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Gravure de Orens, Portrait de Déroulède, 1904.

Par Bruno de Perthuis

Article intitulé  « Orens : un artiste et une œuvre marqués par l’Affaire », publié dans Cartes postales et collection, n° 230, août 2007, p. 16-24.

Orens, Bonaventure, Charles Denizard naît à Pontru dans l'Aisne le 8 mai 1879. Plus tard, il utilisera son peu courant prénom Orens comme pseudonyme, pour signer ses œuvres, alors qu’il semble que son prénom usuel soit Charles. A l’âge de douze ans, il travaille dans une imprimerie d'Amiens où il se familiarise avec la lithographie, la gravure et toutes les techniques de son futur métier d’artiste. De plus, le soir après sa journée de travail, il se perfectionne dans les arts graphiques en fréquentant une école municipale de dessin. Le 22 décembre1894, lorsque Dreyfus est condamné à la déportation pour haute trahison au profit de l’Allemagne, Orens est alors âgé de quinze ans seulement. A cette époque, lors de la condamnation du capitaine juif, personne ne doutant de sa culpabilité, il n’y a pas encore d’affaire Dreyfus. Orens ne sait pas encore que l’Affaire marquera une grande partie de son œuvre.

En 1896, grâce à une bourse du ministère de l'Instruction publique lui permettant de suivre l'enseignement de l'Ecole des Beaux-arts de Paris, Orens s'installe au 82 de la rue du Temple et s'inscrit dans la classe de Jules Jacquet. Dans son dossier d’inscription conservé aux Archives Nationales, on trouve en effet une demande du 23 septembre 1896 de Jules Jacquet adressée au directeur de l’établissement, pour l’inscription à son atelier d’Orens Denizard. Jules Jacquet était alors professeur de gravure, technique dans laquelle Orens excellera plus tard comme on peut le vérifier dans sa célèbre série du Burin satirique dont les premiers numéros sortent en mai 1903. Le 18 novembre 1897, Orens Denizard passe avec succès l’épreuve d’admission à la section de peinture. Le 26 juin 1898, une demande d’inscription d’Orens Denizard sur la liste des élèves de son atelier est adressée au directeur de l’établissement par Aimé Morot. Dans le numéro 22 de juillet 1902 du Cartophile, Charles Fontane précise qu’Orens suit également les cours dispensés par Flameng et Cormon. Dès 1898, il expose au Salon « un admirable portrait de Meissonnier ». Ses travaux lui valent la remise de deux médailles, l'une d'argent, l'autre de bronze.

C’est à cette époque, à l’automne 1897, que l’affaire Dreyfus commence à occuper la une des journaux et que la France se divise en deux camps farouchement hostiles. En août 1896, le colonel Picquart avait découvert que le bordereau à l’origine de la condamnation du capitaine était de la main d’un autre officier : Esterhazy. Le 14 novembre 1897, le sénateur Scheurer-Kestner publie dans Le Temps une lettre indiquant que des faits nouveaux se sont produits prouvant l’innocence de Dreyfus. Quant à Jaurès qui va bientôt rejoindre la cause de l’accusé, il garde toujours le silence, n’ignorant pas « que dans certains départements, surtout ceux du Midi, beaucoup de socialistes sont hostiles au syndicat judaïco-financier. Ils vont même jusqu’à dénoncer les youtres de la finance ou bien défendent Esterhazy contre l’abominable complot tramé contre lui », précise Max Gallo dans son Grand Jaurès. Sur la réserve, dans un souci d’équilibre, Jaurès écrit : « Que Dreyfus soit juif ou chrétien, il m’importe peu ; et si l’odeur de ghetto est souvent nauséabonde, le parfum de rastaquouère catholique des Esterhazy et autres écoeure aussi les passants ». Le 10 janvier 1898, Esterhazy considéré par les dreyfusards comme le vrai coupable, est jugé et acquitté. Le 13 janvier, Zola publie son "J’Accuse" dans L’Aurore. Le 19 janvier, Jaurès signe le manifeste socialiste invitant les prolétaires à ne pas s’enrôler dans cette guerre civile bourgeoise qu’est l’affaire Dreyfus. Mais aussitôt après, il s’engage à fond aux côtés des partisans du capitaine, et s’impose comme le leader parlementaire des dreyfusards, de Zola en particulier, et contre l’armée et les antisémites. C’est donc en tant qu’étudiant qu’Orens a vécu ces événements. Encore trop jeune pour produire des dessins, il est probable qu’il n’en a pas moins suivi avec intérêt l’enjeu, et dans son œuvre caricaturale, Jaurès va tenir une place de choix.  

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Gravure de Orens, "Drumont", série Les Grandes figures de l'Affaire Dreyfus, 1904.

