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document n°1

(deuxième partie)

Par Bruno de Perthuis

Orens, un caricaturiste qui fait fureur
A partir de 1902, la carte postale caricaturale est à la mode. Les collectionneurs se disputent les œuvres des artistes dont la liste s’allonge. Dans Le Cartophile du mois d’août 1902, Charles Fontane précise qu’aux « artistes déjà connus comme illustrateurs : Vignola, Bigot, Kauffmann, Lobel, Espinasse, il faut ajouter les nouveaux venus : Veber, Victa, Hélaire, Rouilly, Saint-Roch, Grunfelder, Stephens, Polja, R. Lewis, Rip, etc.., etc.., (…). Dans cette nouvelle course, nous allions dire cette nouvelle charge, l’arriviste est certainement Orens (…). Les divers procédés d’exécution, d’impression et aussi les différences de tirages pour certaines cartes, expliquent les prix élevés qu’elles atteignent déjà. Emises à 10, 20 et 50 centimes, quelques unes se vendent maintenant jusqu’à 2 et 5 francs ». Fontane termine son article en précisant à propos d’Orens : « recueillons soigneusement les œuvres satiriques du jeune maître, souhaitons qu’il nous en donne beaucoup d’autres et longtemps encore, car par lui la carte d’actualité devient un document artistique auquel le temps donnera une plus-value qui fera sûrement la fortune des amateurs éclairés ». Fontane avait un sain jugement car la plupart des autres illustrateurs cités n’ont pas laissé de traces marquantes.

Combes… grégations
Après la publication de sa fameuse série de 6 lithographies sur Dreyfus A la recherche d’un gîte, Orens réalise une autre série de 6 lithographies intitulée Combes… grégations, ensemble qui date également de juillet 1902. On se souvient que Waldeck-Rousseau regrettait de voir que la loi du 1er juillet 1901 sur les associations qui ne devait être à l’origine qu’une loi de contrôle et de police, soit transformée par Combes en loi d’exclusion pour les congrégations religieuses. Dans la presse, on rappelle que Waldeck-Rousseau « avait, à la tribune, attesté qu’elle ne visait en rien les écoles libres ». Max Gallo précise que « le déchaînement des passions à propos de la politique anticléricale de Combes vaut bien celui de l’affaire Dreyfus et le prolonge d’ailleurs ». Combes qui avait perçu qu’au cours de l’Affaire, le cléricalisme s’était accordé avec le militarisme, entend maintenant réduire le rôle social de l’Eglise et plier l’armée au pouvoir civil. Rappelons que le 27 juin 1902, par décret signé par le président de la République, Combes ordonne la fermeture de 125 écoles religieuses (des écoles de filles pour la plupart) ouvertes sans autorisation après la loi du 1er juillet 1901. Quant aux nombreux autres établissements religieux fondés sans autorisation avant la loi de 1901, ils croyaient ne pas tomber sous le coup de cette loi, mais être régis par celle de 1886. Il avait en effet été décidé en janvier 1902 par Waldeck-Rousseau que sa loi de 1901 ne serait pas rétroactive. Mais le 10 juillet 1902, par simple circulaire aux préfets, Combes ordonne la fermeture de ces quelques 3000 établissements. Nombre d’évêques lancent alors des manifestes contre le ministère, et la presse d’opposition leur donne un large écho. Des manifestations éclatent à Paris et la Ligue des femmes françaises rédigent « une adresse de protestation à la pieuse Mme Loubet » précise Gabriel Merle dans son Emile Combes. La circulaire du 10 juillet 1902 restant sans effet, Combes fait prendre un décret de fermeture par le président de la République dès le 25 juillet. Ce décret provoque de violentes manifestations hostiles. Partout, c’est au cri de « Vive la liberté » que l’on défile. A Paris, des heurts se produisent entre des attroupements de catholiques, de nationalistes, et des groupes de libres penseurs. Dans L’Illustration du 2 août, on écrit que le 26 juillet « du côté des congrégations, on crie à l’arbitraire, à l’iniquité ; du côté du pouvoir exécutif, on prétend exécuter strictement la loi sur les associations, rien de plus, et l’on fait dire officieusement que, si l’on se montre d’une intransigeance implacable à l’égard des écoles congréganistes, on usera de tolérance à l’égard des établissements hospitaliers. En tous cas, ces mesures de rigueur ont le défaut de ressembler à de la persécution, et ne sont pas pour favoriser l’apaisement tant prêché par M. Loubet ». Avec le n° 1 de Combes… grégations !!, (doc. n°1) Orens nous montre Combes forçant la main de Loubet pour l’obliger à signer le décret de fermeture des écoles libres… au point que leurs mains se confondent au premier regard. La scène se passe sous le regard désapprobateur de Waldeck-Rousseau qui avait cherché en la personne de Combes un modérateur pour lui succéder, et qui avait en fait jeté dans l’arène un gladiateur. En effet, bientôt, ne cachant plus son irritation, Waldeck-Rousseau dénoncera le sectarisme de son successeur en proclamant que la loi de 1901 dont il fut le promoteur, était appliquée à l’encontre de son esprit. En véritable témoin de son époque, on note qu’Orens analyse avec pertinence et subtilité les rapports de force qui divisent maintenant sur le plan idéologique le Bloc des gauches né de l’affaire Dreyfus.

