient en jeu, il lance : J’ai le droit de dire : à votre tour maintenant, il y a d’autres victimes, il y a d’autres accablés, il y a d’autres opprimés et ces ménages misérables… ont, ceux-là aussi, le droit de l’homme, la dignité de la personne humaine, et ce droit étant violé, c’est au nom de l’humanité que nous protestons… ». Orens dont les parents de très modeste condition travaillent également dans le textile, son père étant tisseur et sa mère couturière, dessine alors le N° 31 du Burin satirique intitulé Le soleil de misère. Ici, devant son discours du 7 novembre 1903, Jaurès montre du doigt, dans un soleil, un « ouvrier français et sa famille gagnant 2 frs par jour ». A côté du tribun, assis devant des sacs d’or, un gros personnage ventripotent contemple le spectacle d’un air dubitatif.

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Simple coup de vent

Le 20 novembre 1903, Waldeck-Rousseau s’oppose à l’amendement du sénateur Delpech qui exclut de l’enseignement toutes les congrégations, même celles qui sont autorisées, marquant ainsi la fin de l’enseignement congréganiste. C’est la dernière intervention de l’ancien président du Conseil pour protester contre la manière brutale dont est appliquée sa loi de 1901. Dans le N° 30 du Burin satirique intitulé Le ministère cul-de-jatte, c’est à l’aide du couteau de la loi Falloux que Waldeck-Rousseau coupe Combes en deux.  L’amendement Delpech est toutefois accepté, et les concours d’agrégation sont fermés aux ecclésiastiques. C’est Combes qui l’a donc emporté. Dans le N° 36 du Burin satirique, Combes sous la forme d’un animal diabolique tenant au bout de sa queue un prêtre pendu à un triangle maçonnique, souffle sur la flamme d’une bougie qui sort de la grosse tête de Waldeck-Rousseau. Légende : « Mr. Combes éteignant la bougie Waldeck-Rousseau. Séance du Sénat 21 novembre 1903. Vote de l’amendement Delpech Maigré. L’intervention Waldeck-Rousseau sur la loi d’enseignement (loi Falloux 1850) ». L’image de la bougie Waldeck-Rousseau rappelle les termes de Reinach qui, en décrivant l’art oratoire du personnage, disait lors de son intervention au Sénat le 27 février 1899 : « On dirait que cet homme qui ne fait pas un geste, froid, tranquille, presque immobile, ne s'adresse pas à l'entende¬ment par l'ouie mais par la vue ; ce n'est pas un bruit, c'est de la lumière qui passe ». Dans La comète Waldeck réalisée en 1902, le portrait qu'Orens nous fait de l'homme d'Etat correspond  déjà à cette description : ses idées se développent dans un rayon de lumière issu d'une étoile située sur son front.

A qui le tour
La participation du socialiste Millerand au gouvernement de Waldeck-Rousseau en tant que ministre du Commerce, avait placé Jaurès dans une position délicate. En effet, il prône à cette époque la collaboration avec les partis bourgeois. A gauche, on critique cette « politique révisionniste », et contre l’avis de Jaurès, on ne va pas lâcher Millerand jusqu’à son exclusion du Parti socialiste français, le parti de Jaurès. Jean Longuet, le petit fils de Karl Marx écrit à Kautsky au sujet de l’exclusion possible de Millerand, parce que symbolisant le courant hostile à la révolution, que cela « servira du même coup d’avertissement aux Deville, aux Rouanet et même à Jaurès », écrit Max Gallo. C’est le 4 janvier 1904 que Millerand est exclu du Parti socialiste français par la fédération de la Seine qui, en dépit des efforts de Jaurès, s’aligne sur les positions du mouvement ouvrier international. En janvier 1904, comme carte de bonne année pour ses abonnés à sa grande série du Burin satirique, Orens grave une eau-forte intitulée intitulé A qui le tour ? Cette composition constitue le N° 1 de la série. Ici, Millerand avec son diplôme du « socialisme bourgeois » en poche, reçoit dans le postérieur un violent coup de botte du « socialisme révolutionnaire de la Seine ». Jaurès contemple le spectacle, et pour répondre à la question posée, on devine que c’est maintenant lui qui pourrait être le prochain sur la liste.