Dans son journal La Libre parole, Drumont surnommé le « pape de l’antisémitisme », se déchaîne contre les Juifs, ce qui explique que des caricaturistes comme Léandre, Léal da Camara, Lion ou Moloch entre autres, nous le représentent en ogre des Juifs comme le fera d’ailleurs Orens à partir de 1902 avec le numéro 11 des Plumivores (Drumont castrant la race honnie) et le numéro 22 des Grandes figures de l’affaire Dreyfus (Drumont faisant cuire une fricassée de nez juifs). D’autres journaux à tirage important, L’Intrangiseant de Rochefort, La Patrie de Millevoye, L’Autorité de Cassagnac et La Croix des pères assomptionnistes, prêtent aussi à ce mouvement un appui efficace. Quand un caricaturiste comme Orens nous montre Drumont s’acharnant contre les Juifs, il s’agit de dessins dénonçant l’antisémitisme odieux du personnage. Ces estampes qui sont souvent décrites comme des dessins antisémites virulents sont donc analysées à contre sens. Précisons d’ailleurs que dans le Burin satirique (N° 8 et 40 1903, N° 27 1904), Orens proteste avec indignation contre les pogroms de Kischinef qui sont d’après lui orchestrés par Nicolas II contre la communauté juive de la ville. De même, lorsque l’artiste s’amuse à représenter Combes dévorant des curés (Burin satirique de 1903 N° 45), ou sous la forme d’un diable faisant cuire une fricassée de crucifix (Panthéon Orens 1904 N° 1), il retourne l’image de Drumont faisant cuire une fricassée de nez juifs pour montrer que l’anticléricalisme de Combes s’apparente dans la haine de la soutane à celle de Drumont envers les Juifs. Ici, contrairement à l’interprétation généralement donnée à ce genre d’image, il ne s’agit pas de dessins anticléricaux, mais d’attaques illustrant l’acharnement de Combes contre tout ce qui porte la soutane. En jouant d’un effet miroir subtil, il renvoie donc toutes les haines de son époque dos à dos pour en dénoncer les excès. On ne peut pas non plus en tirer la conclusion qu’Orens est un agent du cléricalisme car c’est avec véhémence qu’il dénonce l’engagement majoritairement antidreyfusard de l’Eglise. Les prêtres à l’aspect grotesque nous sont alors présentés comme d’ignobles personnages. On note que pour analyser correctement une caricature, il convient non seulement de la resituer dans le contexte de l’époque, mais également dans l’ensemble de l’œuvre d’un artiste. Précisons d’ailleurs que l’anthropophagie était monnaie courante dans la caricature de la Belle Epoque. Aussi, dans le N° 519 du Pilori (29 mars 1896), Jaurès cherche-t-il la meilleure recette pour bouffer du contribuable, alors qu’à l’occasion de la guerre russo-japonaise de 1904 – 1905, ce sont les Nippons qui mangent les Blancs comme l’illustrent si bien Muller et Orens, et durant la Grande Guerre, c’est à toutes les sauces qu’on accommode Guillaume II. Notons encore que d'autres illustrateurs opposent l'anticléricalisme des francs-maçons à l'antimaçonnisme des cléricaux, et le prétendu « complot judéo-maçonnique » au complot de l'alliance du sabre et du goupillon. 

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Dessin de Orens, Actualiste n°4, 1907.

Lorsque Orens représente occasionnellement Dreyfus avec un gros nez pour marquer la judéité du capitaine (Actualiste 1907 N° 4), il ne s’agit nullement d’une oeuvre antisémite comme on l’a trop souvent écrit au sujet de ce genre de cliché, mais simplement du stéréotype caractéristique du Juif dans la caricature de l’époque. L’artiste s’amuse en effet à jongler avec la forme des nez de ses personnages comme il l’a déjà fait avec les nez écrasés des Japonais (Actualiste 1904, N° 46), ou celui bien français de Déroulède (G. F. A. D. N° 20, voir le début de l'article). Après la Shoah, on comprend que le regard porté par nos contemporains sur l’antisémitisme, est bien différent de celui de la Belle Epoque. Aussi, aujourd’hui, se livre-t-on sans nuance à une recherche systématique des dessins antisémites en y classifiant des œuvres qui n’y ont pas leur place, car elles dénoncent précisément l’antisémitisme, ou reprennent de simples stéréotypes humoristiques appliqués à d’autres (l’Anglais avec ses grandes dents, l’Allemand avec ses saucisses et sa choucroute, l’Asiatique avec son nez aplati, le Noir avec ses grosses lèvres, le dindon turc, le froggy dans la caricature anglaise, etc..).

En fait, la caricature politique, parce qu’elle reflète avec humour et ironie les tensions et les contradictions d’une époque à travers la sensibilité plus ou moins déformante des artistes, ignore volontairement les convenances. Sa lecture doit donc se faire au second degré. Si on l’observe avec la tolérance dont elle s’abstient de faire preuve, c’est l’extravagance même de ses excès qui nous divertit le plus. En effet, le divertissement, c’est avant tout ce que recherche un artiste comme Orens. A ce sujet, sur une caricature adressée aux collectionneurs du Burin satirique de l’année 1904, Orens se représente lui-même en bouffon raillant aussi bien les idées de droite que celles de gauche. De plus, dans L’Annuaire Berry de 1905, il se définit comme un artiste frondeur dont l’œuvre doit être, par son essence, de l’opposition. Mais si pour l’artiste, l’art de la caricature relève de l’irrespect, il n’exclut cependant pas toute élégance, car il doit néanmoins rester « comme subtile et sans acrimonie ». A travers le prisme de sa propre vision, Orens illustre les guerres idéologiques de son temps sans pour autant s’y impliquer forcément, même s’il le fait occasionnellement en se rangeant avec éclat dans le camp des dreyfusards.

L’antisémitisme en grande partie orchestré par Drumont fait bien sûr recette à gauche où on l’associe à l’anticapitalisme, les Juifs incarnant l’usure et le commerce. Dans La Dépêche de Toulouse du 26 décembre 1894, à propos de la condamnation de Dreyfus, Jaurès écrit : « On a surpris un prodigieux déploiement de la puissance juive pour sauver l’un des siens », accréditant du même coup la légende fantaisiste du « syndicat juif » pour sauver le traître. En effet, à la Chambre, sous les applaudissements de l’extrême gauche, le tribun socialiste qui regrette la clémence du jugement, rappelle que pour des faits similaires, un simple soldat aurait été fusillé alors que Dreyfus a été sauvé par solidarité de classe entre gens riches. Rappelons qu’avant la publication de La France juive de Drumont, Jules Guesde, l’apôtre du marxisme, avait déclaré au cours d’une réunion publique : « La République n’existera qu’au jour où Rothschild sera à Mazas ou devant un peloton d’exécution ». De même, dans Le Père peinard du 14 avril 1889, Emile Pouget écrit : « Mais qu’est que ça peut bien foutre à Rothschild que des milliers de pauvres diables se ruinent, tombent dans la mistoufle, qu’ils se fassent sauter le caisson de découragement (…) pourvu que l’or rapplique par millions dans ses coffres-forts ». On note en effet que Rothschild est souvent la cible des caricaturistes anticapitalistes et antisémites. C’est ce qu’illustre Léon Roze avec le numéro 2 de sa série composée de 19 lithographies intitulée Le Bloc. Ici, en requin de la finance, Rothschild se gave de pièces d’or. En 1905, Alphonse de Rothschild décède. Il avait fait de la maison de Paris le centre des affaires et accru considérablement la fortune de la famille. Pour cette raison, il était la cible des caricaturistes hostiles au grand capital. Sur un dessin daté de juin 1905 et intitulé "La couronne des artistes", Orens nous montre un peintre en larmes tenant la couronne mortuaire en question au milieu de laquelle figure le portrait du baron. Sur une palette de peintre on lit ; « regrets éternels ». De toute évidence, les artistes devront maintenant trouver un autre bouc émissaire quand ils voudront brocarder les barons de la haute finance.  