Leurs figures
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En juin 1902, à l’occasion de la formation du ministère Combes, Orens avait publié une série de 15 lithographies intitulée Leurs Figures. On y trouve des portraits caricaturaux des ministres et du président du Conseil. A cette occasion, dans Le Cartophile du mois de juillet 1902, Charles Fontane écrit que « ce n’est qu’à l’apparition de Leurs Figures que le jeune artiste a révélé au public son vigoureux tempérament de caricaturiste. Cette collection de quinze charges sur nos gouvernementaux, conçue et exécutée en deux fois vingt quatre heures, fait montre de qualités premières ». En juillet, l’artiste décide d’ajouter 4 nouvelles estampes à cet ensemble qui se compose donc de 19 lithographies au total. Le titre de la série n’est mentionné que sur les 4 cartes complémentaires : Mr Bérenger dit papa la pudeur, La femme au masque, L’homme aux masques et Mr François Coppée, estampe datée du 22 juillet 1902. Ici, Orens nous montre la tête de François Coppée plantée sur un bâton de gendarme et ceinte de la couronne d’épines du Christ. François Coppée ardent défenseur de l’enseignement libre, nous apparaît en nouveau martyr comme l’indique la légende. Précisons que dans l’œuvre d’Orens, la couronne du Christ sera bientôt portée par Dreyfus qui lui aussi sera investi du rôle de martyr de sa propre cause.
 

Les réconciliés ?
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Un autre décret du 1er août prescrit la fermeture des dernières écoles en infraction dont une majorité se trouve en Bretagne. C’est dans les départements de cette région attachée à ses traditions religieuses que les manifestations sont les plus violentes. La résistance prend la forme d’une petite chouannerie, et c’est par tous les moyens que les paysans résolus s’opposent à l’expulsion des sœurs. La troupe étant requise, certains officiers refusent de procéder à la fermeture des écoles, d’autres démissionnent. Si des scellés sont brisés, les écoles sont néanmoins fermées. Gabriel Merle écrit que « Brunetière et Cochin formèrent une Ligue de la liberté de l’enseignement, et une Ligue pour le refus de l’impôt, animée par Drumont et Coppée, qui ne semblent pas avoir été efficaces ». Le poète nationaliste François Coppée, que l’on retrouve dans le numéro 4 de Combes… grégations (intitulé Les réconsiliés ?) embrasse Jules Lemaître avec lequel il s’est réconcilié autour de la question religieuse symbolisée par un cierge. Le point d’interrogation a son importance. Orens s’interroge sûrement sur la réalité ou la sincérité de cette réconciliation.

Vive le baptême… A bas les cléricaux
Après les premières mesures de Combes, Jaurès déclare que l’Arbre de l’Eglise « est mordu à la racine, il dépend de nous de l’arracher ». Rappelons que le 7 juillet 1901 à Villefranche-d’Albi, Madeleine Jaurès, la fille du tribun, fait sa communion solennelle. A gauche, on s’indigne, et certains même pouffent de rire : « Eh bien quoi ! Jaurès, pendant que vous nous faites manger du curé, vous faites bouffer le bon Dieu à vot’ demoiselle ? ». Lafargue qui, à l’instar de Guesde, dénonce l’anticléricalisme comme étant un attrape-nigauds destiné à retarder les réformes sociales, accuse le tribun d’être une fois de plus en contradiction avec ses principes. Certains exploitent ce fait « invraisemblable » mais « lamentablement vrai » pour affirmer, faussement d’ailleurs, que Jaurès avait fait baptiser ses enfants avec de l’eau du Jourdain. Dans L’Aurore, Urbain Gohier pourtant dreyfusard, mais dont la haine qu’il éprouve pour Jaurès va devenir l’un des buts de son existence, lance une série d’articles injurieux intitulés : Le cas Jaurès. Il écrit que le leader socialiste a « lancé dans l’église de Villefranche un insolent défi à la France révolutionnaire », et l’affuble de l’insolent sobriquet « d’apôtre du Jourdain ». Dans Histoire d’une trahison, il l’accuse d’avoir « envoyé sa femme au confessionnal et conduit sa fille à la Sainte Table » alors qu’autrefois, dans les banquets, il hurlait la Carmagnole « d’une voix formidable : Le Christ à la voirie ! La Vierge à l’écurie !... ». Dans son Briand, Suarez écrit qu’à cette occasion, Jaurès connut « les affres d’une pénible crise de conscience. Il accumula démentis sur démentis, nia l’évidence, s’enferra dans ses mensonges. Sa pauvre âme de grand homme accrochée à sa renommée, ne se montra jamais aussi débile, aussi minable que dans cette bouffonnerie. Il n’eut aucun courage, ni celui d’avouer, ce qui eût été honorable, ni celui de tenir tête à ses accusateurs ». 

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Le tribun se voit contraint de paraître devant le Comité général socialiste qui, dans une attitude totalitaire et attentatoire à la dignité humaine, vient fouiner dans sa vie privée. Briand qui observe l’illustre accusé autour duquel on se bouscule pour mieux l’apercevoir, écrit : « le ventre collé à la table du secrétaire, pantelant d’effroi au milieu de ses poils ; son tic de l’œil droit ne le laisse pas en repos. Sa cravate flâne sur l’épaule, sa lourde main crispée descend à sa poche pour des fouilles problématiques ». Toute cette polémique laisse des traces dans la caricature, et c’est un Jaurès aux deux visages que l’on découvre dans le numéro 3 de Combes… Grégations d’Orens. Ici, dans une attitude ambivalente, Jaurès déclare d’un côté : « Vive le baptême » qu’il reçoit en baissant les bras et en recevant de l’eau sur la tête ; et de l’autre : « A bas les cléricaux ! ! !», paroles qu’il prononce en levant les bras.

