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Dessin de Luz, Charlie Hebdo du 28 octobre 2009

Dessin de Siné et Berth, Siné Hebdo du 28 octobre 2009

 

Chacun interprète les images auxquelles il se confronte, par nature polysémiques, en fonction de sa culture, de son idéologie, de ses valeurs morales, de son humeur du jour. L’image existe avant tout dans l’émotion de celui qui la regarde. Les nombreuses réactions ulcérées de catholiques (mais pas seulement) faisant suite à la publication du dessin de Charb la semaine dernière le prouvent une fois de plus. Alors que le lecteur régulier de Charlie, volontiers anticlérical et libre penseur, habitué au sarcasme des dessinateurs de son journal préféré, éprouvera une grande familiarité avec la « une » de Charb, des catholiques disent leur ressentiment d’être ainsi une fois de plus agressés par la caricature. Il n’est pas inintéressant de lire les mails publiés sur le site de Charlie. Leurs auteurs, dans leur grande majorité, comprennent l’image comme une caricature contre… Jésus.

Le responsable ? Charb bien sûr, qui malicieusement ne représente pas directement l’Opus Dei et ses pratiques douteuses. En parodiant la célèbre caricature de Cabu, le dessinateur met en scène le désespoir de Jésus face à cette confrérie très secrète, tout comme Mahomet se désespérait des « cons » qui le soutiennent, c'est-à-dire des intégristes.

Bien que n’étant pas le premier visé par le titre du dessin, le Jésus de Charb subit également la charge. Il ne lâche pas les mallettes et les garde bien en main… Sa trogne particulièrement amochée (l’Eglise chrétienne lui attribue toujours un visage paisible ou douloureux, mais jamais ravagé par les ans…), caractéristique du style de Charb, ne pouvait que réjouir le libre penseur et choquer le fidèle.

Si les anticléricaux caricaturent volontiers les Eglises et la religion, les missionnaires du Christ (qui traditionnellement s’acharnent contre ce qu’ils considèrent comme les symboles de l’irréligion, c'est-à-dire pendant longtemps la République, ou les parlementaires de gauches, la franc-maçonnerie, et bien sûr par antisémitisme les juifs à la fin du XIXe siècle et jusqu’aux années 1930), ne s’interrogent jamais sur le fait que des athées puissent être violemment heurtés dans leurs convictions philosophiques par la présence de milliers de calvaires en ville ou à la campagne…, images magnifiant la souffrance (le dolorisme) et la mort (en 3D de surcroît et souvent en couleur !), que l’on peut à bon droit considérer comme une véritable insulte à la raison.

Certains catholiques invoquent la liberté du culte pour dénoncer ces caricatures anticléricales ou antireligieuses. Nous pourrions invoquer la « liberté de la raison » pour exiger la destruction des églises et des calvaires...

Mais reconnaissons à tous le droit à l’insurrection, même et surtout contre la caricature qui elle, se montre rarement mesurée pour mettre sur le grill les idées, les faits ou les personnes.

 

Le dessin de presse se décrypte donc difficilement. Il use de codes qu’il faut partager et savoir repérer, pour en comprendre la sève. Tirez une image de son contexte temporel, géographique ou culturel, et vous provoquerez l’incompréhension, ou plutôt un sens nouveau probablement en décalage avec les intentions du dessinateur.

Les deux « unes » de la semaine pourraient, vues par des lecteurs étrangers (à ces codes), susciter d’autres émois que ceux envisagés par leurs auteurs. Luz, de toute évidence, crée un dessin raciste : il met en scène le renvoi d’un immigré à la frontière. Un personnage au premier plan, le ministre de l’immigration, se réjouit de voir un maghrébin caricaturé (gros yeux globuleux, lèvres stéréotypées, cheveux crépus, couleur de peau « basanée ») se faire pousser dans un avion par un policier hargneux. La caricature antisémite de la fin du XIXe siècle mettait en scène, par exemple, des « aryens » assistant avec bonheur au bastonnage de « juifs » stéréotypés… On pourrait très bien imaginer le dessin de Luz dans un journal particulièrement sensible à la politique anti-immigrés du gouvernement. Le dessinateur ferait alors preuve d’humour noir et d’autodérision en imaginant le ministre blaguant joyeusement le « bougnoule » chartérisé.

