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André-Philippe Côté et Gilles Perron, Ecrire de la caricature et de la bande dessinée, éditions Trois-Pistoles, Québec, 2003, 118 p.

 

Peu de dessinateurs de presse – passés ou présents - ont témoigné de leur travail, pris le temps de livrer leurs réflexions sur les grandes questions qui s’imposent quand on commente la société avec les moyens de la caricature. Quel rôle attribuer à l’image satirique, quel est son impact ? Comment s’élabore une idée, un style ? Quelle attitude le dessinateur doit-il adopter face à un drame collectif, comment attaquer un homme politique ? Quid de la censure et de l’autocensure ? Le dessinateur prend-il en compte le sentiment présumé de ses lecteurs ? Quand on réalise un dessin quotidien d’actualité, est-on capable se forger une opinion documentée sur tous les sujets traités ? Quels types de rapports le dessinateur entretient avec la direction du journal pour lequel il travaille ?

Le Plantu du Québec, André-Philippe Côté, dessinateur éditorial au quotidien Le Soleil (on retrouve certaines de ses œuvres à Courrier International également), tente de répondre à ces questions dans un petit ouvrage fort intéressant, intitulé « Ecrire de la caricature et de la bande dessinée » dont nous recommandons vivement la lecture.

Auteur de BD avant de devenir caricaturiste politique, le dessinateur, et c’est bien normal, commence par évoquer ses premières aventures au sein du 9e art. La seconde partie de l’ouvrage d’entretiens s’intéresse à la caricature. Elle a tout particulièrement retenu notre attention.

André-Philippe Côté réalise principalement deux types de charges pour Le Soleil : des dessins visant des hommes politiques (et on apprend quelles qualités ces hommes ou ces femmes doivent avoir pour inspirer le dessinateur), mais également des caricatures s’intéressant à des problèmes du quotidien, ceux que rencontrent les citoyens au jour le jour. Signalons d’abord que le dessinateur conçoit ses charges à l’encontre du monde politique comme une mise en caricature non pas du discours de ces politiciens (bien que…), mais une exploration de leur image. Depuis quelques décennies, la communication politique tend à façonner les élus et l’image qui en résulte prend le pas sur les idéologies censées animer ces hommes. Le caricaturiste répond à cette sur-médiatisation par une forme de commentaire sur la médiatisation.

Evoquant la manière dont il aborde les sujets internationaux, André-Philippe Côté, parlant à cœur ouvert, exprime une forme de réserve sur la capacité du dessinateur à toujours juger de manière pertinente et juste les événements du monde. Craignant la manipulation surtout dans le cadre de conflits armés, il dit l’importance du doute qui étreint le dessinateur, dont il sait combien ses œuvres publiées quotidiennement pourraient être considérés par le lecteur comme des vérités. Ainsi, face à de nombreux événements complexes, l’auteur souhaite exprimer plus un ressenti ou une émotion qu’une opinion définitive.

André-Philippe se porte d’ailleurs en faux contre une conception erronée de la caricature : celle qui consiste à croire qu’elle doit toujours susciter le rire. Pour notre caricaturiste, le dessin de presse ne peut pas rire de tout. Il peut questionner, émouvoir, provoquer, susciter la réflexion, rendre des hommages. Et tout cela, pas toujours en recourrant aux armes du comique. Ainsi en est-il des drames locaux, nationaux ou internationaux, qui touchent l’humanité au cœur, et pour lesquels le dessinateurs veut parfois exprimer de la compassion, contrairement aux hommes politiques qu’il ridiculise le plus souvent. Tous les sujets ne se valent pas et nécessitent une posture adaptée. Ainsi, André-Philippe Côté s’interroge-t-il toujours sur l’impact de ses charges auprès de ses lecteurs. Non pas pour s’autocensurer lorsqu’il s’agit d’utiliser les symboles de la religion par exemple (ce qu’il affectionne particulièrement mais qui suscite toujours de vives réactions des intégristes notamment catholiques), mais dans le but de toujours adopter le ton juste. Celui qui touchera le lecteur sans obligatoirement le provoquer. Mais bien sûr, notre dessinateur le sait bien, chaque dessin aura ses partisans et ses détracteurs en colère, qui n’hésiteront pas à protester auprès de la rédaction…

Il n’est pas inutile de s’interroger sur le métier de dessinateur de presse aujourd’hui, même si la caricature tient une place bien moins grande qu’à la fin du XIXe siècle.

Le dessinateur, plus encore que le journaliste, ne peut faire l’économie d’une réflexion sur son travail et son éthique, tant les images qu’ils produit portent en elle une puissance symbolique souvent bien supérieure à l’écrit. Le lecteur, « consommateur » d’images par excellence, ne peut que réfléchir à son tour à ces questions en s’interrogeant sur l’impact de la caricature sur sa propre représentation du monde.

Formulons un regret : que l’ouvrage ne soit pas plus richement illustré. Le lecteur non québécois, aguiché par l’intelligence des propos tenus, pourra toujours se régaler, au jour le jour, en visitant le site du Soleil ou en consultant ses nombreux albums[1]

  

GD, le 29 novembre 2008

 

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[1] Recueils annuels "De tous les Côté", Éditions La Presse disponibles  après de l'auteur : cliquer ici

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