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Dessin de Cabu, Charlie Hebdo du 9 décembre 2009

Dessin de Carali, Siné Hebdo du 9 décembre 2009

 

L’actualité de la dernière semaine ayant été assez fournie (conséquences du vote suisse sur les minarets, propos de Sarkozy sur la nomination de Michel Barnier, campagne chaotique de vaccination contre la grippe A, apparitions de Ségolène Royal, poursuite du « débat » sur l’intégration…), le lecteur de Charlie Hebdo et de Sine Hebdo aurait pu s’attendre à ce que les couvertures des deux journaux se réfèrent à des événements différents : Il n’en est rien, les deux couvertures se font toutes deux l’écho du sommet mondial de Copenhague.

Cela dit, la conférence de Copenhague donne matière à deux messages graphiques extrêmement différents, puisque, si Carali présente au lecteur le résultat qu’il souhaiterait voir obtenu à l’issue de pareils sommets, l’objectif de Cabu dans Charlie Hebdo n’est nullement, tout compte fait, de commenter l’actualité de Copenhague, mais bien de pourfendre la mégalomanie sarkozienne.

Dès la première « lecture », le message des deux dessinateurs paraît clair : pour Cabu, il faut combattre Sarkozy, assimilé à l’un des grands dangers naturels qui menacent la planète. Pour Carali, le monde entier doit se purger de toutes les impuretés qui entravent sa « digestion », sa marche en avant : capitalisme, militarisme, industries dévoreuses d’énergies traditionnelles…

Un examen attentif de ces deux couvertures contraint néanmoins à se poser quelques questions. Une nouvelle fois, les signes iconiques se révèlent relativement aléatoires, plus polysémiques que les signes purement linguistiques.

 

Avec « Quelle planète laisserons-nous à nos enfants ? », le lecteur peut une nouvelle fois admirer le talent de Cabu, qui parvient comme toujours avec une grande économie de moyens à faire passer un message fort.

Il faut tout d’abord noter que Cabu joue habilement sur le décalage entre la question posée et la réponse graphique qu’il apporte. Tout lecteur s’attendrait en effet après avoir lu la question à la présentation d’une planète en ruines, courant à sa perte. Et il ne peut être que surpris, qu’il commence du reste par la lecture de la question ou – cas peut-être plus vraisemblable – par la perception de cette multitude de petits Sarkozy. Ce décalage suscite incontestablement le rire, ou tout du moins le sourire.

Sur le plan formel, Cabu suggère que cette masse de petits Sarkozy représente la terre entière, non seulement en faisant apparaître sur le fond de l’image d’autres planètes, mais aussi et surtout en donnant à son titre ainsi qu’à la foule de visages la forme arrondie d’une portion de notre planète. L’ampleur de cette masse est renforcée par la forme ouverte du dessin (selon les critères de Wölfflin) : différentes figures sont coupées aussi bien à droite qu’à gauche ou en bas de la couverture, suggérant que les Sarkozy se sont reproduits à perte de vue, dans le monde entier. On peut se demander si l’effet n’aurait pas pu être encore amplifié en supprimant la bordure, mais cette bordure fait partie sans doute de la charte graphique de Charlie Hebdo

Comme presque toujours chez Cabu, Sarkozy est présenté comme une sorte de petit diablotin, auquel la couleur rouge, mise en valeur par le contraste fort avec le noir des cheveux et le blanc cadavérique du visage, convient donc parfaitement. Cette couleur rouge et l’uniformité du costume peuvent également rappeler les sombres heures de certains régimes dictatoriaux : le monde de Sarkozy ne tolère qu’une seule tête… En tous cas, une vision d’horreur.

(Cela dit, Cabu commet incontestablement une grave erreur…: comment un autocrate, pour ne pas dire plus, peut-il souffrir d’être cloné et de voir ainsi sa magnificence contestée ?)

Le dessin fonctionne de toute évidence. Mais se pose une question, valable pour beaucoup de dessins de ce genre. Cette caricature parle aux personnes qui connaissent le contexte français et reconnaissent tout de suite la mégalomanie et les dérives monarchiques du régime sarkozien auquel Cabu fait allusion. De ce fait, elle s’adresse à des gens essentiellement convaincus et on est en droit de se demander si cette satire de confirmation (je reprends ici les termes utilisés par le grand dessinateur allemand Chlodwig Poth) parvient à toucher un public autre que celui qui adhère d’emblée aux propos du caricaturiste.

Une caricature décalée sur les réactions londoniennes extrêmement vives, voire même excessives, aux propos tenus par Sarkozy au lendemain de la nomination de Michel Barnier (« Les Anglais sont les grands perdants de l’affaire ») et à sa propension à faire croire qu’il est en mesure de gouverner le monde ne serait-elle pas plus efficace ? Mais bizarrement, cette affaire dont les journaux anglais ont très largement rendu compte n’a donné matière qu’à un petit entrefilet dans le Canard Enchaîné. Un commentaire sur le regard des autres, critique, peut certes troubler le lectorat français, mais ne serait-il à même de susciter davantage d’interrogations ? On me rétorquera sans doute que les réactions anglaises n’ont guère été évoquées en France et que la caricature se doit de frapper immédiatement les esprits; certes, mais ne faut-il pas briser le carcan de l’ethnocentrisme marqué des Français, amplifié par les manipulations médiatiques et, ainsi que le fait le Courrier International, confronter davantage les Français aux regards des autres ? Ne faut-il pas également les confronter à des formes de satire différentes, qui ne ressortissent pas toujours au registre du comique significatif pur ?