Quelques jours plus tard, le 13 janvier 1904, Jaurès se représente à la vice-présidence de la Chambre des députés, fonction qu’il occupe depuis un an. Il est battu. Certains s’indignaient de voir trôner au perchoir « l’homme qui a chanté : Tous les bourgeois, on les prendra ! ». D’autres s’étonnaient d’y trouver dans ce rôle décoratif le tribun dont « la tenue négligée est l’une des attractions du Palais-Bourbon », et dont M. Deschanel, arbitre des élégances parlementaires, disait de Jaurès : « Ses pantalons sont d’un style moins sûr que ses discours ». Malgré toutes ces critiques, Jaurès est devenu un personnage officiel qui fréquente les salons comme ceux de la marquise Arconati Visconti et d’Elisabeth de Clermont-Tonnerre, duchesse de Gramont. A gauche, on l’accuse de trahir la classe ouvrière et, dans L’Ascète au beurre (parodie de L’Assiette au beurre), le dessinateur anarchiste Grandjouan le représente sous un aspect ventripotent, écrasant sous son gros postérieur la multitude des travailleurs affamés. Cette image d’un Jaurès en ennemi du peuple et en dupeur de la classe ouvrière, annonce les accusations de Péguy qui exécrant maintenant son ancien maître vient d’écrire le roi Dagobert qui est le double de la chanson guesdiste « j’ai mis ma carmagnole à l’envers… », dirigée contre Jaurès. Bientôt, Péguy écrira que ce que le tribun « avait fait du socialisme, ce qu’il avait fait du dreyfusisme, il voulait le faire de la France aussi. Une misérable loque… ». En précisant sa pensée, il ajoute : « ce que je veux dire aujourd’hui de M. Jaurès, c’est ceci seulement. Que peut-il y avoir de commun entre ce gros bourgeois parvenu, ventru, au bras de poussah, et un homme qui travaille ? En quoi est-il du peuple ? En quoi sait-il un peu ce que c’est que le peuple ? Qu’est ce qu’il a de commun avec un ouvrier ? ». C’est en 1903, que Gohier publie son Histoire d’une trahison contre les socialiste ralliés à la politique gouvernementale, c’est a dire contre Millerand et surtout contre Jaurès qui venait d’accepter la vice-présidence de la Chambre des députes. Dans cet ouvrage, l’auteur pourtant dreyfusard, mais aveuglé par sa haine envers Jaurès, lui reproche d'avoir poussé les prolétaires à sauver « le capitaine millionnaire » afin de permettre la suppression des conseils de guerre. Cette promesse faisant long feu, Gohier écrit que « la félonie des chefs socialistes perdit tout. Des milliers de victimes furent abandonnées au monstre : victimes du peloton, victimes de Biribi, victimes de la caserne. Leur martyre et leur sang procuraient de l'argent à Jaurès le démagogue... ».

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On reproche au tribun de basculer à droite pour se « rapprocher peu à peu de l’assiette au beurre », symbole dans la caricature des avantages matériels liés aux hautes fonctions officielles. C’est ce qu’illustre par exemple Radiguet dans le numéro 196 de L’Assiette au beurre (31 décembre 1904) sur deux dessins. Il nous montre en effet Jaurès en compagnie des ministres du Cabinet Combes autour de l’assiette au beurre de la République. C’est à cette époque que se construit l’image d’un Jaurès « dupeur du prolétariat ». Une bonne raison pour Orens de se réjouir en janvier 1904 de sa non réélection dans Les socialistes au pouvoir  (N° 4 du Burin satirique) où il montre Jaurès expulsé du perchoir par les urnes.

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Le congrès socialiste
Au mois d’août 1904, au congrès d’Amsterdam, Jaurès qui prêche toujours la collaboration avec les partis bourgeois, se voit vivement attaqué sur sa gauche. Kautsky l’accuse d’avoir « ruiné le socialisme prolétarien de son pays pour des années ». Guesde lui reproche son engagement dans l’affaire Dreyfus et l’anticléricalisme, autant de duperies déviant l’assaut du prolétariat contre la forteresse capitaliste. Nemec l’accuse d’avoir été trop loin : « ce n’est pas nous qui nous servons des partis bourgeois pour arriver à nos fins, ce sont les partis bourgeois qui se servent de nous pour consolider le régime capitaliste ». Rosa Luxembourg déclare que « Jaurès fait fi de la lutte des classes, de la solidarité internationale ». Mais c’est l’Allemand Bebel le plus agressif. Pour les socialistes allemands, Jaurès est un « grossen verderber », un grand corrupteur du prolétariat. Bebel lui reproche de s’être « compromis de la façon la plus grave, en soutenant continuellement Millerand. Ça a été le pas le plus fatal de votre vie, le piège le plus dangereux que vous ayez pu tendre au socialisme international… Vous éloignez du socialisme les prolétaires conscients et vous cachez sous l’étiquette socialiste des éléments suspects qui viennent de la bourgeoisie ». Orens, dans Le congrès socialiste (L’Actualiste N° 4, août 1904) rapporte l’événement et les charges contre Jaurès.  Sur cette estampe, le gros tribun tombe donc à la renverse dans l’assiette au beurre assailli par les flèches de Guesde, Vaillant et Bebel. On distingue à côté de lui une bouteille marquée « eau du Jourdain » (sempiternelle allusion au baptême de ses enfants et à la communion de sa fille) portant cette fois un « cachet rouge ».