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Dessin de Orens, "La couronne des artistes", juin 1905.

Le 9 septembre 1899, Dreyfus est condamné une seconde fois à Rennes pour haute trahison, mais cette fois avec des circonstances atténuantes. Ce verdict absurde provoque à l’étranger une vague d’indignation, et dans de nombreux pays, la police doit intervenir pour protéger les ambassades de France. Waldeck-Rousseau, président du Conseil, qui cherche l’apaisement en réconciliant les Français tout en ménageant la justice, penche pour la grâce présidentielle. Excellent orateur, froid et distant, comparé par Maurice Barrès à un « turbot dans sa gelée », Waldeck-Rousseau se définit lui-même comme « républicain modéré, mais non modérément républicain ». Après un succès oratoire, hautain, il « affecte de mettre ses mains dans ses poches pour éviter d’avoir à serrer celles de ses amis ». En effet, précise Suarez, « Il avait, pour écarter les flagorneurs, un regard glauque et terne qui clouait sur place tous les élans ». Dix jours plus tard, le 19 septembre, Dreyfus est gracié. Le lendemain, le capitaine rend public un texte écrit par Jaurès expliquant dans quelles conditions il accepte cette grâce : « Le gouvernement de la République me rend la liberté. Elle n’est rien pour moi sans l’honneur. Dès aujourd’hui, je vais continuer à poursuivre la réparation de l’effroyable erreur judiciaire dont je suis encore victime. Je veux que la France entière sache, par un jugement définitif, que je suis innocent. Mon cœur ne sera apaisé que lorsqu’il n’y aura plus un Français qui m’impute le crime qu’un autre a commis ». Mais après la grâce, la rumeur commence à circuler que Waldeck-Rousseau qui souhaite clore définitivement l’affaire Dreyfus, prépare un projet d’amnistie générale de tous les faits criminels ou délictueux connexes à l’Affaire. Cette loi d’amnistie est votée fin décembre 1900, et tous ceux, dont le général Mercier en particulier, qui avaient injustement accablé Dreyfus, se retrouvent donc à l’abri de toute poursuite. Plusieurs défenseurs de Dreyfus lui reprocheront alors d’avoir troqué la grâce contre l’amnistie de Mercier et des autres criminels. Le clan Dreyfus est désormais accusé d’être manipulé par Waldeck-Rousseau, et d’avoir accepté que l’affaire se terminât dans des conditions humiliantes et honteuses. L’acceptation de la grâce, c’est la fin de la phase héroïque de l’affaire. Les coupables peuvent mourir tranquillement, et Dreyfus gracié vit donc avec le sentiment que justice ne lui a pas été rendue, et qu’il n’a pas retrouvé son honneur.

En 1901, on ne parle plus guère de l’Affaire. C’est la discussion sur le projet de loi concernant les associations qui cristallise les énergies. Il s’agit d’imposer un contrôle aux congrégations religieuses. Mais ce projet paraissant insuffisant à la gauche, Waldeck-Rousseau doit en accepter plusieurs dispositions « inspirées davantage par la passion anticléricale que par la défense de l’Etat républicain » écrit Jean Denis Bredin dans L’Affaire. La loi du 1er juillet sur les associations traite les religieux avec une extrême suspicion. Elle prévoit que même les congrégations qui bénéficient d’une autorisation ne pourront fonder librement d’établissements nouveaux, et pourront à tout moment être dissoutes par simple décret. Après l’affaire Dreyfus, la politique anticléricale de Waldeck-Rousseau est le nouveau ciment du Bloc des gauches. D’autre part, l’antimilitarisme, et même l’antipatriotisme progressent. C’est l’époque où Gustave Hervé, dans un article publié dans Le piou piou de l’Yonne, fait l’apologie du drapeau planté dans le fumier. Ce cliché fera florès dans la caricature puisqu’en 1909, dans le numéro 28 de L’Actualiste, Orens nous montre Guillaume II se réjouissant devant le doux spectacle du drapeau tricolore planté dans le fumier. Comme conséquences de l’affaire Dreyfus, anticléricalisme et antimilitarisme sont à l’ordre du jour. Dans le dessin satirique, le cliché du sabre (les trognes à épée) et du goupillon (la gangrène cléricale) s’impose. En 1902, alors que l’affaire Dreyfus semble oubliée, on organise les élections législatives qui doivent avoir lieu en mai. C’est précisément en mars 1902 qu’Orens décide enfin de choisir la carte postale illustrée pour exprimer ses idées en tant que caricaturiste. 

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Dessin de Orens, "Le drapeau français lacéré", L'Actualiste n°28, 1909.