Le sourire de Jaurès
En septembre 1902, un incident renforce l’image d’un Jaurès à la solde de Berlin, image apparue dans la caricature lors de son engagement dans l’affaire Dreyfus. En effet, pour s’excuser de ne pouvoir assister au congrès d’Imola, il envoie aux socialistes italiens une lettre dont une version est publiée dans la presse italienne, puis en France dans Le Journal de débats : « Les socialistes italiens contribuent au dehors à une grande œuvre. Ils ne détruisent pas la Triple Alliance, moyen d’équilibre contre notre chauvinisme, et contre les fantaisies franco-russes ; mais ils lui enlèvent peu à peu tout caractère agressif et hostile, et ils rendent ainsi possibles les vastes groupements de peuples qui permettront le désarmement général. Je ne puis croire que vous renonciez à une action dont la fécondité se révèle tous les jours. En France, quoi qu’on vous en dise, l’esprit de secte et d’orgueilleuse impuissance est frappé à mort ». Dans Jaurès et ses détracteurs, Alexandre Croix écrit qu’on reste étonné que ces paroles ne brisèrent pas la carrière politique du tribun pour toujours, parce qu’oser « parler de chauvinisme en France et, de surcroît, de fantaisies franco-russes, c’était vraiment témoigner du goût du suicide, tant auprès des cercles éclairés que des masses, assoties par tant d’années d’hystérie patriotique, à laquelle les socialistes avaient eu leur juste part ». Le journal La Libre Parole de Drumont du 16 septembre 1902, titre « Le triplicien Jaurès ». Dans la caricature, l’image d’un Jaurès à la solde de Berlin refait donc surface. Orens publie une lithographie datée de septembre 1902, tirée à 150 exemplaires et intitulée Le sourire de Jaurès, député français ? 

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Ici, l’artiste se demande si Jaurès qui préfère la Triplice regroupant l’Italie et l’Autriche-Hongrie autour de la puissante Allemagne, à l’alliance franco-russe, est bien un député français. Il le représente alors rêvant du casque à pointe en guise de mascotte. Pendant près de deux semaines, à partir du 18 septembre, Jaurès défend sa position. Dans La Petite République, Il continue d’accuser la société française de chauvinisme, et persiste à présenter la Triple Alliance comme un bouclier contre les dangereuses aspirations de ses compatriotes. Mais il compte également des ennemis dans son propre camp, certains socialistes estimant, en effet, qu’il est chimérique de croire à la paix tant que le capitalisme n’est pas aboli.

Papa vérité : E. Zola
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Sur une lithographie datée du 10 septembre 1902 et intitulée Papa Vérité E. Zola, Orens nous montre l’auteur de J’accuse nu sur un âne, brandissant un miroir ressemblant à la tête de Dreyfus. Cette interprétation qui symbolise son acharnement à la cause de Dreyfus fait référence à la classique image de la vérité figurée en femme nue sortant du puits avec son miroir à la main. D’une manière caricaturale que l’on peut considérer à la fois comme flatteuse ou particulièrement railleuse, l’âne, animal très têtu, sur lequel est assis l’écrivain, illustre l’obstination et la détermination de Zola dans la recherche de la vérité, ce que confirme la légende : « La vérité est en marche et rien ne l’arrêtera ». Orens semble être le seul caricaturiste à avoir représenté Zola nu comme la Vérité afin de mieux l’identifier à cette cause pour nous montrer qu’elle accapare l’écrivain d’une manière quasi obsessionnelle.

Mort de Zola
Le 29 septembre 1902, dans son hôtel de la rue de Bruxelles, Emile Zola meurt pendant son sommeil asphyxié par de l’oxyde de carbone. Jusqu’à présent, dans la caricature dreyfusarde, l’écrivain était figuré en véritable héros positif de l’Affaire par rapport à Dreyfus lui-même invariablement investi du rôle de victime comme c’est le cas dans A la recherche d’un gîte. Le 5 octobre, lors de l’enterrement, Anatole France prononce un discours resté célèbre au cours duquel il rappelle que la lutte de Zola « pour la justice et la vérité » fit de lui « un moment de la conscience humaine ». A cette époque, dans les rues, on entend çà et là le chant suivant : « Zola la Mouquette est mort et bien mort, Dreyfus qui le regrette, partagera son sort ». Sur une estampe précisément datée du 29 septembre 1902, Orens nous propose maintenant un portrait non polémique de l’écrivain, interprétation conventionnelle qui tranche dans son œuvre, un peu comme si sa verve satirique s’était effacée comme par enchantement devant la mort.

