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Dessin de Charb, Charlie Hebdo du 21 octobre 2009

Dessin de Siné et Jiho, Siné Hebdo du 21 octobre 2009

 

Cette semaine avec une couleur dominante très proche, Charlie intrigue par une rupture éditoriale en matière de « une », tandis que Siné Hebdo avec un dessin de Siné et Jiho, joue sur les mots mais désoriente son lecteur dans un dessin ambigu...

 Une rupture chez Charlie ?

Siné, comme de juste, choisit de commenter une mesure gouvernementale, c'est-à-dire un événement connu, médiatisé. Après les incidents de Poitiers, Hortefeux a remis sur la table la question des fichiers, quelque peu malmenée l’an dernier, le fichier Edvige ayant suscité à l’époque l’ire (du latin ira, la colère) de certains milieux politiques, syndicaux, mais aussi judiciaires et pédagogiques.

Le dessin de presse commente les événements, c'est-à-dire que le dessinateur donne son opinion sur des faits connus. Pourtant, cette semaine, Charlie se porte en faux contre cette habitude. Plutôt que de satiriser en « une » un événement déjà médiatisé par la presse, Charlie, avec sa couv’, tente de créé l’événement par la mise en image d’un scoop révélé dans ses colonnes.

Le familier de Charlie n’aura pas ignoré le virage pris par l’hebdomadaire avec sa nouvelle formule il y a quelques semaines, et notamment le choix de mettre en avant des infos inédites, rappelant évidemment la spécialité du Canard.

Une différence tout de même : il n’est pas rare que les « grands » médias relaient le mercredi matin les révélations toutes fraîches du Canard Enchaîné, tandis que la « grande » presse semble jusqu’ici bouder Charlie en ignorant ses pavés dans la mare, ce que regrettait déjà Charb dans le Libération du 23/09/2009.

Cette semaine, Charlie innove donc en omettant pour une fois de consacrer sa couv’ à l’actualité du moment, pour intéresser ses lecteurs au résultat d’une enquête menée par un rédacteur du journal lui-même et donc, totalement inédite. Une vraie révolution ! Une révolution en terme de réception de l’image et du rôle attribué à la « une ».

Dans la tradition de la presse satirique, le dessin fonctionne comme un commentaire de faits politiques ou sociaux d’actualité. La rencontre entre le lecteur et la « une » de l’hebdomadaire satirique se situe donc souvent sur le principe de la résonance. Le lecteur, pétri d’actu, piqué aux hormones médiatiques, et dorénavant nourri par les médias en ligne et les flux RSS permanents, se confronte le mercredi matin (jour de parution de Charlie et Siné) à un dessin qui surfe sur l’événementiel, qui fait écho à un sujet que le lecteur connaît déjà. Un événement qui passionne le lecteur, qui l’a fait réagir les jours précédents, suscitant son émotion et/ou sa réflexion.

Les couv’ de Charlie ou de Siné, très contextualisées en général, ne rencontrent aucun écho (et nous l’avons déjà vérifié) auprès de citoyens dés-informés. En effet le dessin satirique constitue en général un commentaire allusif jouant de prérequis, truffé d’allusions et de références et de clins d’œil. De nature parodique, l’image caricaturale fonctionne comme un métalangage. Elle forme un discours satirique à partir d’un discours générique qui constitue lui-même une interprétation du réel, accessible au seul journaliste qui en relaie la substance, selon une grille de lecture propre à son milieu et au média pour lequel il travaille. Le dessinateur de presse n’est pas un reporter (ou très rarement) mais un éditorialiste qui commente, prend position, donne à réfléchir plus qu’il n’informe réellement. En conséquence, le dessin de presse, pour être décodé, nécessite du lecteur une bonne connaissance du discours générique sur le monde, doit fréquenter les médias avec assiduité (il faut en plus que le lecteur soit pétri des références et des codes (notamment humoristiques et iconographiques) propres à la culture dans laquelle s’élabore l’image).

En attribuant à la « une » le soin d’illustrer un scoop dévoilé dans ses colonnes, Charlie prend le dessin de presse à rebours et surprendra sans doute plus d’un lecteur. Contrairement à l’habitude, Charlie crée l’info, et propose en « une » un commentaire d’une info à laquelle le lecteur n’a pas encore eu accès…

L’auteur de ces lignes vendrait sans difficulté son âme pour connaître la réaction d’un large panel de lecteurs face à ce dessin de Charb. Combien auront été déstabilisés ? Combien se seront surpris à chercher dans leur mémoire à quel moment d’inattention médiatique ils doivent de ne pas comprendre au premier abord cette mise en scène de Jésus ?