Le Chemineau
"Le Chemineau" qualifié à l'époque de « vrai chef-d'œuvre » par Fontane, est la première eau-forte réalisée par l’artiste. A l'instar d'une gravure d'art, chaque exemplaire est numéroté à la main de 1 à 250. Pour justifier que le tirage n'excède pas le chiffre annoncé par l'auteur, ce dernier raye la plaque en travers et en imprime quelques épreuves, montrant ainsi qu'elle est désormais inutilisable. On trouve également quelques gravures aquarellées à la main, et fait remarquable dans l'histoire de la caricature politique, quelques essais sont également imprimés sur cuir. Cette très belle et intéressante estampe représente Brisson, ardent défenseur de Dreyfus, avec le triangle maçonnique sur le front. En effet, membre de la loge La Justice N° 135 de la Grande Loge de France, il jouit dans son obédience d'une grande influence. Précisons qu'à l'époque, dans le dessin satirique, la franc-maçonnerie fait l'unanimité contre elle. Même les dessinateurs les plus antireligieux comme Grandjouan et Jossot attaquent les idées des libres penseurs de la franc-maçonnerie avec ses dogmes laïques qu'ils abhorrent presque autant que les dogmes religieux. Ces dogmes maçonniques, ils les jugent tout aussi grotesques que ceux des chrétiens, et à la libre pensée, ils opposent la pensée libre.
 

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"Le chemineau" (Brisson), première eau-forte réalisée par Orens, mars 1902.

Dans "Le Chemineau", en chemise, la mine défaite, Brisson se dirige tristement vers Marseille pour se présenter au second tour des élections législatives du printemps 1902. La gravure non datée, a donc été faite entre les deux tours du scrutin. Au premier tour, le 25 avril 1902 à Paris, Brisson est mis en ballottage défavorable. Se sentant définitivement battu dans la capitale, il envisage de se présenter dans l'arrondissement de Die dans la Drôme, mais y renonce, un des candidats radicaux refusant de se désister en sa faveur. Après cette humiliation, Monsieur Chevillon, député radical sortant dans la quatrième circonscription de Marseille, lui offre sa place. Le malheureux Brisson accepte aussitôt cette proposition. Ce sont ces différentes péripéties qu'Orens évoque dans Le Chemineau. Aussi, sur le côté de la borne kilométrique Paris-Marseille devant laquelle Brisson passe, l'artiste inscrit le nom de la localité de Die et nous présente-t-il notre homme transportant sur l'épaule, au bout d'un bâton, la veste électorale qu'il a essuyée à Paris.

L’appel suprême
La campagne électorale s'annonce âpre. Quelques jours avant le second tour, le 7 mai, Orens édite une nouvelle gravure s'y rapportant. Il s’agit d’une eau-forte tirée en bistre, vert et sanguine, à 250 exemplaires et intitulée L'appel suprême. Guerre électorale !!!. C'est le 11 mai que doit intervenir le second tour des élections. Sur l'estampe d'Orens, au premier plan, Waldeck-Rousseau, affublé d'un tablier maçonnique, rassemble ses forces et soutient la tête de Brisson battu au premier tour gisant sur le sol, à l'agonie. Quant à Dreyfus lui-même, penché sur Brisson, l'air dubitatif, il scrute l'horizon espérant sans doute voir venir sa réhabilitation. A cet effet, il tient dans une main une pièce de monnaie en guise d’allusion au prétendu syndicat juif prêt à payer pour sauver « le traître ». Sur cette estampe, le capitaine dont le gros nez juif reprend les stéréotypes de l’époque, est affublé de grandes oreilles décollées. Dans le dessin satirique, ce détail est caractéristique de l’espion qui écoute aux portes en quête d’informations secrètes. C’est ce qu’illustre Eyram dans le numéro 9 de sa série La Griffe de novembre 1904 où, sous le fauteuil ministériel vide du général André qui vient de démissionner, on découvre Dreyfus caché, tendant l’oreille pour espionner la conversation. De même, pendant la Grande Guerre, on trouve plusieurs caricatures représentant l’oreille gigantesque de l’adversaire écoutant les conversations les plus banales avec la légende : « Taisez-vous ! Méfiez-vous ! Les oreilles ennemies vous écoutent ». L'appel suprême d’Orens est directement inspiré d'une œuvre de Puvis de Chavannes. Ici, l’artiste illustre ironiquement la longue attente du capitaine juif toujours juridiquement coupable, et qui s’impatiente de la lenteur du rétablissement de la vérité en sa faveur. A cette époque, Orens est le seul à se soucier de son sort.
 

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Eau-forte de Orens, "L'appel suprême. Guerre électorale !!!", mai 1902.

La brosse s’use
Les grands vainqueurs des élections sont les radicaux et radicaux-socialistes. Parmi les nouveaux élus, Jaurès retrouve un siège à Carmaux. La voix puissante de ce « monstre oratoire  prédestiné animalement pour la parole » écrit Maurice Barrès, va retentir à nouveau à la Chambre. Son aspect pachydermique, ses poings de marteaux, la couleur rouge brique de son visage qui le fait ressembler selon Jules Renard à une « tomate parlementaire », vont faire les délices des caricaturistes. Quelques jours plus tôt, Clemenceau avait été élu sénateur du Var. Ce dernier, grand coureur de jupons surnommé « divan le terrible » et dont Léon Daudet disait qu’il « ressemble à une tête de mort sculptée dans un calcul biliaire » comme l’illustre avec talent Léon Roze, était aussi appelé le Tigre. Il n’oubliait aucun des affronts qu’il avait subis, d’où la boutade de Briand qui déclara un jour que « ce tigre a une mémoire d’éléphant ». Très acerbe avec « les basses crapules de la haute politique », on craignait de lui trois choses précise Guy Breton dans Tout l’humour de Clemenceau : sa parole, sa plume et son pistolet comme l’illustre Orens en 1903 (Les Plumivores N° 8). A droite, deux polémistes sont battus : Cassagnac qualifié par Orens du « plus franc des ennemis de la République », et Drumont. C’est donc un succès pour la politique de défense républicaine de Waldeck-Rousseau. Sur une lithographie d’Orens du mois de mai 1902 intitulée "La brosse s’use", on découvre Waldeck-Rousseau lavant le linge sale gouvernemental, dont l’affaire Dreyfus, à l’aide de la brosse de la « défense républicaine ».

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Lithographie d'Orens, "La bross s'use", mai 1902.

