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Fig. 1

Par Sophie Pauliac

Analyse publiée dans Cahiers Daumier n°1, pp. 50-53.

Le 23 février 1832, le journal La Caricature fait paraître une lithographie de Daumier signée du pseudonyme « Rogelin », première œuvre publiée sous ce nom d’emprunt [Fig. 1].
Daumier met ici en scène le Général Lafayette en civil, assoupi sur un canapé, une énorme poire reposant sur son ventre, sous un portrait de Louis-Philippe encadré. Il s’agit de la première apparition de la poire dans une lithographie de Daumier, quinze jours avant la parution de la fameuse planche intitulée Masques de 1831 dans La Caricature (1). Rappelons que les fameuses « croquades faites à l’audience du 14 novembre 1831 » par Charles Philipon, le directeur de La Caricature, sont la première métamorphose de la figure de Louis-Philippe en poire (2).
Dans cette lithographie, Daumier joue avec les correspondances et les codes. Les similitudes entre Lafayette et Louis-Philippe se font jour : la poire démesurée qui repose sur le ventre arrondi du général semble esquisser un sourire et rappelle le visage, à l’arrière-plan, de Louis-Philippe qui semble déjà se métamorphoser. La figure de la poire ressurgit également dans le moelleux des coussins du divan qui entourent le général. Pour finir cette métamorphose, les jambes et les pieds de Lafayette, raidis à l’extrême, évoquent la queue de la poire et ses feuilles.
Les liens graphiques qui unissent les deux hommes font écho aux liens politiques qu’ils entretiennent. Lafayette, qui s’était rallié à la cause orléaniste, est en effet un des instigateurs de l’accès au trône du duc d’Orléans. Il avait d’ailleurs publiquement offert son soutien au futur Louis-Philippe en lui offrant symboliquement la cocarde tricolore au balcon de l’Hôtel de ville en juillet 1830 (3). Comme Chateaubriand le souligna, « le baiser républicain de La Fayette fit un roi ». Peu après, le 16 août 1830, la garde nationale est placée sous la direction de Lafayette, nommé Commandant général des gardes nationales du royaume.
Cependant, la position de la poire, qui semble peser sur le ventre de Lafayette et l’oppresser, rappelle les rapports tendus entre les deux hommes après la démission du général le 27 décembre 1831. Louis-Philippe, trouvant sans doute que trop de pouvoir était concentré aux mains d’un seul homme, fît adopter par la Chambre des députés, le 24 décembre 1830, une loi qui supprimait le titre de commandant de toutes les gardes nationales de la France, jugé contraire à la Charte de 1830. Reprenant alors dans l’hémicycle la place qui fut la sienne sous la Restauration – député d’extrême gauche – Lafayette devient alors un farouche opposant au régime de Louis-Philippe et le chef de file de l’opposition.
Par ailleurs, Daumier évoque ici un autre sujet de tension entre les deux hommes par le biais du fascicule que Lafayette tient dans son poing fermé et qui porte l’inscription « Programme de l’Hôtel de ville ». En effet, au lendemain de sa visite au Palais-Royal pour voir le futur roi (1er août 1830), le général rédige un Programme de l’Hôtel de ville qui sera pris en compte dans l’élaboration de la proclamation du nouveau chef d’Etat, élaborée par Guizot, Broglie et Casimir Perier le 4 août 1830 : il y soutient en substance la nécessité d’établir un « trône populaire entouré d’institutions républicaines ». Cependant, peu à peu, le gouvernement de Louis-Philippe prend ses distances avec le programme de Lafayette. Le personnage qui se tient derrière Louis-Philippe, dans le cadre, est un des acteurs de ce revirement de situation. Il s’agit vraisemblablement de Casimir Perier nommé ministre de l’Intérieur et président du Conseil le 13 mars 1831. Les relations entre Perier et Lafayette sont en effet tendues. Un des nombreux sujets de conflit porte sur ce fameux Programme de l’Hôtel de ville : les promesses d’institutions républicaines faites dans ce programme ne satisfont pas Perier qui ne compte que sur la Charte de 1830. C’est donc vers Casimir Perier que le roi se tourne en réfutant le Programme de l’Hôtel de ville.
La lutte politique entre les deux hommes s’intensifie après le débat qui a lieu en octobre 1831 sur la question la pairie : faut-il maintenir ou supprimer l’hérédité des pairs de France ? Les opposants au gouvernements, dont Lafayette, se prononcent en faveur d’une élection des représentants des Chambres, sur le modèle du Directoire, voire des Etats-Unis. L’hérédité de la pairie est finalement abolie. L’opposition l’emporte face à une majorité partagée, dont le chef de file, le président du conseil Casimir Perier, désapprouve la réforme.