Le général André ressuscite l’affaire Dreyfus
La fin de l’année 1903 va être marquée par un coup de tonnerre qui remet d’actualité l’affaire Dreyfus. Au cours de son enquête, le général André déniche des documents qui avaient été dissimulés parce que favorables à Dreyfus, et découvre que deux pièces importantes du dossier secret avaient été falsifiées par le colonel Henry qui s’était finalement suicidé en 1898 dans sa prison. De plus, plusieurs témoignages dont celui de Cernuski entendu en dernière heure à Rennes, se révèlent faux. Le 19 octobre 1903, André informe le président du Conseil de la gravité des faits découverts. En novembre, le dossier est transmis au garde des Sceaux, ministre de la Justice, M. Vallé. Dreyfus est alors autorisé à déposer une requête en révision de l’arrêt du Conseil de guerre de Rennes : « … Ma condamnation, si péniblement arrachée à des juges dont les doutes s’exprimaient sous forme de circonstances atténuantes, est donc le produit du faux et du mensonge. Je demande la révision de mon procès, parce qu’il me faut tout mon honneur, pour mes enfants et pour moi, parce que je n’ai jamais manqué à aucun de mes devoirs de soldat et de Français ». Le 27 novembre, le Conseil des ministres autorise le garde des Sceaux à transmettre la requête de Dreyfus à la commission de révision. Le général André ressuscite l’affaire Dreyfus, tel est le titre du numéro 39 du Burin satirique (8 décembre 1903) d’Orens. Sur cette eau-forte tirée à 250 exemplaires, le général André affublé de la balance de la justice en guise de boucles d’oreille, ouvre une boîte marquée « Affaire Dreyfus » d’où, comme un diable, sort la tête du capitaine montée sur un ressort. Le nouveau héros de l’Affaire dans la recherche de la vérité est ici ponctuellement incarné par André. On peut une nouvelle fois s’interroger sur l’ambiguïté du dessin. Dreyfus est-il un jouet entre les mains d’André ? Est-il un diable venant jeter le trouble après la liquidation de l’Affaire par Waldeck-Rousseau ? S’agit-il de l’évocation de l’île du Diable qui a accueilli si peu hospitalièrement le condamné de 1894 ? Chaque camp pourra l’interpréter à sa façon.

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Le Noël israélite
La commission de révision déclarant le 24 décembre à l’unanimité qu’il y a bien lieu à révision, Orens fête l’événement en gravant Le Noël israélite (Burin satirique N° 42). Ici, Dreyfus maintenant en uniforme militaire, triomphant et sûr de son bon droit, chevauche un cheval de bois avec, sur ses épaules, son sabre servant de fléau à la balance de la justice. Sur la cheminée, une statue de la Vérité figurée par une femme nue avec son miroir sur sa tête, côtoie un buste de Zola avec son « J’Accuse » inscrit sur le socle. Dreyfus n’est maintenant plus un homme comme les autres habillé en civil comme dans A la recherche d’un gîte. Il a retrouvé son uniforme militaire et sa stature de victime à qui l’on reconnaît enfin le droit de se défendre. En guise de cadeau de Noël, Orens l’a même décoré par anticipation. Jusqu’à cette date, Orens semblait avoir évité de s’engager dans un des deux camps. Dans A la recherche d’un gîte, en cultivant avec brio l’art de l’équivoque il s’était contenté de décrire les souffrances morales endurées par Dreyfus. A partir de décembre 1903, il s’enrôle franchement du côté des dreyfusards pour clamer son indignation face au calvaire du capitaine.   

Les grandes figures de l’affaire Dreyfus
A la suite de la relance de l’affaire Dreyfus par le général André, c’est toute la machine judicaire qui se remet en marche. A cause de son jeune âge, Orens qui n’avait pas pu illustrer le début de l’Affaire, prend soudain sa revanche, et en décembre 1903, décide alors d’entreprendre une série rétrospective sur les principaux protagonistes. Cet ensemble terminé 5 mois plus tard et intitulé Les grandes figures de l’affaire Dreyfus se compose de 25 eaux-fortes aquarellées, tirées à 150 exemplaires seulement. On trouve en plus 20 essais numérotés et signés à la main. Deux gravures (n° 9 et 22) sont en partie inspirées de dessins de Léandre publiés en 1898 et 1899 dans le journal Le Rire. Il s’agit d’une série de portraits caricaturaux dont certains seront retenus par l’histoire. On y retrouve donc le colonel Henry avec son rasoir, le Juif antisémite Arthur Meyer, les avocats de Dreyfus : Demange et Labori victime d’un attentat lors du procès de Rennes, Waldeck-Rousseau que certains qualifient de « poisson vertical », et Orens d’homme « au masque de terre, aux yeux de faïence et au cœur d’artichaut », et bien d’autres encore dont nous aurons l’occasion de parler. Nous donnons ci-dessous la liste des 25 eaux-fortes de la série :
 