Le lecteur, éclairé par le contenu du titre, décryptera bien sûr une partie du code, familier de l’anticléricalisme de son journal favori qui n’a pas manqué, ces dernières années, de relayer les scandales mettant en cause l’Eglise. Une image, même contextualisée, comporte une part d’autonomie, ses différentes parties constitutives s’éclairant en partie les unes les autres.

Notre lecteur s’étonnera et s’amurera de voir ce Christ , symbole souffrant de la religion chrétienne, avec son air penaud, le regard tourné vers le titre, tenant bien en main deux valises pleines de billets de banque, qui évoquent clairement des pratiques douteuses, voire carrément maffieuses. Enfin, le clin d’œil à la « une » de Cabu, publiée à l’époque des Caricatures de Mahomet et demeurée célèbre depuis, pour avoir été traîné en justice, terminera de réjouir notre lecteur. On se réjouira de voir l’Opus Dei associée aux fameux « cons » qui ont, en leur temps, débordé le désespéré Mahomet.

Charb ne parodie qu’en partie le dessin de Cabu, remplaçant le terme « débordé » par « financé » (même nombre de syllabes, même sonorité finale), et rappelant ainsi le désespoir présumé de Mahomet face aux intégristes, ici traduit comme la désolation de Jésus face aux pratiques peu « catholiques » d’une confrérie particulièrement réactionnaire et secrète.

Le dessin joue sur deux anachronismes, procédés traditionnels de la caricature (anticléricale ou non) comme on le voit ci-dessous : dans ce dessin de Charb, Jésus est représenté vivant alors qu’on le dit mort depuis 2000 ans ; il tient dans ses mains des valises typiques de nos époques modernes, débordant d’euros sans doute assez peu diffusés sous Ponce Pilate.

 

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Dessin de LE PETIT Alfred (1841-1909), « L'ascension du nommé Jésus-Christ », Gros-Jean et son curé, 1881.


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Dessin de FAUSTIN (1847-?), « Se figurent-ils avoir perverti le Christ ? », vers 1871.


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Dessin de GÉBÉ (1929-2004), « Votez Jésus un président qu'on peut crucifier », Charlie Hebdo, 15/4/1981.

 

Charb explore de surcroît le comique de situation et l’absurde : que pourrait bien faire des ces valises bourrées d’oseille, un homme (pardon un dieu), cloué sur une croix et donc, incapable de se mouvoir ?

On l’aura compris, bien que ne référant pas à une actualité brûlante, le dessin de Charb ne manque pas de ressort pour amuser le lecteur et finalement le mettre sur la piste des révélations du journal. Signalons une probable difficulté, inhérente à la mise en page : si l’accroche formée par le mot « Révélations » en typo blanche sur un cartouche noir se lit parfaitement bien, la suite du titre, « sur l’argent de l’Opus Dei », demeure plus difficile à déchiffrer pour deux raisons : le jeu d’ombrage typographique et surtout une superposition de quelques lettres sur un élément dessiné. Il n’est pas certain que le lecteur ait pris connaissance de la phrase avant d’avoir tenté de « lire » le dessin, contrairement au déroulé que propose l’animation flash sur le site du journal…

La couv’ de Siné commente en fait la publication dimanche de deux décrets instaurant de nouveaux fichiers ciselés sur mesure pour la police. Il s’agit ni plus ni moins de clones édulcorés du fameux fichier Edvige, dénoncé en son temps notamment pour son repérage de l’orientation sexuelle et syndicale de tout un chacun. A l’époque, nombre d’associations avaient dénoncé également le fichage dès 13 ans, qui constituait là encore une première.

Siné (dont nous disions qu’il céderait la « une »…) en compagnie de Jiho, mettent en scène deux garnements qui protestent contre le ministre de l’Intérieur, qualifié pour l’occasion de « pédoflic », contraction du terme « pédophile » et de « flic ». Le nœud du dessin tient dans ce mot-valise qui substitue « flic » à « phile », tout en gardant au mot une partie du sens initial. Le lecteur comprend bien l’idée. Le pédopflic constitue un pédophile de la répression. Le terme « pédoflic » hérite, sous la plume de Siné et Jiho (mais aussi de quelques internautes il y a quelques mois déjà) de la condamnation morale et sociale liée à la pédophilie. Il s’agit de stigmatiser l’amour douteux que voue une structure répressive à de jeunes adolescents, dans une période obsédée par la conservation des données, par le fichage systématique sinon la multiplication des caméras de vidéo-surveillance, quand il ne s’agit pas de l’enfermement des mineurs !

