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Dessin de Luz, Charlie Hebdo du 8 avril 2009

« Dessin » de Siné, Siné Hebdo du 8 avril 2009

 

Le « match » publié par caricaturesetcaricature depuis plusieurs mois n’aura peut-être jamais porté aussi bien son nom puisque cette semaine Siné exprime de manière plus virulente encore sa haine contre son ancien patron Val, et le journal Charlie Hebdo. Le « match » ressemble plus évidemment à un règlement de compte obsessionnel de Siné Hebdo envers son grand frère, le grand frère préférant aux attaques le (presque) parfait silence dans ses pages.

Cette semaine, remarquons une différence fondamentale entre les deux « unes ». La première appuie sa rhétorique sur l’image, sur la caricature traditionnelle, et même le portrait-charge. La seconde se contente de texte, parodie une « une » ancienne et joue sur le principe de la paronomase.

Il n’est pas dit que les jeunes lecteurs de Siné Hebdo soient en mesure d’apprécier la « une » de cette semaine, puisqu’elle renvoie en effet à un numéro de L’Hebdo Hara-Kiri du 16 novembre 1970, saluant à sa manière la mort du général de Gaulle, numéro qui fut alors poursuivi au point de pousser la rédaction à publier la semaine suivante un même journal sous le nom de... Charlie Hebdo. Hara Kiri, dans ce qu’il est convenu d’appeler une épitaphe, condensait alors deux événements, la mort de l’ancien chef de la France libre et un fait-divers malheureux (incendie d’un dancing à St Laurent du Pont), réduisant la disparition de l’ancien chef de l’Etat à un événement insignifiant.

Siné Hebdo reprend évidemment la mise en page de l’époque, typographie noire sur fond blanc, le tout entouré d’un épais liseré noir. Siné substitue néanmoins quelques mots à la version de 1970 : « Val » pour « bal » et « L’Elysée » pour « Colombey ». Nul doute que la paronomase (Val/bal) et la similitude du point de vue métrique (trois syllabes pour Colombey et Elysée) ne renforce la qualité du détournement. Enfin, Siné rajoute en bas à gauche une tombe chrétienne en l’honneur de Charlie Hebdo.

Comme pour le dessin visant Kouchner, Siné réagit très vite aux rumeurs relayées par la presse. L’avenir dira si oui ou nom Sarkozy a choisi de nommer Philippe Val à France Inter. En tout état de cause, même si telle n’était pas la décision du chef de l’Etat, Siné, qui considère Val depuis longtemps comme un « sarkozyste », souligne la mort symbolique de Charlie Hebdo. Au-delà de la parodie, la « une » associe Val à l’idée du tragique, « Val tragique », terme négatif qui traduit la haine du dessinateur de l’Enragé pour son ancien patron, également associé à l’Elysée, c'est-à-dire à Sarkozy lui-même, objet de haines profondes parmi les salariés. L’amalgame entre le chef de l’Etat et ce journal étiqueté à gauche réjouit bien sûr Siné, pour qui l’hebdomadaire ne vaut plus rien depuis longtemps. La « une » de Siné Hebdo sonne finalement comme un « je vous l’avais bien dit que Charlie finirait mal… ».

Peu de « unes » de journaux satiriques illustrés se sont appuyées sur la seule rhétorique des mots. Dans les années 1830, le Charivari imaginait certes des « dessins » de mots, en fait des calligrammes typographiques, représentant la fameuse poire de Philippon, manière provocante de représenter le monarque sans les moyens du dessin. Plus tard, quelques titres durent, mais de manière exceptionnelle, contenter leur lecteurs de « unes » aniconiques. Il s’agissait alors de montrer sa mauvaise humeur contre une censure pesante qui refusait dessins sur dessins, à une époque (avant la loi de 1881 sur la presse) où le dessinateur devait soumettre ses croquis à l’administration avant de pouvoir imaginer les publier sous forme de dessins aboutis. De ce point de vue, c’est sans doute le Don Quichotte qui a le mieux dressé ses lecteurs contre Anastasie, en organisant la grève de la caricature, jusqu’au départ d’un censeur honni sévissant à préfecture de la Gironde. Plusieurs numéros sont alors parus pendant l’année 1877 avec de simples jeux typographiques, des déclarations ou des poèmes plus ou moins colorés.

Mais en dehors de ces circonstances particulières, la presse satirique a quasi exclusivement usé d’images visuelles pour susciter le rire ou l’indignation. La « une » de l’Hebdo Hara-Kiri rompait de manière radicale avec la tradition, produisant un effet puissant lié à l’inattendu. L’image semblait en même temps inattaquable, puisque ne mettant pas en jeu la figure même du général. A son tour, Siné Hebdo bénéficie de cet effet saisissant, rompant avec le dessin traditionnel de grande taille et en couleur, et se payant le luxe de référer à une « une » qui a en quelque sorte marqué la naissance de Charlie Hebdo et en tout état de cause marqué l’histoire du dessin de presse en France.

Avec ce « dessin », la boucle semble bouclée.

La mort de Charlie Hebdo demeure pour l’instant une hypothèse et ses dessinateurs se battront sans doute pour offrir au journal une vie nouvelle après le départ éventuel de son directeur. Il s’agira alors d’endiguer la perte des ventes et de faire face à un concurrent agressif. En tous cas, le « silence » de Charlie sur son jeune adversaire se lézarde avec notamment un dessin de Charb dans les « couvertures auxquelles vous avez échappé ». Non sans humour, Charb évoque la « confirmation » tant attendue liée aux nouvelles fonctions de son patron qu’il « caricature » aimablement, chose rare dans Charlie, en faisant dire à Val : « Je prends la direction de Siné Hebdo » ! Siné et Val pourraient alors former le couple de l’année, qui sait ?

La réussite de Siné Hebdo consiste principalement à s’adresser à des dessinateurs moins connus. Charlie semble vouloir renouveler quelque peu sa gamme avec quelques crayons nouveaux, mais il faudra peut-être un renouvellement plus franc pour effacer un sentiment de déjà vu d’une semaine sur l’autre.

 

GD, le 9 avril 2009

 

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