1. Scheurer-Kestner
2. Me Demange avocat de Dreyfus 1894 - 1899
3. Mr Joseph Reinach
4. Mr Jean Jaurès
5. Ct Esterhazy l’honneur de l’armée ?
6. Mr Brisson
7. Emile Zola J’ACCUSE
8. Mr Anatole France de l’Académie française
9. Le colonel Picquart à la prison du Cherche Midi
10. Mr Quesnay de Beauregard. Dreyfus est coupable, je l’affirme Karl on me l’a dit
11. Mr. Waldeck-Rousseau l’homme au masque de terre aux yeux de faïence et au cœur d’artichaut…
12. Mr G. Clemenceau
13. Me Labori défenseur de Dreyfus victime d’un bandit inconnu à Rennes
14. Maurice Barrès le fleur du patriotisme français mais Lorrain avant tout, inventeur du nationalisme, écrivain distingué, causeur charmant, grand fumeur de petites cigarettes
15. Mr Méline voila 2 ans que je fais le poireau et je ne vois pas encore d’affaire Dreyfus
16. Lucien Millevoye la 1er colonne de la Patrie (5c) entré dans la politique par la porte du four boulangiste et sorti par l’ouverture du dossier Norton. Réélu à Paris grâce à l’affaire Dreyfus où il montra sa grande bravoure et sa haute taille
17. Henri Rochefort
18. Mr Jules Lemaître
19. Droits de l’homme. Président Francis de Pressensé
20. Paul Déroulède
21. Mr Arthur Meyer
22. Au nez de Juif désossé, Ed. Drumont préparateur en chef
23. Alfred Dreyfus roi des martyrs (D.R.D.M.)
24. Colonel Henry
25. Le Bon ?

Le calvaire Dreyfus
Peu de temps après le lancement des Grandes figures de l’affaire Dreyfus, en janvier 1904, pour illustrer les souffrances morales et maintenant physiques endurées par le capitaine, Orens compose alors une intéressante série rétrospective de 6 lithographies intitulée Le calvaire Dreyfus dont nous donnons la liste :

1.    Décembre 1894. dégradation du capitaine A. Dreyfus par le général Mercier
2.    A l’île du Diable. Le supplice de la double boucle et des photographies de famille par le ministre Lebon
3.    1898 E. Zola accuse le conseil d’avoir acquitté par ordonnance Esterhazy
4.    Suicide du brave colonel Henry auteur du faux présenté comme authentique par Cavaignac à la Chambre le 7 juillet 1898 et qui tendait à prouver que Dreyfus était un traître
5.    La cour de cassation casse le jugement de 1984 et estime que le bordereau est d’Esterhazy, le conseil de guerre de Rennes condamne quand même Dreyfus à 10 ans par 5 voix contre 2 avec circonstances atténuantes, E. Loubet fait remise à Dreyfus de la peine qu’il aurait eu à subir et Waldeck amnistie tout le reste
6.    Décembre 1903. le général André découvre de nouveaux faux et la cour de cassation  est à nouveau saisie de l’Affaire. Le capitaine Dreyfus attend sa réhabilitation

L’artiste qui résume à sa manière le calvaire de l’accusé, pense de toute évidence que la réhabilitation du capitaine est imminente.