Quant à Siné et Berth, ils publient en « une » de Siné Hebdo un véritable appel au meurtre à l’encontre du monde du travail, ou bien choisissent de se moquer avec cynisme des familles qui comptent, ces derniers mois, des salariés suicidés dans leur entourage (représenter la mort n’est pas sans risque :s’agit-il de la dénoncer ou au contraire de s’en réjouir ?).

Pour ceux qui douteraient de la crédibilité des interprétations ci-dessus, noter qu’un des lecteurs outrés de Charlie, qui réagit au dessin de Charb « contre » Jésus, se demande même si la charge ne vise pas, de manière détournée, les… musulmans !

Quelle impression produirait sur nos amis catholiques le dessin ci-dessous, qui n’a pas été ni recadré, ni retouché par l’auteur de ces lignes ?

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Jésus sombre dans un ciel d’orage qu’un éclair vient traverser. L’œuvre, publiée par… le très catholique Pèlerin en 1939, pourrait très bien passer pour une mise en scène morbide de la fin du christianisme, vue par un artiste libre-penseur… A contrario, le chrétien verra dans le déséquilibre de la composition et les couleurs du ciel une dénonciation subtile de la décadence morale minant un monde de plus en plus hostile à Jésus-Christ…

La connaissance des intentions de l’émetteur de l’image (le fait de savoir si le dessin a été publié par Charlie ou au contraire par La Croix ou Rivarol), oriente l’interprétation immédiate, conditionne en très grande partie l’interprétation. La propagande a souvent profité de la polysémie des images pour détourner le sens d'une œuvre réalisée par un camp, et l’utiliser contre lui…

La polysémie du discours caricatural grandit en fait dans la deuxième moitié du XIXe siècle. A la fin du second Empire, étouffé par la censure et la répression, le mouvement républicain trouve dans le portrait charge un bon moyen de populariser ses héros. En recourant en partie à la rhétorique caricaturale, le dessinateur valorise ses cibles. Depuis lors, le dessin satirique cultive cette ambivalence troublante…

La charge de Luz ne vise en fait pas les immigrés, comme l’a bien compris le familier de Charlie. L’artiste, avec un dessin d’abord et avant tout comique, stigmatise le cynisme de Besson. Il dévoile la vraie nature du « débat » lancé par le ministre. Un débat sur l’identité nationale qui se résume à la chasse aux immigrés…

Luz joue sur un transfert de sens. Le grand débat de Besson se réduit à une question tout à fait anodine : quelle siège attribuer à l’immigré renvoyé par charter ? Le débat se transforme ici en un aimable dialogue entre Besson et le sans papier, sans papier dont l’expression faciale traduit l’incompréhension face à tant d’incongruité. En règle générale, le commercial qui propose à son client de choisir entre couloir et hublot, fait preuve d’une bonne intention. Ici Besson s’adresse à l’immigré comme à un simple touriste… Le paradoxe et l’absurdité de la scène produisent évidemment le comique.

L’ambivalence de la caricature provient en partie de l’unité de son langage : si Luz charge Besson (gros nez, joues empâtées, sourire pervers, yeux mis clos et de biais, oreille légèrement pointue, position des sourcils chahutée), il n’en attribue pas moins au sans papier un visage également caricatural… et une expression qui participe du comique global de l’image… (et donc qu’un lecteur raciste pourra interpréter comme allant dans le sens de ses idées…)

L'idée du hublot et du couloir pourra être rapprochée de deux dessins antérieurs :

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Dessin de Berth, Siné Hebdo, date?

 

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Dessin de Plantu, Le Monde, 2/10/2002

 

Luz opère sur une composition asymétrique et dynamique, jouant sur la profondeur, qui entraîne une circulation pluridirectionnelle du regard. Au premier plan, le visage de Besson, par sa blancheur (et donc le contraste), capte l’attention, tandis que l’avion et les deux personnages au second plan se lisent dans un deuxième temps, « fondus » dans la couleur de l’arrière plan (jeu de nuances de la couleur orange). Une fois de plus, le binôme bleu/orange, un des trois couples de couleurs complémentaires de la palette, produit un contraste fort, mais également une harmonie colorée traditionnelle.

A l’opposé, Siné, sur une idée de Berth, construit son dessin, comme souvent, dans une composition étagée et symétrique. Le contenu textuel formé ici par trois lignes dinsctinctes par la nature de l’écriture, la disposition des mots et leur couleur, induit un sens de lecture vertical et descendant, sur un mode quaternaire (et finalement assez peu jazzy…).