Vers la paix
En 1902, les guerres des Boers et des Boxers étant terminées, le maintien de la paix redevient d’actualité. Le 23 janvier 1903, Jaurès monte à la tribune de la Chambre des députés. Ne croyant pas que la guerre soit inéluctable, il prône alors la paix et le désarmement. Au début, on hausse les épaules et l’on ricane, puis on l’interrompt : « C’est de la poésie, c’est un rêve » ; « Il faudra pourtant encore des canons, monsieur Jaurès ». Mais par un discours grandiloquent dont il a la recette, et une virtuosité captivante de langage et d’accent, il prêche si bien la paix universelle et le désarmement, qu’il parvient même à captiver « jusqu’aux adversaires les plus déterminés de ses doctrines et de sa thèse » commente L’Illustration du 31 janvier 1903. Cette harangue a un tel retentissement que nombre de gens exclus de la faveur de l’entendre voulurent au moins la lire. Aussi, phénomène presque sans précédent, le tirage du journal officiel monte-t-il à plus de dix mille exemplaires supplémentaires. Les kiosques à journaux sont assiégés, et les camelots vendent « comme du pain » sur les boulevards ce journal compact et sévère habituellement peu demandé du public. La double image d’un Jaurès à la foi apôtre de la paix, et rêveur, commence à s’imposer, tandis que celle déjà plus ancienne d’agent de l’étranger au service de l’Allemagne, se renforce. En effet, les nationalistes estiment que l’antimilitarisme issu de l’affaire Dreyfus associé au pacifisme de Jaurès, livre la France la poitrine nue face à la puissante Allemagne qui accélère le rythme de ses armements. 
 

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Les canons évoqués à l’occasion du discours de Jaurès, se retrouvent sur une lithographie d’Orens de janvier 1903 tirée à 150 exemplaires, intitulée Mr Jaurès Vers la paix. Ici, l’artiste nous montre le tribun qui, vigoureusement poussé au derrière par la main du « suffrage universel », escalade les barreaux d’une échelle (symbole d’ascension sociale) menant vers des canons dissimulés dans des nuages (symbole de rêverie). Orens pense sans doute, lui aussi, que si l’action de Jaurès en faveur du désarmement est louable, elle relève de l’utopie. Cette intéressante interprétation illustre également les attaques qui viennent de gauche contre le tribun socialiste alors vice-président de la Chambre des députés. En effet, cette élection ravive la calomnie et le sarcasme contre Jaurès alors perçu comme un grand bourgeois traître à la classe ouvrière. Max Gallo écrit qu’à cette époque, dans un pamphlet, Gohier reproche à Jaurès, en véritable dupeur du prolétariat, d’exploiter les ouvriers à son profit : « Socialisme ! Haut idéal ! Avec les mots sonores, on nous a pipés, on nous a fait marcher, on nous a fait combattre. Et puis, brutalement, la vérité nous apparaît. Celle d’un Jaurès qui s’est servi du corps des ouvriers pour grimper marche après marche l’escalier de l’ascension sociale ».

Le cake-walk Jaurès-Dreyfus
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A partir de juin 1902, Jaurès surnommé à cette époque « le ministre de la parole » parce qu’il soutient de sa voix retentissante la politique anticléricale de Combes, pense que le parti républicain doit appuyer la révision du procès de Rennes condamnant une seconde fois Dreyfus. Il juge en effet nécessaire d’établir la vérité une fois pour toute et mettre ainsi définitivement fin à l’Affaire. Dans Histoire et psychologie de l’affaire Dreyfus, Henri Mazel précise que « ce fut le 27 janvier 1903 que Jaurès, au cours d’une conférence faite à Paris, déclara que l’affaire Dreyfus n’était pas close ». Cette intervention du tribun en faveur de l’accusé nous vaut une lithographie d’Orens datée de février 1903, tirée à 250 exemplaires et intitulée Le cake-walk Jaurès-Dreyfus. Notons que le cake-walk, comme le précise L’Illustration du 10 janvier 1903 (N° 3124), est la « danse du gâteau des nègres nord-américains » déjà esquissée les saisons précédentes dans certains salons franco-américains par quelques jeunes filles transatlantiques débarquées du dernier bateau. Le pas caractéristique de cette danse « évoque l’image d’un caniche que l’on forcerait à se tenir sur ses pattes de derrière : le danseur avance par petits sauts, tenant exactement ses mains comme le chien tiendrait ses pattes de devant, tout en cabrant les reins de la façon la plus exagérée possible. C’est ce qu’on appelle le kangaroo step, pas mis à la mode sur la scène américaine par la divette Fay Templeton, à qui il a valu un étourdissant succès ». Sur la lithographie d’Orens tirée en plusieurs tonalités comme la plupart de ses caricatures de la même époque, on ne reconnaît pas du tout le pas si caractéristique du kangaroo step. En effet, un grand nombre de variantes acrobatiques furent imaginées sur le rythme originel par des danseurs et divers professionnels, alors que des maîtres à danser moins échevelés « ont entrepris d’en régler les mouvements et les figures pour les transformer en danse du monde ». Les caricaturistes vont faire danser le cake-walk à presque toutes les personnalités connues, mais Orens sera le seul à mêler Dreyfus à cette chorégraphie. Une nouvelle fois, on remarquera la double interprétation possible.

Comment nos ministres dansent le Cake-Walk
C’est aussi à cette occasion, mars 1903, qu’Orens réalise sa série de 6 lithographies intitulée Comment nos ministres dansent le Cake-Walk. On y trouve par exemple le général André, ministre de la Guerre et ardent partisan de Dreyfus, dansant le cake-walk avec Camille Pelletan, ministre de la Marine. Ce dernier, à cause de sa crasse légendaire et de sa fonction au sujet de laquelle Rochefort disait qu’il était « trop homme de terre pour faire un bon marin », nous est présenté pataugeant dans une bassine. Au palais Bourbon, « sa tignasse est l’effroi des huissiers quand, pérorant à la tribune, il secoue la tête avec frénésie ». On se moque aussi de son cigare « fichu au milieu d’une barbe couleur poussière et qui contient des débris de nourriture ». Quant à « l’odeur nauséabonde » du personnage, et son aspect hirsute et débraillé, Suarez écrit que ses dents comme ses linges étaient noirs, et qu’en « attendant l’heure de l’absinthe », il « suçait ses doigts pleins d’encre ». Une bonne raison comme l’illustre Orens, de le plonger dans une bassine afin qu’il se décrasse. Mais plus tard, lors de son mariage, Suarez précise encore que Pelletan avait finalement « renoncé à ses mauvaises odeurs », qu’il peignait enfin sa barbe et avait remis de l’ordre dans sa vêture. On retrouve André et Pelletan sur une autre lithographie d’Orens également réalisée en mars 1903 et appartenant à une série de 6 cartes intitulée Nos Grands déguisés.