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Alfred Dreyfus roi des martyrs
Dans le numéro 23 des Grandes figures de l’affaire Dreyfus réalisé en avril 1904, on découvre un autoportrait d’Orens, moyen pour l’artiste de marquer sans ambiguïté sa prise de position en faveur du capitaine. Sur cette intéressante composition intitulée Alfred Dreyfus roi des martyrs, l’artiste s’est représenté tenant un gigantesque porte fusain avec lequel il vient de réaliser son œuvre : Dreyfus en roi des martyrs. Il s’agit de la représentation de la tête du capitaine devant un cierge allumé qui joue un peu le rôle d’un crucifix sur lequel le classique I.N.R.I. est remplacé par un phylactère portant les initiales D. R. D. M. (Dreyfus roi des martyrs). On note aussi que la bougie de la Vérité éteinte du numéro 1 de A la recherche d’un gîte, est maintenant allumée indiquant qu’un événement important s’est produit, et que la quête de la Vérité est à nouveau en marche. Avec l’espoir qui renaît, on assiste à une rupture de l’image du capitaine dans le dessin satirique d’Orens. A l’instar du numéro 42 du Burin satirique de décembre 1903, le Dreyfus voûté homme comme les autres qu’Orens nous avait présenté en juillet 1902 dans A la recherche d’un gîte, se redresse soudain dans l’imagerie, et l’ampleur des injustices qui l’accablent, se dévoile aux yeux d’Orens qui, comme les dreyfusards, croyait l’affaire terminée d’une manière bancale et humiliante pour le capitaine. Les nouveaux faux découverts dans son dossier augmentent la perception de l’injustice dont il est victime, et le fait qu’il soit gracié mais toujours juridiquement coupable apparaît maintenant encore plus insupportable. Aussi, sa stature de martyr se renforce-t-elle, car l’ampleur de son calvaire devient plus évidente.

Comme nous l’avons vu avec le numéro 1 de A la recherche d’un gîte, on sait que l’image de la bougie allumée pour symboliser la recherche de la Vérité, est une variante du symbole de la femme nue sortant du puits de la Vérité avec son miroir. Cette allégorie qui était déjà utilisée avant l’affaire, est devenue caractéristique de la culture de l’événement. Un des premiers à l’avoir utilisée est Pépin qui nous montre Drumont s’apprêtant à la coiffer avec l’éteignoir de La Libre Parole (Le Grelot du 19 décembre 1897). Pour les artistes anti-dreyfusards, le jeu consiste à retourner ce cliché en ayant recours à l’utilisation d’interprétations dévalorisantes. Avec un dessin intitulé La vérité sort de son puits publié dans le Psst… !, Caran d’Ache transforme d’une manière ordurière cette métaphore en nous présentant Zola sortant du trou des cabinets avec Dreyfus sous un bras. Légende : « cou cou, le voilà !». Quant à Molynk, dans le numéro 106 de sa grande série couleur, à l’occasion de la réhabilitation du capitaine en juillet 1906, il nous montre Jaurès le sortant d’un pot de chambre marqué « extrait de honte ». Les caricaturistes anti-dreyfusards ont bien compris la puissance symbolique de l’image de la Vérité sortant de son puits. Aussi la tournent-ils en dérision.

Sur la gravure d’Orens Alfred Dreyfus roi des martyrs, le capitaine porte sur la tête la couronne d’épines du Christ dont la plus grosse est figurée par la méchante tête du général Mercier qui, de sa grosse langue bifide de serpent venimeux, blesse l’innocente victime au front. Rappelons que lors du procès de Rennes en 1899, l’acharnement de Mercier qui réaffirme contre toute vraisemblance son intime conviction de la culpabilité du capitaine, explique qu’il soit devenu dans le dessin satirique dreyfusard, la véritable tête de Turc des caricaturistes comme l’illustre ici Orens. Dans Dreyfus roi des martyrs, à travers Mercier qui blesse Dreyfus au front, c’est aussi l’Armée qui est visée.

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Le Thermomètre de la vérité
C’est ce qu’Orens expose d’ailleurs sans équivoque dans le numéro 12 du Burin satirique de mars 1904 intitulé Le Thermomètre de la vérité. Sur cette eau-forte présentant une transposition et un amalgame symboliques intéressants, et réalisée à la même époque que Dreyfus roi des martyrs, l’Armée est figurée par le sabre. Mais dans Le Thermomètre de la vérité, Orens a également placé le goupillon désignant l’Eglise sur la balance de la Justice. On comprend que dans Dreyfus roi des martyrs, l’Eglise est maintenant symbolisée par la couronne du Christ. Dans Le Thermomètre de la vérité, en s'inspirant de l'image de la Vérité sortant du puits, Orens associe les symboles de la Vérité et de la Justice d'une manière tout à fait remarquable. En effet, tout d’abord, par sa forme allongée, le grand et profond thermomètre est lui-même une habile transposition du puits de la Vérité. De plus, en haut de la gravure, et comme si elle sortait du thermomètre, une femme nue se tient debout. Détail intéressant, cette femme tient  le miroir de la Vérité en équilibre sur sa tête. On remarque en effet qu’elle a déjà les deux mains occupées à tenir les fils de la balance de la Justice. Cette femme incarnant à la fois Vérité et Justice, jongle avec les attributs emblématiques de ces deux représentations généralement figurées séparément. Ce thermomètre-puits porte des graduations habilement marquées par les ondulations de la longue chevelure de la femme nue. Au fond du puits, dans l’ombre, ces graduations indiquent la culpabilité ; au milieu, à l’équilibre donc, elles marquent la solution bancale de la grâce ; et vers le haut, l’innocence. Un plateau de la balance qui descend, montre la culpabilité de l'alliance du sabre et du goupillon, et l'autre qui monte vers la lumière, l'innocence de Dreyfus. Légende : « La Cour de cassation ordonne une instruction supplémentaire sur les faux découverts dans les dossiers de l’affaire Dreyfus et déclare la demande de révision formulée par Dreyfus recevable en la forme. 5 mars 1904 Paris ».