Siné et Jiho, sans doute par ironie, mettent en scène la colère de deux garnements à l’apparence paradoxale : à la marinière du garçon et aux dentelles ainsi qu’au nœud dans les cheveux de la fillette, répondent la casquette américaine chez l’un et la dentition approximative (casquette vissée sur la tête, dentition approximative) des deux. Le fond en aplat rose évoque bien évidemment l’enfance innocente et joyeuse.

Le choc visuel se concentre autour des dentitions malmenées, qui forment le contraste de valeur le plus intense de l’image, juxtaposant un noir pur (l’intérieur de la bouche) au blanc immaculé (les dents).

Le dessin empreinte à la caricature un de ses vieux procédé, mais ici utilisé de manière ironique. Depuis longtemps l’image satirique fait subir à ses cibles une cure de paupérisation vestimentaire, mais aussi physiologique, courbant la silhouette, décharnant le corps, brisant une oreille ou le nez, crevant un œil et… dégradant la dentition comme on peut s’en rendre compte ci-dessous (voir également un article de Barbara Stentz sur la bouche béante dans la caricature française et anglaise pendant la Révolution).

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Anonyme, « Ils ne m'ont laissé que deux Chicots », 1789.

 

Il n’est pas inintéressant de repérer le processus créatif qui donne naissance à cette « une ». Jiho a publié sur son blog deux dessins préparant celui qui nous intéresse aujourd’hui :

 

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Le premier met en scène Hortefeux dont la pédo-philie est présentée comme strictement « professionnelle ». Dans le second intitulé « dernier brouillon », Jiho préfère imaginer un enfant, poing tendu et criant « Hortefeux pédoflic ! ». Contrairement à d’autres « unes » pour lesquelles il nous semblait que la version de Siné améliorait l’idée trouvée par son collègue, cette fois, l’original nous semble en fait bien meilleur.

Pour deux raisons : chez Jiho, l’enfant du second dessin se fait bien plus jeune que ceux dessinés par Siné, le décalage d’âge, plus important, produisant un « décalage » plus drôle. Il y a là sans doute un « défaut » inhérent au style de Siné qui représente quasiment toujours les humains avec le même style de visages interchangeables. Celui des deux enfants conviendrait ici (en modifiant uniquement les tenues vestimentaires) parfaitement pour figurer deux adultes aigris ou en colère. Siné ne figure l’enfance que par les attributs associés au corps, et non par la physionomie elle-même, ce qui, à notre avis, brouille la compréhension du dessin. Comment interpréter ces enfants-adultes ?

Jiho joue également du décalage lié à la posture de son garçonnet. Le poupon brandit, bien que vraiment très très jeune, son poing, imitant un manifestant adulte qui chanterait en même temps l’Internationale. Il y a là une parodie assez drôle et qui fait sens.

Siné, de son côté, attribue à ses deux gamins une étrange posture, chacun d’eux levant les deux bras en l’air, dans une attitude peu convaincante et qui renvoie difficilement à l’image de la contestation.

L’idée qui consiste à montrer des enfants dénoncer eux-mêmes le fichage à 13 ans ne manque pas de piquant. Mais au résultat, tout dépend de la mise en scène. Comme on le comprend, il nous semble que plusieurs aspects de cette « une » de Siné Hebdo, prêtent à confusion, déstabilisent le lecteur. Enfin la bouche édentée dégrade de manière assez violente le visage et l’expression faciale des enfants peut être lue ici de manière un négative et rebutante. Le lecteur percevra-t-il malgré cela, l’ironie de la scène, que Siné met en scène l’image délinquante qu’Hortefeux et son copain Sarkozy veulent donner de la jeunesse ?

L’image d’un nourrisson (avec une seule dent), levant le point pour traiter Hortefeux de « pédoflic » n’aurait-elle pas été plus drôle ?

 

Charlie innove par une couv’ qui annonce un scoop, tandis que Siné Hebdo s’intéresse à un nouveau méfait du gouvernement. Les deux hebdos se retrouvent néanmoins sur une ligne commune. Tous deux dénoncent en recourant à la satire les « entorses » faites à la démocratie, qu’il s’agisse d’ouvrir le lecteur à des faits inédits ou, au contraire, de lui proposer un commentaire ironique d’un événement récent, mais déjà médiatisé.

 

Guillaume Doizy, le 22 octobre 2009

 

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