Plusieurs caricaturistes dont Egor en particulier avec une série de 6 cartes intitulée Comment ils dansent, ont également enrôlé les têtes couronnées et autres chefs d’Etat dans cette danse qui a aussi ses détracteurs tel Jules Claretie de l’Académie française. Il la décrit en effet comme celle de « sauvages épileptiques, de déments échappés d’un de ces bals que donnent aux pauvres malades, à la mi-Carême, les internes de la Salpêtrière ». Pour lui, cette danse « digne d’un galop d’hystériques en liberté » où « les bras ballants ont des gestes de demi-noyés qui battent l’eau », n’est que le reflet de l’univers peuplé d’êtres « secoués par l’ambition, par la faim, par le besoin, agités d’un prurit de luxe ou dévorés de misère ». C’est « la danse de Saint Guy de l’humanité en détresse », c’est « la féroce et colossale danse macabre qui mène l’espèce humaine depuis des siècles ». Enfin, le cake-walk, « c’est le grand galop final, le galop monstre des ambitions et des boulimies, c’est la danse sacrée des arrivistes ». C’est sans doute pour cette raison que nombre de caricaturistes ont représenté les hommes politiques succombant à son charme non dépourvu d’extravagances.

Arène des folies Bourbon
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Henri Mazel écrit qu’à propos de l’affaire Dreyfus, le 23 mars 1903, Jaurès « assumait à la tribune de la Chambre la responsabilité de réveiller cette hydre que l’on croyait tout à fait endormie ». Sur une autre lithographie d’Orens datée précisément de mars 1903, tirée à 250 exemplaires et intitulée Arène des folies Bourbon, on découvre en effet Jaurès déclarant : « J’accepte la responsabilité de la reprise de l’affaire Dreyfus ». En haut de l’estampe, on note la présence du capitaine dans une curieuse posture suggérant un peu celle d’une pieuvre armée de deux longs bras avec, en attribut, les deux plateaux de la balance de la justice. Cette image illustre parfaitement l’hydre évoquée par le tribun socialiste comme le précise Henri Mazel. Après la mort de Zola, on note que c’est maintenant Jaurès qui incarne momentanément le rôle de justicier dans la recherche de la vérité.

Le duel Cavaignac-Jaurès
Datant également de mars 1903, on connaît une autre lithographie d’Orens tirée elle aussi à 250 exemplaires et intitulée Leurs armes. Légende : Le duel Cavaignac-Jaurès. Orens nous montre ici Cavaignac armé d’une épée, faisant face à Jaurès qui, les mains dans les poches, ne dispose que de sa plume d’écrivain pour se défendre. En effet, le parti socialiste auquel appartient le tribun, condamne le duel jugé comme une façon inepte et barbare de régler des conflits idéologiques.

Un poisson qui ira loin
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Toujours en mars 1903, Orens publie également une série de 6 lithographies intitulée Leur 1er Avril. Avec le numéro 5, l’artiste nous présente Jaurès tenant le poisson Dreyfus sur la tête duquel figure la balance de la justice. Cette dernière, détail important, est surmontée d’une étoile qui brille enfin, montrant que la recherche de la vérité s’est remise en marche, et que l’espoir renaît dans le camp des dreyfusards. Légende : « un poisson qui ira loin ». D’après le dessin d’Orens, on note en effet que Jaurès qui incarne à nouveau le rôle du justicier autrefois dévolu à Zola, s’apprête à lancer avec force le poisson Dreyfus comme s’il allait décocher une flèche. A cette fin, il tient l’animal comme une arbalète, la nageoire ventrale du poisson affectant la forme d’une gâchette que le tribun est sur le point d’actionner. Ce poisson-fusée figurant Dreyfus sous l’aspect d’un projectile, est une fois de plus un peu ridicule et semble illustrer encore à contre sens la légende.

Moi aussi j’ai mon soleil
Le numéro 1 de Leur 1er Avril intitulé Notre Emile concerne également l’affaire Dreyfus, mais d’une manière rétrospective puisqu’on y découvre le président Loubet coiffé du bicorne de Napoléon déclarant : « Moi aussi j’ai mon soleil » (allusion au soleil d’Austerlitz dont on prépare déjà la célébration du centenaire). Le soleil de Loubet est ici celui du champ de course d’Auteuil qui brille dans son dos avec un bonnet phrygien en guise de décoration. Toujours sur cette estampe, un poisson rigolard marqué « bon souvenir », affublé du chapeau cabossé de Loubet, armé de la canne du baron Christiani auteur du coup porté contre le président de la République le 4 juin 1899, et décoré de l’oeillet blanc, toise le Loubet-Bonaparte qui affiche sa satisfaction d’avoir lui aussi son soleil. 