Comment le lecteur appréhende-t-il cette succession de mots ?

Toussaint

Fête des morts

Salariés

Même si Berth dans son croquis dispose le texte de cette même manière, Siné a peut-être envisagé une autre disposition : plutôt que de barrer le mot « mort », inscrire directement « salariés » par-dessus. Choix cornélien. La première disposition induit une succession qui nécessite une recombinaison mentale tout en mettant l’accent sur la nature de cette fête de la Toussaint, tandis que la superposition de morts/salariés aurait permis d’évoquer plus fortement encore la fusion des deux items mais en faisant passer au second plan la fête chrétienne.

Berth et Siné opèrent bien évidemment une condensation entre deux éléments, un drame social et une fête saisonnière, avec la mort comme point commun. Cette « une » opère sur une tonalité bien moins comique et légère que ne le fait Charlie cette semaine (et en règle générale d’ailleurs). Bien que jouant sur les mots, Siné et Berth mettent en scène un drame (le renvoi par charter d’un clandestin en constitue également un drame bien sûr) sanglant, par surcroît un suicide. La tonalité violine/rouge construit une ambiance visuelle relevant du morbide

Le mode opératoire du suicide n’est pas sans conséquence, du point de vue de la lecture de l’image. La défenestration n’aurait bien sûr pas convenu. Dans un de ses croquis préparatoires, Berth met en scène quatre suicidés, recourrant à des techniques fort diverses :

 

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Inhalation de gaz, pendaison, suicide par pistolet ou au couteau. Seule l’arme blanche pénétrant le cœur pouvait permettre d’évoquer une mort lente (et donc la possibilité de donner au salarié le temps d’écrire) et le matériaux même de l’écriture, le sang. Une écriture parfaite, avec point sur le « i » et accent sur le « é »… chez un salariés sans doute encore trop consciencieux, même au moment du suicide. Le lecteur français d’un certain âge se remémorera sans doute, à la vue de cette image, l’affaire Omar Raddad où la victime Ghislaine Marchal aurait écrit avec un doigt trempé dans son propre sang, quelques mots mettant en cause son meurtrier. Cette remémoration parasite probablement l’interprétation de la charge, plutôt qu’elle n’en éclaire le sens.

Relevons un détail troublant : le décor. Nous avions déjà insisté sur la quasi absence d’éléments de décor dans le dessin satirique de ces dernières années. Le personnage, bouche ouverte (la blancheur des dents obsède quelque peu le regard…), repose sur un sol dont les stries régulières évoquent le plancher traditionnel en bois. Comment le lecteur décode-t-il ces quelques traits ? De toute évidence, on interprétera difficilement ces quelques bandes parallèles comme typique d’un quelconque lieu de travail. Nous pensons plutôt à la chambre d’une maison ancienne. Une chambre sans mobilier, sans image au mur… Une chambre vide, mais une chambre tout de même.

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Berth, dans son croquis n’avait pas déterminé l’espace, insérant son suicidé sur un fond strictement blanc. De toute évidence, le lecteur pressé ne « verra » pas ces quelques éléments graphiques, bien qu’il les ait certainement perçus, tout comme il ne considèrera pas la différence de taille entre les deux jambes du salarié, différence inversée par rapport à la perspective traditionnelle, comme le signe d’un handicap physique, ni l’absence de dents sur la mâchoire inférieure comme…

 

Choisissant une tonalité grave ou au contraire comique, nos deux hebdos réagissent à l’actualité politique et sociale. Ils recourent à des codes graphiques ou symboliques sur lesquels le lecteur projettera et construira l’interprétation qui conviendra au mieux à sa personnalité, à son idéologie, à son humeur. Alors que le texte, pas les raisonnements qu’il construit, peut limiter en partie les glissements sémantiques, l’image nécessairement condensatoire et synthétique échappe à tout contrôle. Tout comme le vol d’un papillon peut provoquer un tremblement de terre à l’autre bout du monde ou à peine ébranler une feuille d’arbre à proximité de laquelle il se trouve, un même dessin formé de quelques traits peut émerveiller, susciter l’indifférence, provoquer l’indignation, ou encore mais plus rarement, un séisme politique international.

 

Guillaume Doizy, le 30 octobre 2009

 

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