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Fig. 2

Cette estampe est à mettre en rapport avec une autre, plus ancienne. En effet, quelques mois auparavant, Daumier avait publié, sous ses initiales cette fois, une autre lithographie intitulée « Un Cauchemar » [Fig. 2] (4). La scène est identique, bien que plus énigmatique. Le personnage est étendu dans la même position, bras ballant, jambes à l’équerre : au-dessus de lui, un pavé menaçant semble flotter, sur son ventre repose une seringue et des prospectus sur la « Loi martiale » et le « Loi de non intervention » et dans sa main se trouve un portefeuille. Mais, si dans la seconde version, Lafayette semble dormir, le personnage de cette lithographie paraît avoir succombé à la seringue posée sur son ventre. La scène relate en effet un évènement précis : le 5 mai 1831, réunis sur la place Vendôme à l’occasion du dixième anniversaire de la mort de Napoléon, des manifestants bonapartistes, venus soutenir la reine Hortense, sont repoussés sans ménagement par les forces de l’ordre. Le maréchal Lobau donne l’ordre de disperser la foule à l’aide de pompes à incendie. La tenue vestimentaire du jeune homme permet de l’identifier comme l’un des ces partisans bonapartistes.
Dans cette estampe également, Daumier mêle différents épisodes dans lesquels l’attitude du roi est critiquée. L’inscription qui figure sur le pavé – « Récompense nationale » - rappelle qu’à la suite de Trois Glorieuses ( les journées révolutionnaires des 27,28 et 29 juillet 1830) la Chambre a voté des récompenses nationales aux « combattants de Juillet » (5) et qu’une ordonnance d’avril 1831 règle les conditions de cette nouvelle décoration sur laquelle doivent figurer les dates des journées révolutionnaires, avec cette légende : « Donné par le roi des français ». Parmi ces décorés, on retrouve d’ailleurs le Général Lafayette.
La presse s’élève alors contre un acte qui semble faire des héros de la révolution, des obligés du Roi.
La référence à Louis-Philippe est donc ici encore implicite : après l’épisode des manifestations bonapartistes, la seringue à clystère, comme le parapluie d’ailleurs, devient en effet l’un des attributs du roi. Le glissement des symboles entre les deux lithographies est clair : la poire a remplacé la seringue, et le portrait, le pavé menaçant. Mais le cauchemar qui hante les rêves du Général Lafayette et du jeune bonapartiste est bien le même : le roi Louis-Philippe.

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Notes du texte
1/ Rogelin, « Masques de 1831 », La Caricature, 8 mars 1832, n° 71, pl. 143.
2/ Le 14 novembre 1831, Philipon a été condamné pour une caricature de Louis-Philippe en maçon, connu sous le nom de « Le Replâtrage » et publiée le 30 juin 1831 dans La Caricature. Sur le motif de la poire dans la caricature française, voir le catalogue d’exposition The Pear. French Graphic Arts in the Golden Age of caricature, établi par E.K. Kenny et J.M. Merriman, South Hadley (Mass.), Mount Holyoke College Art Museum, 1991.
3/ Sur cet épisode, voir notamment Broglie, Souvenirs, Paris, 1886 et Pinkney, La révolution de 1830 en France, Paris, PUF, 1988.
4/ La Caricature, 1er juin 1831, LD 25.
5/ Paul Thureau-Dangin, Histoire de la Monarchie de Juillet, Paris, Plon Nourrit et Cie, 1888-1892, p. 573. Le vote a lieu le 13 décembre 1830.

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