André Gill. Correspondance et mémoires d’un caricaturiste, édition et présentation de Bertrand Tillier, Champ Vallon, 2006, 410 pages.

Dans la nébuleuse de la caricature du XIXe siècle, qui a vu des milliers de dessinateurs fournir des images à une presse satirique illustrée pléthorique, André Gill brille particulièrement. Célébrité de son époque, pourfendeur de Napoléon III par le stylet, Gill fut dessinateur autant que patron de presse. Gill fut aussi écrivain. On lui doit de nombreuses pièces dans l’esprit léger des milieux bohèmes du Second Empire finissant. Ayant présenté le Prix de Rome, Gill espérait également réussir dans le monde des arts, mais ne réussit que dans celui de la caricature.

Il fallait publier la correspondance de cet ami de Nadar, de Vallès, de Hugo ou de Zola ou d’Emile Cohl, l’inventeur du dessin animé. Voilà qui est chose faite, avec cet ouvrage nourri d’exhaustivité et de rigueur historiographique. Bertrand Tillier , qui présente la vie de Gill en une trentaine de pages très documentées, a collecté l’ensemble des lettres de Gill, mais également, lorsque le courrier a disparu, la correspondance d’interlocuteurs qui lui répondent ou le sollicitent. Ainsi le lecteur se délectera-t-il de missives du grand Jules Vallès, longtemps en exil en Angleterre, et avec lequel Gill entretient une correspondance fournie.

Dessin de Gill, "Nadar", La Lune, 2 juin 1867.

 

Cette documentation, en plus des « Mémoires d’un caricaturiste » publiées en annexe, donne une étrange impression du personnage. Outre les lettres du Gill adolescent à sa famille, le caricaturiste, que l’on imagine muni de son stylet et terrorisant les puissants, semble peu intéressé par la politique du temps. Ses lettres révèlent bien sûr ses liens d’amitiés avec de grandes figures de l’époque, mais surtout, en filigrane et comme un air lancinant, Gill insiste sur ses préoccupation matérielles, que l’historien de la caricature oublie généralement. L’économie de la presse satirique nous reste en effet assez peu accessible à défaut d’archives suffisantes.

La correspondance de Gill fournit un éclairage inestimable sur ces questions.

Le dessinateur est lancé dans une course permanente pour placer ses dessins ou fonder de nouvelles feuilles. Il bataille sans relâche avec la censure qui le poursuit de ses grands ciseaux… et de ses amendes. L’équilibre financier reste toujours précaire, quant au bénéfice, il se fait plutôt rare. Gill s’inquiète également du succès de ses œuvres littéraires.

Dans ces pages, on perçoit la difficulté, pour André Gill et ses amis, de lancer La Lune, L’Eclipse, puis plus tard La Lune rousse… pour laquelle Gill espère le succès en faisant avec cette revue « contre le cléricalisme une campagne plus belle que jamais contre l’Empire ». Dans une autre lettre il exulte : « je crois que le moment est venu de semer parmi les peuples la bonne nouvelle. Que Dieu lui-même s’abonne », écrit-il avec élan.

On apprend que Gill et Vallès cherchaient à fonder une nouvelle revue, La Rue de Londres, pour laquelle les deux hommes nourrissaient de grands espoirs de gains. La revue devait s’adresser au riche lecteur anglais, de passage dans la capitale française. Mais les capitaux restent difficiles à réunir, et l’opération ne voit pas le jour. Les deux artistes, tout au long de pages magnifiques, semblent grisés par l’idée d’un puissant succès, évoquant la quête frénétique du « million ».

Ces lettres, complétées par la publication de Mémoires (non inédites), ainsi que divers documents en annexe et un cahier iconographique (noir et blanc), sont une source inestimable pour qui se passionne pour le XIXe siècle et l’histoire de la caricature.

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