La brosse est usée
Le 3 juin, bien que sa politique ministérielle l’ait emporté aux élections, Waldeck-Rousseau démissionne. Sa santé se détériore, et ayant cédé sur le terrain de l’anticléricalisme en dénonçant les méfaits de l’enseignement religieux, il sent aussi « que les passions qu’il a contribué à déchaîner sont sur le point d’échapper à son contrôle » écrit Jacques Chastenet. Sur une lithographie d’Orens intitulée "La brosse est usée", on retrouve le président du conseil démissionnaire qui, fatigué de laver le linge sale gouvernemental dont l’affaire Dreyfus, jette sa brosse par-dessus son épaule et renverse son baquet de lessive. Après sa démission, Emile Combes lui succède à la présidence du Conseil. « Soixante-sept ans, petit, grassouillet, le nez fort, la barbiche blanche, serré dans une noire redingote, marchant à pas comptés, Emile Combes, maintenant président du Conseil, a dans son comportement quelque chose d’ecclésiastique » précise encore Jacques Chastenet. En effet, cet ancien séminariste qui s’était d’abord destiné à l’Eglise, et dont l’anticléricalisme était devenu la religion, avait déclaré autrefois en inaugurant le lycée de Beauvais : « A l’époque où les vieilles croyances plus ou moins absurdes, en tout cas erronées, tendent à disparaître, c’est dans les Loges que se réfugient les principes de la vie morale ». Quant à Combes lui-même, le 10 juin 1902, à l’occasion de la déclaration ministérielle à la Chambre, il a conscience « d’exciter dans le monde féminin des tribunes un sentiment assez voisin de la compassion ». Le point fort de cette déclaration concerne les demandes d’autorisation des congrégations. Le 27 juin, Combes, avec sa «  barbiche méphistophélique » et son aspect «  fluet et ratatiné comme une vieille bigote sur son prie-Dieu » écrit Suarez, fait fermer par voie administrative 125 écoles religieuses qui s’étaient formées sans déposer préalablement de demande d’autorisation comme le prévoit la loi du 1er juillet 1901 sur les associations. Waldeck-Rousseau regrette de voir que cette loi qui ne devait être à l’origine qu’une loi de contrôle et de police, soit transformée en loi d’exclusion. Jaurès soutient le programme de laïcisation intraitable de Combes. En effet, le tribun veut « arracher à l’Eglise sa puissance politique » et « l’exclure de l’enseignement… jusqu’à ce que le progrès des lumières, l’influence de l’éducation laïque et le relèvement social des opprimés aient séché peu à peu les habitudes et les croyances ».

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Dessin de Orens, "La brosse est usée", 1902.

Incident Drumont-Dreyfus-Gonzalès
Le 4 juin 1902, Orens publie une lithographie intitulée Incident "Drumont-Dreyfus-Gonzalès" sur laquelle Drumont reçoit un vigoureux coup de canne qui cabosse son chapeau haut de forme. On note ici que l’ardent polémiste de La Libre parole est figuré en ogre des Juifs avec de redoutables canines qui lui sortent de la bouche. Légende : « Le chapeau de Mr Drumont jaloux des lauriers de celui de Mr Loubet à Auteuil est enfin satisfait ». Cette légende qui nous renvoie de quelques années en arrière au sujet de l’affaire Dreyfus, mérite une explication. Le 3 juin 1899, la Cour de cassation casse et annule le jugement rendu le 28 décembre 1894 contre Alfred Dreyfus, et renvoie l’accusé devant le Conseil de Rennes. Si les dreyfusards triomphent, on assiste à un déchaînement de colère dans la presse antidreyfusarde. Le 4 juin, le président Loubet se rend à l’hippodrome d’Auteuil pour assister au steeple-chase. Lorsqu’il gagne la tribune présidentielle, les insultes fusent. La plupart des manifestants ont la boutonnière ornée de l’œillet blanc ou du bleuet antisémite, et le jeune baron de Christiani administre plusieurs coups de canne à Loubet dont seul le chapeau est touché. Dans La Petite République, Jaurès appelle à contre-manifester. Le 11 juin, les gauches se rassemblent et défilent avec l’églantine rouge à la boutonnière. Cet incident semble avoir amusé Orens à l’époque puisque l’image du chapeau cabossé de Loubet réapparaît sur une lithographie de septembre 1902 intitulée Chapellerie d’Auteuil, et plus tard dans le numéro 20 du Burin satirique de 1904 où l’on découvre le chapeau cabossé en question sur le dos de Combes (Le détrousseur de Christs) figuré en truie maçonnique crachant sur un crucifix brisé. A propos du titre même de l’estampe : "Incident Drumont-Dreyfus-Gonzalès", précisons que dans Histoire et psychologie de l’affaire Dreyfus, Henri Mazel écrit qu’une « dame Dreyfus, née Gonzalès, qui avait convoqué chez elle un certain nombre de supérieurs des congrégations pour leur transmettre le désir de Waldeck-Rousseau de formuler des demandes d’autorisation (…), leur avait dit : « La France expie le crime qu’elle a commis en faisant ou en laissant condamner un innocent, le capitaine Dreyfus ». Cet argument revanchard sera retourné en 1914 par certains catholiques extrémistes disant que la Grande Guerre est une punition divine contre la France républicaine autrefois « fille aînée de l’Eglise » et qui a offensé Dieu en orchestrant la séparation des Eglises et de l’Etat.

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Gravure de 0rens, "Incident Drumont-Dreyfus-Gonzalès", 4 juin 1902.