La relance de l’affaire Dreyfus par Jaurès
En avril 1903, prenant prétexte de la discussion sur l’élection contestée par la gauche du député nationaliste Syveton farouchement antidreyfusard, Jaurès décide d’intervenir à la Chambre pour relancer l’affaire Dreyfus. Au cours des séances des 6 et 7 avril, il démontre d’une manière implacable l’innocence de Dreyfus, et les crimes commis pour l’envoyer au bagne. Pour rassembler la majorité des républicains qui veulent réduire le poids de l’Eglise dans la vie sociale de la République, il accuse aussi l’Eglise : « L’immense majorité du clergé régulier et séculier considérait que l’acquittement du Juif condamné par l’autorité serait une défaite pour l’Eglise elle-même, et pour le principe d’autorité ». Ensuite, Jaurès donne lecture d’une lettre du général de Pellieux adressée à Cavaignac en 1898 lorsque ce dernier était ministre de la Guerre. Le général demandait sa mise en retraite pour avoir été « dupe de gens sans honneur », car, précisait-il, il avait « perdu confiance » dans ceux de ses chefs qui l’avaient « fait travailler sur des faux… ». Brisson intervient alors pour signaler que le gouvernement de l’époque n’avait pas eu connaissance de cette lettre datée du 31 août 1898. Mis en cause, Cavaignac revendique alors l’entière responsabilité de tout ce qui s’était passé sous son administration, puis attaque l’entreprise révisionniste, la résurrection du syndicat et toute la politique du bloc républicain : « Notre conscience vaut la vôtre… vous n’êtes pas des juges. Vous n’êtes pas ici les serviteurs de la vérité : vous êtes les esclaves de vos passions… ». Hué par les socialistes, refusant de prendre l’attitude d’accusé, il leur demande s’ils sont tous des lâches comme Jaurès. Le débat dégénère alors en une vaste empoignade. Accédant à la requête de Jaurès, le général André qualifié par Clemenceau de « céphalopode à plumet », au nom du gouvernement, déclare accepter de procéder à une enquête administrative pour faciliter la recherche de la vérité dans l’affaire Dreyfus. Mais sous les protestations de Ribot qui reproche à Combes de se laisser entraîner à la remorque de Jaurès, le président du Conseil se désolidarise de l’ordre du jour proposé par le tribun, et la Chambre adopte finalement un ordre du jour plus nuancé : « la Chambre confiante dans le gouvernement, est résolue à ne pas laisser sortir l’affaire Dreyfus du domaine judiciaire ». Cet ordre du jour écarte « implicitement la proposition d’une enquête administrative à laquelle le ministre de la Guerre avait cru devoir adhérer d’avance » commente L’Illustration du 18 avril 1903 (N° 3138). Les défenseurs de Dreyfus : Reinach, Clemenceau, et Jaurès entre autres, ne sachant pas comment sortir de l’impasse créée par le vote de l’assemblée, conseillent à Dreyfus de patienter. Nous n’avons pas trouvé de dessins satiriques illustrant l’intervention de Jaurès lors des séances des 6 et 7 avril 1903 à l’assemblée nationale. Il est vrai que l’ordre du jour final adopté par la Chambre, ne débouchait sur aucune décision encourageante pour l’accusé dont le sort n’était en rien modifié. 

Le général André chargé d’une enquête
Alors, lassé de toujours attendre, et au risque de déplaire au gouvernement et « à Jaurès qui lui fera reproche de son initiative, précise Jean Denis Bredin », Dreyfus adresse au ministre de la Guerre, le général André, une requête sollicitant une enquête sur tous les faits nouveaux dont il a connaissance. Combes décide alors qu’André procèdera à une enquête non pas administrative comme le demandait Jaurès, mais à une enquête personnelle destinée à servir la vérité. Dans cette tâche, il sera assisté de M. Cretin, directeur du contentieux au ministère de la Guerre, et du capitaine Targe, son officier d’ordonnance au sujet duquel, dans Cinq ans de ministère, le général écrit qu’il était doué « d’un manque de timidité, d’une audace tactile qui lui permettait de fouiller, sans vergogne et sans observance des rites, les tiroirs les mieux clos et les plus hiérarchiques ». Il fut ainsi « le grand dénicheur de secrets et de documents utiles à mettre la vérité en évidence ». Le général André fit aussi appel à l’archiviste du ministère, un antidreyfusard farouche du nom de Gribelin qui pris le parti de ne rien dissimuler car, comme l’écrit Reinach, « Il était devenu véridique avec l’âge comme on devient obèse ou chauve ».

Les Plumivores
En juin 1903 Orens compose une série de douze lithographies intitulée Les Plumivores tirée à 1000 exemplaires comme on peut le vérifier dans le N° 2 de La carte postale illustrée de juillet 1903 qui consacre un article à cette série en précisant que Les Plumivores « sont des buveurs d’encre vivant, de plus ou moins vorace façon, de la plume ». On y retrouve les principaux polémistes s’étant illustrés dans l’affaire Dreyfus. Ce dernier figure sous la forme d’un encrier dans le numéro 3 (Mr Brisson), et d’un presse papier dans le numéro 9 (Mr de Pressensé grand démissionnaire de la Légion d’honneur).