Sur trois autres dessins aquarellés, recopiés à 10 exemplaires, datés de 1904 et intitulés Le général Mercier 1894, Le général Mercier 1904, et L’écrasement, Orens illustre à nouveau le rôle odieux de l’Armée et de l’Eglise, et l’écrasement de cette sinistre alliance par le bloc Dreyfus. On remarque à nouveau l’extraordinaire habileté d’Orens à jongler avec les symboles les plus divers, usant d’associations et de mises en scène graphiques astucieuses et inédites qui interpellent l’imaginaire par la richesse iconographique de leur contenu. L’artiste se révèle sous les traits d’un véritable virtuose de la caricature.

À l’île du Diable
Avec son Dreyfus roi des martyrs, Orens n’a pas hésité à faire descendre le Christ de sa croix et à le remplacer par Dreyfus. Pour l’y conduire, il a auparavant tracé son chemin de croix avec sa série Le Calvaire Dreyfus. Comme Jésus, Dreyfus subit humiliations et tortures. Dans A l’île du Diable (Le Calvaire Dreyfus N° 2), Dreyfus est ainsi soumis au « supplice de la double boucle » (torture physique) et à celui « des photographies de famille par le ministre Lebon » (torture morale). Rappelons que la mise aux fers de nuit de Dreyfus ordonnée par Lebon, ministre des Colonies, avait été décidée à la suite de la fausse nouvelle de son évasion le 3 septembre 1896. Cette fausse nouvelle avait été lancée par Mathieu Dreyfus, son frère, afin que l’on ne tienne pas l’Affaire comme définitivement classée. Elle aggrave cependant le sort du condamné. Dans l’attitude de Dreyfus à demi dénudé avec le chat à neuf queues posé sur sa jambe, on retrouve toute l’imagerie de la Passion du Christ.

Dans le numéro 1 de L’Actualiste 1905 intitulé Maxime Gorki à la torture, Orens reprend l’image de la blessure au front en nous montrant maintenant Nicolas II qui vient de faire arrêter Maxime Gorki après le massacre du 22 janvier 1905 à Saint-Pétersbourg, le blessant au front à l’aide de sa langue de serpent en pointe de flèche. Le front étant pour l’écrivain le siège de la libre pensée, il s’agit là d’une blessure morale. On comprend que dans Dreyfus roi des martyrs, Mercier qui blesse au front Dreyfus le fait aussi souffrir moralement en continuant de l’accuser à tort de trahison. Le calvaire de Dreyfus, c’est aussi celui de l’attente interminable de sa réhabilitation comme l’illustre Orens en 1904 avec un dessin original aquarellé, recopié à 10 exemplaires et intitulé C’est long. Ici, les mots « justice, innocence, révision » apparaissent dans la fumée qui sort de la pipe que Dreyfus fume assis dans un fauteuil. Orens qui estimait imminente la réhabilitation du capitaine, exprime son impatience à travers Dreyfus lui-même. En résumé, on note qu’Orens nous montre le capitaine détrônant maintenant le Christ sur le plan du calvaire infligé à un être vivant comme le confirme d’ailleurs l’inscription « D. R. D. M. » sur le phylactère du N° 23 des Grandes figures de l’affaire Dreyfus.

Zola le nouveau Christ
Si dans Dreyfus roi des martyrs, on remarque une accumulation de symboles, on note aussi que l’artiste n’a pas été au bout de son analogie christique, cette dernière étant limitée au dolorisme, donc au corps physique du Christ fait homme, et non au verbe, c’est-à-dire à la dimension prophétique de son enseignement. La question qui se pose est de savoir s’il l’a fait d’une manière volontaire. La réponse est oui, car il avait pour cela de bonnes raisons. En fait, avec son J’accuse du 13 janvier 1898, dans la mémoire collective, le véritable héros de l’affaire Dreyfus n’est pas le capitaine dont le rôle passif est cantonné à celui de la victime qui se limite en souffrant à clamer sur tous les tons son innocence, mais bien Zola qui est partout représenté dans une attitude héroïque en pourfendeur du mensonge pour faire éclater la Vérité et la Justice. Zola « est le premier à faire du combat pour la révision du procès Dreyfus une cause morale, et un devoir républicain. Du coup il a donné à l’action des partisans de Dreyfus une cohérence nouvelle qui dépassait la cause du déporté de l’île du Diable », écrit Jean Denis Bredin. Les dreyfusards vont maintenant se battre, au-delà de la cause de Dreyfus, pour un idéal de Justice et de Vérité.