A la recherche d’un gîte
C’est à ce moment précis, début juillet 1902, qu’Orens compose enfin sa première série de six lithographies sur l’affaire Dreyfus intitulée "A la recherche d’un gîte". Cette ensemble non daté a été réalisé les premiers jours du mois de juillet 1902 comme on peut le vérifier sur le listing chronologique des premières cartes et séries d’Orens publié par Fontane dans Le Cartophile. Pourquoi à cette date Orens réalise-t-il cette série alors que l’affaire Dreyfus qui sombre dans l’oubli, ne fait plus la une des journaux ? En effet, dans le dessin satirique de cette époque, hormis dans l’œuvre du jeune caricaturiste maintenant âgé de 23 ans, on ne trouve plus aucune trace du capitaine. D’autres sujets occupent alors les esprits comme la guerre des Boers déclenchée en octobre 1899 à la pointe australe du continent africain. Ces paysans vont se battre pendant près de trois ans contre les troupes anglaises. En Europe, on s’enflamme pour la cause des Boers qui incarnent la lutte d’une société pastorale patriarcale contre l’affairisme et l’impérialisme britannique, et si, jusqu’à présent, à cause de l’affaire Dreyfus, la France avait été condamnée par l’opinion internationale, c’est maintenant au tour de la Grande-Bretagne d’être montrée du doigt. En 1900, avec l’attaque des légations étrangères à Pékin, les regards se tournent aussi vers la Chine mystérieuse et lointaine. C’est la guerre des Boxers qui fournit un sujet de choix aux caricaturistes qui se déchaînent contre l’Empire du Milieu et les grandes puissances qui s’en partagent les dépouilles. Pourquoi donc Dreyfus refait-il alors irruption dans l’œuvre d’Orens en juillet 1902 alors que rien ne semble justifier cette soudaine apparition ? Ayant manqué par le crayon le gros de l’affaire à cause de son jeune âge, veut-il maintenant prendre sa revanche ? Ou bien serait-ce parce que le sort du condamné n’est plus d’actualité, qu’il rappelle que toute la lumière n’est pas faite sur cette affaire à rebondissements spectaculaires ?

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Série de Orens, "A la recherche d’un gîte", n°1.
 
Pour répondre à cette question, étudions cette série dont chaque pièce porte un numéro d’ordre de 1 à 6 comme s’il s’agissait d’une courte bande dessinée. Précisons que le titre de la série ne figure pas sur les estampes, mais seulement sur la pochette dans laquelle elles étaient vendues, et qui est aujourd’hui introuvable. Dans le numéro 1, Dreyfus est jeté sur le trottoir avec tous ses meubles par la justice symbolisée par une femme avec sa balance, et par une mégère haineuse qui, la bouche ouverte, l’insulte. Parmi les objets qui accompagnent le capitaine dans sa descente sur le pavé, on note la présence d’une bougie dont la flamme est éteinte, détail subtil qui montre que concernant cette affaire, toute la vérité n’a pas encore été faite. En effet, dans la symbolique de l’affaire, la vérité est invariablement représentée par une femme nue sortant de son puits avec un miroir, symbole de lumière par rapport au mensonge synonyme de l’obscurité régnant au fond du puits. Mais dans le discours graphique de l’époque, la vérité est aussi parfois figurée par une simple bougie allumée comme l’illustre si bien Jossot avec sa fameuse et très rare carte postale de 1899 représentant du Paty de Clam et le R. P. du Lac armés d’un éteignoir géant pour étouffer la flamme d’une bougie qui brille de tout son éclat devant eux sur une table. Orens connaissait bien sûr l’existence de cette carte postale très recherchée à l’époque et d’ailleurs reproduite dans plusieurs ouvrages ainsi que dans la presse comme le précise Charles Fontane dans son introduction du Catalogue descriptif des cartes postales illustrées françaises et étrangères concernant l’affaire Dreyfus, catalogue dressé par Xavier Granoux.

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Série de Orens, "A la recherche d’un gîte", n°2.

Il est intéressant de noter que le numéro 1 de "A la recherche d’un gîte" d’Orens, est vertical, parodiant ainsi la forme du puits de la vérité au fond duquel Dreyfus sombre symboliquement. Il se trouve en effet au bas de l’estampe, comme si du haut de l’immeuble, il était tombé dans la rue avec tous ses meubles au travers d’un vide-ordure affectant donc la forme du puits en question.  On voit déjà qu’Orens plaide en faveur de l'injustice dont est victime le gracié toujours juridiquement coupable. On remarque aussi qu'en guise de Kippa, Dreyfus reçoit son pot de chambre sur la tête. S’agit-il d’un simple hasard, ou bien véritablement d’une kippa pot de chambre ? L’étude des estampes suivantes montre que c’est bien la thèse de la kippa pot de chambre qui s’impose car sur les autres estampes, Dreyfus porte une kippa qui est maintenant affublée d’une pointe de casque allemand. On note ici l’aptitude de l’artiste à jongler avec les symboles, et la nécessité de resituer ses caricatures dans l’ensemble de son œuvre pour en déceler toutes les subtilités. La kippa pot de chambre illustre, dans la bouche des antisémites, l’insulte d’être « juif ». Légende : « Allez en paix ». Nous avons ici le portrait d’un homme jeté sur le trottoir, accablé d’insultes et victime d’une erreur judiciaire, qui semble maintenant abandonné de tous. Dreyfus figure habillé en civil, et non pas en militaire comme c’est le cas sur pratiquement toutes les autres représentations le concernant. C’est l’image d’un Dreyfus redevenu un homme comme les autres, donc dépouillé de sa stature héroïque, que nous avons ici. Il est aussi intéressant de noter que la judéité de Dreyfus n’est plus marquée graphiquement par un nez exagérément gros comme c’est le cas dans L’Appel suprême, mais par la présence de la kippa sur sa tête.

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Série de Orens, "A la recherche d’un gîte", n°3.


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Série de Orens, "A la recherche d’un gîte", n°4.