Les deux obsessions de Jaurès
Dans Les Plumivores, la place d’honneur est réservée à Jaurès qui, dans le numéro 1 de la série, entre en scène. Cette estampe a été tirée en deux états. Sur le premier état, une sorte de puits ouvert dans la grosse tête du tribun nous permet de lire ses pensées qui sont imprimées dans son cerveau ou qui lui sortent du crâne. De ce puits s’échappe la vérité symbolisée par une femme habillée d’une robe et tenant un miroir sur lequel est inscrit le mot « PAX ». Il s’agit d’une transposition de la vérité nue (mais ici habillée) sortant du puits avec son miroir. On comprend que la première obsession de Jaurès est « la paix universelle » telle qu’elle figure d’ailleurs sur une bannière déployée par des ouvriers défilant derrière la tête du rhéteur.

Sur le second état du numéro 1 des Plumivores consacré à Jaurès, la vérité sortant de sa tête est symbolisée par une femme non plus habillée, mais nue, renforçant l’allusion au cliché de la femme nue sortant du puits avec son miroir. Ici, Orens a dessiné la tête de Dreyfus dans le cerveau de Jaurès. On comprend que la seconde obsession du tribun est la quête de la vérité à propos de l’affaire Dreyfus. Mais pourquoi Dreyfus n’apparaît-il que sur l’estampe à la femme nue ? Orens tenterait-il de nous montrer que l’obsession du capitaine serait aussi celle du beau sexe comme on l’avait d’ail¬leurs faussement prétendu en 1894 lors du premier procès ? Le côté humoristique de l’allus¬ion ne manquerait pas de piquant, mais on note que Dreyfus ne regarde pas la vérité dénudée, mais nous fixe des yeux, comme pour attirer notre attention sur son sort. On note encore la double interprétation possible de cette composition. Orens cultive sans conteste l’art de l’équivoque afin de mieux nous divertir comme en témoignent les numéros 21 et 33 du Burin satirique de l’année 1903 réalisés quelques semaines plus tard. Sur ces deux images à double sens (crypto-images rhétoriques), le petit canon qui pend entre les jambes écartées de Delcassé, et le bonnet phrygien sur lequel est assis le général de Bourbon, évoquent, pour un esprit grivois, tout autre chose que ce qu’ils sont censés représenter. On note que l’artiste se réserve habilement le droit de prétendre qu’il ne s’agit que d’un simple hasard, se réservant la possibilité d’accuser de perversion le lecteur qui découvre l’image obscène. 

Drumont boucher et fabricant de chemises soufrées
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Dans le numéro 11 des Plumivores, Orens se propose d’illustrer les obses¬sions de Drumont. Ici, le directeur du journal antisémite La Libre Parole nous est présenté, tel un dévoreur de Juifs, avec des dents de vampire illustrant l’idéologie de haine et de mépris qu’il distille dans son journal. On note aussi qu'il brandit une croix nous faisant penser au journal La Croix (des pères augustins de l’Assom¬ption), qui se définit lui-même comme le journal « le plus antijuif de France ». Certains numéros sont en effet de véritables appels au meurtre. Pour les Assomptionnistes, le baptisé, soldat de Dieu comme les anciens croisés, se doit d’écraser le Juif, symbole de l’instrument historique du péché. Le Juif incarne aussi le capitalisme et l’industriali¬sation qui dévorent les individus et la campagne au nom du profit. Il est donc tenu pour responsable du passage (détestable selon les Assomptionnistes) de l’économie terrienne à l’économie industrielle duquel le Juif tire son or en avilissant les pauvres. Au village vertueux, s’oppose donc la ville satanique. Cette analyse, on le voit, rejoint en partie celle des socialistes révolutionnaires les plus extrémistes qui assimilent Juifs et capitalisme. Toujours sur l’estampe d’Orens, au-dessus de la croix que Drumont tient, l’artiste a dessiné une chemise dont la présence nous est expliquée par la légende : « Mr Drumont boucher et fabricant de chemises soufrées pour St Barthélémy ». D’après ce texte, on comprend que Drumont qualifié ici de « boucher », se propose donc d’organiser un nouveau massacre dont les Juifs seraient les victimes. A cet effet, dans sa main gauche, il tient un couteau de boucher à l’aide duquel, en guise de circoncision, il semble plutôt pratiquer la castration totale au nom de Dieu en brandissant sa croix. Cette interprétation d'un Drumont émasculant des Juifs à l'aide d'un couteau est à rapprocher des révélations fantaisistes de l'abbé Desportes qui, dans son ouvrage préfacé par Drumont et intitulé Le Mystère du sang chez les juifs de tous les temps, prétendait que les Juifs « dévastaient les parties viriles » des jeunes enfants chrétiens à l'aide du « couteau rabbinique » pour les vider de leur sang au cours d'odieux « assassinats talmudiques ». Nous avons donc ici le portrait d'un Drumont vengeant le sang chrétien.

Je vous empoisonne pour un sou
Dans le numéro 12 des Plumivores, pour illustrer le caractère haineux de Rochefort directeur antidreyfusard du journal L’Intransigeant, Orens nous le montre sortant la tête d’un cabinet d’aisance sentant mauvais (100) avec une vipère lui sortant du front. Légende : « Je vous empoisonne pour un sou ». Rappelons que dans le journal L'Intransigeant du 18 octobre 1898, pour protester contre l'attitude des juges de la Cour de cassation qui penchent en faveur de la requête en révision du jugement de 1894, Henri Rochefort avait écrit : « On ferait ranger tous les membres de la Cour de cassa¬tion en queue de cervelas comme dans les maisons centrales. Un tortionnaire préalablement stylé, leur couperait d'abord les paupières avec une paire de ci¬seaux... On introduirait de grosses araignées de l'espèce la plus venimeuse dans des coquilles de noix, qu'on appliquerait sur le globe de l'oeil et qu'on fixerait soigneusement au moyen de solides cordons noués derrière la tête. Les araignées, affamées, et qui ne sont pas très délicates sur la nourriture, ronge¬raient peu à peu la prunelle et le cristallin jusqu'à ce qu'il ne restât plus rien dans ces cavités désormais sans regard. Alors on entraînerait tous ces hideux aveugles à un pilori élevé devant le Palais de Justice où s'est commis le crime et on leur accrocherait sur la poitrine cet écriteau : Voilà comment la France punit les traîtres qui essayent de la vendre à l'ennemi ». Les plumes étaient trempées au vitriol à l’époque !