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Si Dreyfus remplace occasionnellement et symboliquement le Christ sur sa croix en tant que nouveau martyr, cette image évoque aussi la Résurrection de l’affaire, en écho à l’image du Christ ressuscité. Mais pour Orens c’est bien l’auteur de « J’accuse » et non Dreyfus qui incarne le verbe afin de proclamer la Vérité pour le rétablissement de la Justice dans une dimension universelle. C‘est ce qu’il illustre avec brio et éclat dans le numéro 3 du Calvaire Dreyfus. Sur cette lithographie tout à fait unique en son genre dans le dessin satirique de toute l’Affaire, Zola est maintenant figuré les bras en croix, en nouveau Christ mort pour le rétablissement de la Vérité. Sortant du tombeau tout illuminé de gloire, les pieds inclinés, il s’élève vers le ciel. Il est investi de tous les symboles de lumière : soleil derrière la tête, torche et miroir de la Vérité dans les mains. Ces symboles s’opposent à la noirceur du décor et des trois corbeaux volant autour de sa tête dont l’un s’apprête à lui donner un méchant coup de bec vengeur sur le crâne. Ces oiseaux symbolisent généralement l’Eglise dans la caricature anticléricale, et s’ils sont ici au nombre de trois, ils évoquent sans doute une critique de la sainte Trinité. L’image du corbeau noir est aussi celle du mensonge et de l’obscurantisme régnant au fond du puits de la Vérité. Le mot de « faux » est gravé sur les rochers entourant Zola, rappelant ceux récemment découverts par André dans le dossier Dreyfus. Derrière l’écrivain, la croix du Christ au pied de laquelle sont réfugiés un prêtre et un militaire, est vide de son occupant habituel. Les représentants de l'Armée et de l'Eglise contrits, honteux et apeurés, se tiennent enlacés à son pied, accusés de mensonge et montrés du doigt par Picquart qui exhibe Esterhazy, le véritable coupable. Légende : « E. Zola accuse le Conseil d'avoir acquitté par ordre Esterhazy ». Enfin, sur la tête de l’écrivain, on découvre un phylactère identique à celui figurant sur la tête de Dreyfus roi des martyrs, et maintenant marqué « J’ ACCUSE ». Zola nous est donc représenté en nouveau prophète de la Vérité remplaçant dans sa dimension christique le Christ lui-même au nom duquel l’Eglise a menti (Zola dénonce en effet dans son J’accuse la passion cléricale). La représentation par Orens de Zola concentrant sur lui tous les attributs de la lumière évoque un passage au caractère prophétique de son J’accuse : « Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme ».

Les références christiques dans l’Affaire sont nombreuses. Déjà, au cours du premier procès contre Emile Zola, après son J’accuse (procès qui se déroule entre le 7 et le 23 février 1898), l’intervention de Georges Clemenceau provoque des rires quand, montrant le Christ au-dessus de la cour d’assises, le tombeur de ministère qui se refait une virginité politique lors de l’Affaire, s’écrie « la voilà la chose jugée ». Il apparaît clairement qu’Orens reprend à son compte cette analyse qui, à notre connaissance, n’est exposée par aucun autre caricaturiste. Orens connaissait-il ce détail historique, il est difficile de le savoir. Quant on sait qu’il s’est inspiré d’images verbales prononcées par Jaurès lors de certains de ses discours à la Chambre des députés, et qu’il les a réinterprétées avec talent sous une forme graphique, on peut penser qu’il connaissait cet épisode du procès de Zola. Quoiqu’il en soit, il est intéressant de noter ici la correspondance entre le textuel et le visuel.