Dans le numéro 2 de la série, Dreyfus toujours seul et habillé en civil, le dos voûté et maintenant coiffé de sa nouvelle kippa surmontée d'une pointe de casque allemand, tire sa charrette bourrée de meubles sur un chemin hérissé de pointes symbolisant les obstacles et les difficultés qu’il traverse. Nous avons ici le portrait du Juif, traître au profit de l’Allemagne. Dans le numéro 3, le dos toujours voûté, Dreyfus qui s'est arrêté devant une « écurie remise à louer », fait sa « demande de location » en enlevant par courtoisie sa kippa. Il s’adresse à une mégère baissée qui lui tournant le dos, ne lui montre que son gros et vilain postérieur. Dans le numéro 4, on découvre que la mégère en question est une pipelette qui, en guise de réponse, sans même se retourner, lui envoie son pied dans la figure. Légende : « Réponse de Mme Pipelette ». Dans le numéro 5 intitulé "La pluie", toujours très voûté, détail qui semble avoir impressionné l’artiste, Dreyfus qui n’a pas trouvé de logement, reçoit des tomates, des oeufs et des coups de balai qui sont autant d’insultes illustrant l'hostilité générale contre lui. Enfin, dans le numéro 6 de la série, honni de tous, Dreyfus en haillons, toujours avec sa kippa à pointe de casque allemand sur la tête, tel un clochard, se réfugie sous un pont de la Seine. Ici, prostré et penché en avant, le dos encore plus voûté sous le poids de la lassitude, les yeux fermés, sans énergie morale et ayant perdu tout espoir, il semble attendre la mort. Titre : "Enfin seul ?" Nous avons ici le portrait d’un être abandonné de tous qui se retrouve en effet enfin seul. Son calvaire est d’avantage moral que physique car d’après l’interprétation d’Orens, dans cette série, ce que l’on reproche à Dreyfus, c’est d’être juif et d’être coupable de traîtrise pour le compte de Berlin. On note à nouveau que cette lithographie est verticale, affectant donc le puits de la vérité au fond duquel Dreyfus continue de tomber puisque maintenant il passe du trottoir au quai de la Seine en contrebas.

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Série de Orens, "A la recherche d’un gîte", n°5.

Sur les dessins d’Orens, Dreyfus nous apparaît plutôt grand, affublé de grande oreilles très décollées, sec d’allure, les yeux myopes et faux, le regard fuyant, la physionomie assez désagréable n’inspirant guère la sympathie. En effet, parmi les accusations et calomnies diverses proférées contre le capitaine, il convient de préciser qu’on lui reprochait généralement de faire étalage de son aisance matérielle, d’être hautain, distant, orgueilleux, sournois, sec, cassant, vaniteux, désagréable et d’avoir l’esprit fureteur. A ce sujet, dans L’Affaire Dreyfus, Georges Roux écrit que dans le numéro du 2 novembre 1894, « Le Figaro trace ce portrait de Dreyfus : Il est de taille au-dessus de la moyenne, de teint assez animé, myope et d’un type juif fort accentué. Le même journaliste, pourtant loin de lui être hostile, le peindra ainsi lors de sa comparution devant le premier conseil de guerre : …mais que l’allure est peu franche et que le regard est fuyant ! Dieu me garde de juger un homme, surtout un accusé, sur une impression première ! Cependant j’ai le droit de dire que cette impression n’est pas favorable, et que l’ensemble de la physionomie exprime un je ne sais quoi de flottant et de cauteleux. Avec cela, une voix sans âme, qui n’aura jamais un accent d’émotion, et même de sincérité. A Rennes, Maurice Paléologue, quoique convaincu de son innocence, lui trouve : la figure antipathique, les yeux myopes et faux, la voix sèche, atone, métallique, une voix de zinc. Tout en lui résonne toujours mal, tout en lui dégage une invincible sensation de fausseté. Un contemporain dira qu’il sue le petit juif de ghetto. L’ancien président du Conseil André Tardieu écrira : Je n’ai jamais cessé d’être sûr de son innocence, mais tout en lui permettait de croire le contraire : son aspect physique, sa voix surtout ».

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Série de Orens, "A la recherche d’un gîte", n°6.

« Au procès de 1899, le plus haut magistrat d’Angleterre, le Lord Chief of Justice, a voulu venir assister aux débats. C’est un partisan de Dreyfus. Paléologue raconte : Lorsque les gendarmes introduisirent l’accusé, le Lord Chief of Justice le dévisagea d’un regard fasciné, en se soulevant à demi pour le voir de plus près. Puis se redressant tout à coup dans un sursaut, il me glissa à l’oreille, avec stupeur : Comme il a l’air antipathique ! (He is very displeasing). A tous ces témoignages, je peux joindre le mien personnel. Il se trouve que j’ai vu Dreyfus, que je l’ai rencontré plusieurs fois. Evidemment, je le scrutais. J’en ai gardé le souvenir très vif. Le malheureux, avec un faciès de vil et de fourbe, présentait un aspect réellement repoussant, je serais tenté d’écrire : de presque répugnant. A ce point. Lors des comparutions devant ses juges, sa présentation sera lamentable. Il niera d’un ton incolore, sans éclat, sans réaction, sans un accent de sincérité, sans que rien lui arrache une protestation, sans jamais soulever la moindre émotion. Il parait avoir l’art d’accumuler les apparences contre lui. Les seules décisions de justice rendues en sa faveur le seront hors de sa présence. De toutes les charges qui pèseront sur Dreyfus la pire peut-être sera Dreyfus lui-même ». On comprend que dans sa série "A la recherche d’un gîte", Orens a résumé aussi par le crayon toutes les charges qui pèsent injustement à l’époque sur les épaules de Dreyfus, aussi bien de la part de certains de ses partisans, que de celle de ses détracteurs les plus acharnés.