Pour le dessin de Carali, la question ne se pose pas tout à fait dans les mêmes termes. Carali analyse à sa façon les problèmes d’environnement et de réchauffement climatique, sans grande surprise certes, mais avec un brio certain. Le procédé graphique de la défécation, utilisé déjà au début du seizième siècle par Cranach dans ses illustrations du texte luthérien « Image de la papauté » et repris dans mainte gravure de l’époque révolutionnaire, ne peut prétendre à l’originalité, mais il se révèle d’une grande efficacité. Ici, les excréments ne sont pas éjectés sur un ennemi qu’il faut combattre, mais sont comme jetés dans l’espace par une terre qui se réjouit. Le message de Carali dépasse le cadre du sommet de Copenhague : il ne s’agit pas simplement de juguler les consommations d’énergie en renonçant à bien des technologies dévoreuses d’énergie (appareils ménagers, automobile, aéronautique, centrales…), de combattre ainsi le réchauffement de la planète, ainsi aussi de dénoncer le militarisme, le capitalisme et la société de consommation actuelle.

La plupart des symboles auxquels recourt Carali s’avèrent (trop ?) traditionnels : capitalistes coiffés d’un haut de forme et fumant un gros cigare, billets de banque, militaires armés jusqu’aux dents, armes à feu, canons… Faut-il reconnaître dans l’un des « acteurs » de cette purge le président français ? La forme là aussi ouverte permet au lecteur d’imaginer que bien d’autres éléments ont déjà rejoint un espace que la terre délaisse.

Cette vision d’une terre se vidant en riant, en sautillant ( ??), de toutes ses impuretés est mise en valeur par le jeu discret des couleurs, le rire de la terre ainsi ressortant sur un fond bleu uniforme, il en est de même du titre.

Il y a de très grandes chances que cette interprétation soit celle souhaitée par l’artiste, qui peut compter aujourd’hui avec ce message peu élaboré sur un large consensus. L’auteur de ces lignes est toutefois resté tout d’abord fort perplexe face à ce dessin, préoccupé par le visage de la terre, qui n’est pas sans rappeler les innombrables représentations antisémites du ploutocrate juif dans la caricature européenne de la première moitié du vingtième siècle. Lorsqu’on consulte le site de Carali, on s’aperçoit que l’artiste aime représenter des humains dotés d’un grand nez. Certes, mais l’ambiguïté induite par de pareilles représentations demeure*. Ce n’est qu’après réflexion que le lecteur prend conscience que le dessin ne peut pas prendre sens si la terre est représentée sous les traits d’un capitaliste juif.

Pour conclure, mentionnons notre plaisir à la lecture hebdomadaire des deux journaux ainsi que du Canard Enchaîné, qui n’ont guère d’équivalents dans bon nombre de grands pays européens.

 

Jean-Claude Gardes, le 9 décembre 2009

 

*Quelques amis de Carali et Siné Hebdo (et qui, pour certains sont aussi nos amis) se sont émus de ce dernier paragraphe de Jean-Claude Gardes. Ces lignes, d’après eux, pourraient laisser croire que l’auteur considère le dessin de Carali comme antisémite. Ce qu’ils considèrent comme un « sous-entendu » indigne, leur rappelle les heures sombres qui ont vu Siné se faire injustement accuser d’antisémitisme par Philippe Val. Jean-Claude Gardes et l’éditeur de ce site (Guillaume Doizy) se désolent d’avoir pu froisser Carali, certains membres de Siné Hebdo ou encore des amis du journal (personne néanmoins n’a cru bon s’exprimer sur ce sujet dans les commentaires qui, nous le rappelons, ne sont pas modérés). Ni Carali, ni Jean-Claude Gardes ne sont responsables de la manière dont l’Histoire a marqué certaines formes. Si, pour nous, l’intention de Carali demeure au dessus de tout soupçon, ce « nez » a pu et pourrait évoquer d’autres images chez certains lecteurs. Le « match » vise, rappelons-le, à « couper les cheveux en quatre », c'est-à-dire à signaler les diverses interprétations possibles d’une image, ses qualités, et parfois les lectures parasites qu’elle induit. Rappelons qu’il n’est pas rare de voir des symboles phalliques là où d’autres se bornent à détecter des formes verticales sans évocation sexuelle particulière. La phrase « l’ambiguïté induite par de pareilles représentations demeure » signifie tout simplement que, bien qu’il soit évidemment impossible de déceler une once d’antisémitisme dans ce dessin, la forme particulière de ce nez peut brouiller (une fois de plus pour certains lecteurs et pas du tout pour d’autres, c’est affaire de subjectivité) sa compréhension.

Jean-Claude Gardes aurait pu, vu l’histoire de Siné Hebdo, se montrer bien plus prudent dans ses formulations. Mais il lui semblait sans aucun doute que les choses étant apaisées, il aurait été plutôt mal placé d’évoquer cet aspect douloureux.

La polysémie de l’image est ainsi faite que l’interprétation du dessin de presse échappe dans une large part à l’intention de son auteur. Si nous jugions Siné, les dessinateurs qui travaillent avec lui ou encore son journal coupables d’antisémitisme, voilà bien longtemps que Caricaturesetcaricature.com aurait cessé de publier ces analyses hebdomadaires connues sous le nom de « match ». Nous nous abstiendrions également de souligner régulièrement la capacité du journal à apporter un renouvellement graphique dans le paysage satirique en France. Nous ne publierions pas non plus de comptes rendus d’ouvrages sur Siné, nous renoncerions à mettre en ligne des interviews de certains dessinateurs (ou à les inviter à participer à des conférences publiques) qui travaillent régulièrement pour SH…

 

GD, le 11 janvier 2010.

 

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