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Une révolte qui déborde le cadre de l’Affaire
A partir de 1904, et à l’occasion de l’affaire Dreyfus, Orens se révolte contre les valeurs de la civilisation. Il attaque tout d’abord le christianisme avec son Zola figuré en nouveau Christ, puis la justice avec son Dreyfus roi des martyrs. Il dénonce aussi l’alliance du sabre et du goupillon, et plus particulièrement l’Armée en la personne de Mercier qualifié de « semeur de faux » dans le numéro 13 du Burin satirique 1904. Mais très vite, sa révolte déborde le cadre de l’Affaire. Lors de la guerre russo-japonaise qui éclate en février 1904, dans le numéro 8 de L’Actualiste 1904 intitulé Les civilisés, Orens représente un Russe et un Japonais s’entretuant devant un crucifix sur lequel le Christ n’est plus qu’un simple squelette. Légende : « Russes et Japonais après 20 siècles de christianisme ». Dans le N° 70 de la série réalisé après les massacres de Saint-Pétersbourg du 22 janvier 1905, l’artiste met sur un pied d’égalité les atrocités commises contre des civils comme entre militaires qui s’entretuent. Sur cette estampe, les chefs coupables d’exterminer leur peuple doivent rendre des comptes à Saint Jean qui proclama un jour : « Toute l’humanité ne sera qu’une famille ». Quant à l’image du Christ sous la forme d’un squelette, on la retrouve dans le numéro 99 de L’Actualiste 1906 intitulé L’œuvre du serpent rouge figurant maintenant Aristide Briand en serpent rouge enroulé autour de la croix marquée « A louer ». Dans Dreyfus roi des martyrs, on se souvient que Mercier blessait au front le capitaine de sa langue bifide. De même, dans L’œuvre du serpent rouge, la langue en pointe de flèche de Briand blesse ici le crâne du Christ au front pour montrer que c’est son enseignement même qui est visé. Orens illustre le point de vue de certains catholiques qui estiment que la séparation des Eglises et de l’Etat dont Briand est le maître d’œuvre, aboutit à une déchristianisation de la France. Cet argument est repris en 1914 par une minorité qui voit dans le conflit une juste punition de Dieu envers la France républicaine autrefois considérée comme la fille aînée de l’Eglise. L’artiste a aussi recours à l’image de la Véronique, linge qui lui servit à essuyer le visage du Christ et qui retint son empreinte. C’est ce qu’il fait pour illustrer le péril jaune dans le numéro 20 de L’A.S. 1905 où Oyama vainqueur des Russes à Moukden, présente à la face du monde le drapeau de guerre japonais marqué du visage du Mikado. Cette image est reprise dans le numéro 96 de la série où Guillaume II expose le visage de Pie X coiffé d’une tiare à pointe de casque venant se superposer à l’image du Christ dont on devine à l’arrière plan la longue chevelure et la couronne d’épines. Symbolique qui vient illustrer le qualificatif de « pape au caractère pointu ».

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Dans le numéro 57 de L’Actualiste daté de décembre 1904 et intitulé Pauvres gens, la révolte de l’artiste atteint un sommet. Il nous montre les généraux russes et japonais indiquant à leurs hommes un crâne marqué « patrie » dans lequel les armées s’engouffrent pour mourir. Du sang coule du doigt des généraux des deux camps. Cette estampe antipatriotique est unique dans l’œuvre d’Orens. En effet, après le coup de Tanger (mars 1905) qui fait craindre une guerre entre la France et l’Allemagne, on note en France une résurgence du patriotisme qui commence alors à se refléter dans l’œuvre de l’artiste. Ce patriotisme basé sur la peur de l’Allemagne est caractéristique du transfert de la foi religieuse vers le culte de la patrie. Ce transfert est précisément visible dans le numéro 96 de L’Actualiste où Guillaume II expose le visage de Pie X avec la légende : « La séparation l’influence étrangère », et dans L’œuvre du serpent rouge (Actualiste 1906 N° 99) où des pointes de casques allemands marquées d’un point d’interrogation sont plantées au pied de la croix du Christ-squelette suggérant que c’est peut-être Guillaume II qui tire les ficelles pour affaiblir la France en la déchristianisant par l’intermédiaire de Briand, ministre des Cultes. Cette analyse est encore illustrée par le N° 94 de la série où l’on découvre le pape prêchant « en sa nouvelle chaire à saucisses la guerre sainte contre la République ». Ici, la « nouvelle chaire à saucisses » en question, c’est Guillaume II métamorphosé en truie dont les mamelles et la queue sont des pointes de casque. On note maintenant que tout ce qui risque de nuire à la cohésion nationale face au danger extérieur, est interprété comme pouvant être l’œuvre de l’Allemagne. En effet, après la conférence d’Algésiras sur la question marocaine imposée par Berlin où les thèses françaises l’ont finalement emporté, l’Allemagne isolée diplomatiquement, accélère le rythme de ses armements et crie à l’encerclement. L’interprétation d’Orens dans L’œuvre du serpent rouge est intéressante car elle illustre déjà d’une manière sous-jacente un des grands thèmes mobilisateurs de la propagande patriotique de la Grande Guerre, celui de l’association du sentiment religieux et du  culte de la patrie qui s’impose avec force. C’est ce qu’illustre alors H. Nozais en 1914 avec une estampe enrôlant le Christ et le soldat « pour l’humanité, pour la patrie ».

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