Le Burin satirique
En mai 1903, à l'occasion de la visite d'Edouard VII à Paris, Orens qui entre dans sa vingt-quatrième année, lance sa grande série du Burin satirique composée d'eaux-fortes tirées à 250 exemplaires sur papier à la forme. Grand-Carteret, célèbre spécialiste de la caricature politique à laquelle il consacre nombre d’ouvrages, s’enthousiasme pour cette initiative. Dans le numéro 2 du journal La carte postale illustrée de juillet 1903, dans un article intitulé L’image périodique en carte postale, Grand-Carteret fait l’éloge d’Orens et salue sa nouvelle publication du Burin satirique. Il écrit : « Transformation dès longtemps prévue, dès longtemps indiquée par moi, l’hebdomadaire satirique illustré est en train de passer du domaine journal dans le domaine carte. La chose est faite. Le caricaturiste Orens qui, plein d’entrain et de jeunesse, va toujours de l’avant, qui marquera dans l’actuelle évolution comme André Gill, dans un autre genre, a marqué à la fin du second Empire, vient de créer le Burin satirique, c’est-à-dire une publication à périodicité fixe devant donner, chaque mois, huit sujets d’actualité politiques, artistiques ou autres. Ainsi, espérons-le, s’implantera définitivement chez nous la carte gravée, inaugurée à Berlin, il y a plusieurs années déjà, par l’éditeur Hildebrand qui nous a donné toute une série de portraits de gens célèbres. Assurément, ce n’est pas encore le journal-carte postale rêvé, celui que j’indiquais en 1896 dans un article du Figaro, le journal-carte postale quotidien, à double carte, au minimum, l’une reproduisant l’événement du jour, l’autre donnant en cent lignes tout ce qu’il faut savoir, tout ce qui se doit retenir, le journal de poche ; mais c’est un premier essai digne d’at¬tention, d’autant plus que le Burin satirique est susceptible d’améliorations. En réalité, le titre imprimé figure pour la première fois sur la carte Fleur de bagne ou la Police des moeurs, et ne se trouve que sur deux cartes, cette idée du titre-journal ayant été écartée, bien à tort selon moi ; mais ce n’en sera pas moins la collection du Burin satirique comptant aujourd’hui quinze pièces (...). Grand-Carteret donne alors la liste des quinze premières gravures du Burin satirique, et ajoute : « Toutefois, que le dessinateur m’en croie, qu’il reprenne et arbore carrément son titre et qu’il continue l’excellente idée inaugurée avec le numéro 4 dédié à M. Grand-Carteret, d’une dédicace personnelle pour chaque carte nouvelle, car cela donne aux images plus d’intimité. Régulièrement on trouvera ici la mention de toutes les nouvelles cartes du Burin satirique, à qui il ne me reste plus qu’à souhaiter bonne chance, ce qui à vrai dire n’est pas nécessaire, les 250 exemplaires du tirage étant souscrits d’avance ». Au dos des numéros 5 et 6 du Burin satirique où figure le « titre-journal » dont parle Grand Carteret, on trouve aussi la mention « F. Leblond, Editeur, 2 rue d’Assas PARIS 6me ». Il s’agit de la jeune épouse de l’artiste, Félicie Victorine Leblond, avec laquelle il s’était marié le 14 mars 1903. La collaboration artistique entre les deux jeunes époux se révèle éphémère puisque cette mention disparaît aussitôt pour être bientôt remplacée par d’autres éditeurs.  

Bizot
Dans le numéro 2 du 15 juillet 1903 de La Carte postale illustrée, au sujet des élections allemandes dont on vient de connaître les résultats, le reporteur précise qu’en France, les « dessinateurs eux-mêmes ne sont point restés indifférents à ces élections qui marquent une étape dans l’histoire du parlementarisme d’outre-Rhin. Orens, en son N° 13 du Burin satirique, nous montre les Derniers Rayons de la féodalité allemande, la Marée montante socialiste, et un nouvel artiste qui, sous le pseudonyme de Bizot, cache parait-il, la sœur même du caricaturiste, se fait connaître aux collectionneurs avec Le Coup de massue ; une main tombant – telle une épée de Damoclès – sur le crâne de Guillaume ». Nous avons retrouvé un exemplaire de cette carte portant la mention manuscrite : « A Monsieur Fontane Hélène Denizard ». On connaît en fait 4 cartes postales signées Bizot : Monsieur Combes sécularise ; Mr Rouvier terrassant la rente ; Le coup de Massue ; L’Armée serbe. Toutes ces estampes datent de juin 1903, et sont tirées en lithographie à 250 exemplaires. Le nom de Bizot n’apparaît plus dans la presse cartophile de l’époque, montrant
que la carrière artistique d’Hélène Denizard fut de courte durée. 


A suivre...

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