Si d’ordinaire, les caricaturistes illustrent un événement, Orens a choisi de traiter un non événement, c'est-à-dire l’attente douloureuse du rétablissement de la justice et de la vérité sous une pluie d’insultes. En effet, sur toutes ces estampes, c’est d’une manière parfaitement passive que Dreyfus subit son sort, sans même tenter de se justifier ou de crier son innocence comme cela aurait été possible en lui faisant dire dans un phylactère ou en légende : « je suis innocent » ; ce que d’ailleurs l’artiste fera un peu plus tard sur d’autres dessins lorsque l’affaire redeviendra d’actualité. C’est donc parce que l’affaire sombre dans l’oubli au grand désespoir de l’accusé dont les forces s’émoussent avec le temps, qu’Orens expose le côté pathétique de son état moral qui se dégrade. Pourquoi le capitaine en faveur duquel tant d’hommes influents et célèbres s’étaient unis pour défendre sa cause, se retrouve-t-il maintenant seul et abandonné de tous comme l’illustre si bien l’artiste ? Où sont passés ses anciens amis, écrivains, militaires comme le colonel Picquart, hommes politiques, intellectuels, journalistes qui l’avaient défendu avec tant de fougue ? On sait qu’au printemps 1901, Alfred et Lucie Dreyfus avaient quitté Paris pour la Suisse sur les bords du lac de Genève, car l’hiver humide avait provoqué chez l’ancien déporté des accès de fièvre. Sa présence en Suisse où il tente de retrouver ses forces, donne lieu à des commentaires malveillants. A cette époque, Dreyfus est aussi épuisé par les querelles et les dissentiments opposant maintenant ses amis d’autrefois.

A ce sujet, dans L’Affaire, Jean-Denis Bredin précise que Picquart ne lui pardonnera pas d’avoir renoncé à être un symbole en acceptant la grâce présidentielle, que son avocat Labori juge maintenant « son ancien client au-dessous de sa cause, incapable de tenir l’emploi héroïque auquel il était destiné. Déporté, Dreyfus ne pouvait déplaire. Libre, il accumule les rancoeurs. Il ne manifeste pas, à tel ou tel, assez de reconnaissance. Il récompense d’un simple merci des années de dévouement. Il n’est plus un innocent persécuté, à l’abri de son martyre, mais un homme qui vit, écrit et parle, et dont tous les comportements sont appréciés. On décide qu’il n’a pas la dimension de son rôle (…). Acceptant la grâce, permettant l’amnistie, Dreyfus a révélé qu’il n’avait pas la taille de Dreyfus. Et les siens, ceux qui ont voulu qu’il ne meure pas en prison, qu’il retrouve la liberté et s’il se pouvait le bonheur, ceux-là ne méritent pas d’avoir été des dreyfusards ». Max Gallo écrit que « les compromis laissent souvent un goût amer. Les dreyfusards se divisent. Le passionné Charles Péguy se scandalise. Il commence à penser que ce Jaurès qu’il admire encore n’est qu’un politicien qui, avec l’aide de son complice Clemenceau, a dégradé la mystique en politique. Ceux-là, jusqu’au-boutistes avec la souffrance des autres, n’ont pas vu, comme Jaurès, Dreyfus s’avancer le dos voûté vers ses juges ». Plus tard, Péguy écrira que « ce qu’il y a de tragique, de fatal, c’est précisément qu’il n’a pas le droit d’être un homme privé ». Ainsi, « le temps passant poursuit Jean-Denis Bredin, les dreyfusards vont s’éloigner, et se déchirer. C’est que Dreyfus libre, la cause de Dreyfus n’est plus un combat qui estompe les rivalités, qui dissimule les différences. Chacun retourne à ses convictions, à son tempérament (…). Au fond d’eux-mêmes, ce qu’ils reprochent à Dreyfus, c’est d’avoir quitté l’île du Diable, d’avoir déserté le rôle qui les faisait marcher d’un même pas, qui leur faisait partager courage et fierté (…). Ces divisions, observe Reinach qui veut prendre distance, étaient dans la nature des choses. C’est qu’il n’y a pas de demi-dieux, pas de héros parfaits ; que la politique est une grande gâcheuse de cœurs et d’esprits ; que les martyrs décloués ne sont plus que des hommes comme les autres… ».

La série "A la recherche d’un gîte" d’Orens qui n’a encore jamais été étudiée dans le cadre des nombreuses recherches consacrées au dessin satirique de l’Affaire, est également intéressante parce qu’elle illustre une période de la vie du capitaine qui est passée sous silence par les autres caricaturistes de l’époque. Cette série constitue donc un témoignage sur la perception de l’affaire à un moment où elle sombre dans l’oubli, n’attirant plus l’attention du public alors que le condamné gracié se sent abandonné de tous. A sa manière, avec sa propre sensibilité, Orens qui s’est imaginé dans la peau de Dreyfus à ce moment précis, a décidé de nous dépeindre par le crayon les souffrances morales endurées par l’accusé. A cette époque, le capitaine qui vivait tantôt à Paris, tantôt en Suisse, n’était bien sûr nullement à la recherche d’un gîte. Il n’était pas non plus démuni de moyens de subsistance. Il s’agit donc dans cette série de la recherche d’un gîte moral qui le mettrait à l’abri du déshonneur et des calomnies. Ici, Orens se situe au-delà du clivage traditionnel entre dreyfusards et antidreyfusards, et au-delà des graves dissensions entre les dreyfusards à son sujet. C’est en effet à la dimension humaine du personnage qu’il porte toute son attention en nous décrivant la détresse psychologique et l’état d’âme de Dreyfus à ce moment précis où il est la cible d’attaques de tous bords. C’est le portrait d’un homme dont la lassitude infinie a raison avant qu’il ne puisse atteindre son but suprême, et dont la volonté héroïque s’effondre, car touché à mort, il sombre dans l’échec de son rêve. L’interprétation d’Orens rappelle les propos de Jaurès au sujet du capitaine, lorsqu’il écrivait en 1899 lors du procès de Rennes : « Quand il s’est avancé le dos courbé, d’une allure automatique, marchant tout droit devant lui, il m’a semblé qu’il était condamné à une marche sans fin, en ligne droite, sous une rafale de haine contenue ». Mais bien sûr, Orens décline son œuvre sur le mode humoristico-ironique qui est l’essence même du dessin satirique si bien que sa série "A la recherche d’un gîte" continuera d’être interprétée tout à fait à tort par certains comme antisémite et antidreyfusarde. 


Suite de l'article de Bruno de Perthuis

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Bibliographie de Bruno de Perthuis

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(mise en ligne en juillet 2007)

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