Dans un précédent article, nous indiquions que le dessin génial de l'Assiette au Beurre réalisé par Jean Veber pour un numéro publié le 28 septembre 1901, avait suscité des commentaires d'historiens imprécis voire erronés. Quelques recherches nous ont permis de préciser différents aspects de la question. Voilà une petite synthèse sur la censure de ce numéro mais également sur la stratégie adoptée par le journal avant et après le lancement de cet opus devenu célèbre. Pour parvenir à cette synthèse nécessairement provisoire, nous sommes redevables à un certain nombre de collectionneurs que nous tenons à remercier vivement : JMB, B. Prot, J. Houdré, A. Poirier, D. Dugne, C. Bosc, J. Jarnier, JP. Navaille et Simon.

Conception

Sur la conception du numéro nous indiquions que l'Assiette au Beurre, fondée quelques mois auparavant, avait pris l'habitude de laisser ses dessinateurs brocarder les grandes puissances environnantes, avec lesquelles l’État français entretenait des rapports plus ou moins conflictuels : l'Angleterre, l'Allemagne et la Russie. Par la suite, d'autres pays seront visés comme l'Espagne et le Portugal. Le sujet de ce numéro 26 de l'Assiette au Beurre et sa virulence ne sont donc pas en soi exceptionnels, d'autant que l'anglophobie est présente depuis de nombreuses années en France à l'époque et s'exprime régulièrement dans la presse, par la voie du texte ou du dessin. Ce qui est nouveau, c'est la stratégie de l'hebdomadaire. Il semble bien que la rédaction ait choisi de faire de ce numéro un "coup" commercial sans précédent. Deux arguments en faveur de cette thèse : le premier, c'est la mention "1ière édition" dès le premier tirage. Une mention inédite, que l'on ne retrouve pas dans les 25 précédentes livraisons. Le second, c'est la publicité payante qui accompagne la sortie du n°26. Si des publicités générales sur l'Assiette au Beurre ou des annonces de parutions de numéros précis en deux lignes sont fréquentes, les gros encarts illustrés portant sur un numéro semblent exceptionnels, sinon inédits à ce stade de l'histoire du journal.

Il semble bien que l'Assiette se soit donné des moyens qu'elle n'avait pas utilisé jusque-là pour transformer ce numéro anglophobe en succès commercial. Et de fait, les rééditions se succèdent rapidement.

Censure

Las, les autorités s'en mêlent. Comme nous l'avons perçu en feuilletant la presse quotidienne, dès le 3 octobre on peut lire dans Le Journal des débats que "le parquet [de Seine] vient d'ordonner des poursuites contre le journal satirique l'Assiette au beurre, qui a consacré son dernier numéro à la guerre sud-africaine en stigmatisant la conduite des Anglais". Le 6 octobre, le Rappel indique qu'en conséquence, le préfet de police a donné l'ordre de faire saisir le numéro "dans tous les kiosques et chez les marchands de journaux". Plusieurs journaux évoquent la qualification du délit : l'outrage aux bonnes mœurs, le délit de l'offense au chef d’État étranger, pourtant présent dans la loi de 1881, n'étant pas mentionné.

Quels sont les dessins incriminés ? La presse reste globalement très vague sur cette question, laissant entendre par manque de précision que le numéro dans son ensemble serait visé, ou parlant "des dessins" incriminés. Seul dans les articles que nous avons repéré le Journal des débats précise en date du 4 octobre qu'il s'agit de "l'impudique Albion". Le dessinateur et le gérant (qui n'est pas nommé) sont poursuivis.

L'Assiette contre-attaque

Selon les réponses que nous ont faites divers collectionneurs (encore merci à eux !), on constate que dès la 6e édition apparaît en surimpression du fessier dénudé d'Albion une jupe bleue opaque, ce qui signifierait que cinq éditions ont pu se diffuser avant que la police n'intervienne et que seul le fessier dénudé d'Albion était en cause puisqu'aucune autre modification n'a été repérée. S'ensuivent d'autres éditions, jusqu'à la 11e qui semble être la dernière. Dans notre décompte, seule la 5e édition n'a pu être repérée, ce qui ne signifie pas qu'elle n'a pas existé, mais ce qui veut dire que toutes les autres ont bel et bien été imprimées, sans artifice de la part de la rédaction.

L'Assiette recourt à ce subterfuge du caviardage pour contrer l'opération de censure et assurer la continuité dans la diffusion de son numéro à succès. Rien n'indique que la jupe résulte d'une transaction entre les autorités et le journal, comme cela se pratiquait pour chaque dessin avant 1881, la censure visant depuis 1835 et hormis quelques périodes libérales chaque image avant publication. Dans son encart, la "rédaction" explique avoir décidé de cacher le fessier pour empêcher la saisie, sans être d'ailleurs totalement persuadée qu'un tel ajout suffira, puisqu'elle demande aux kiosquiers et aux libraires de l'informer en cas de nouvelle saisie. De toute évidence, cet encart a dû accompagner la 6e édition.

Reste la question des différents types de jupes : pour cette 7e édition, l'Assiette a choisi (au moins) une jupe bleue totalement opaque. Par la suite (et peut-être également pour cette 7e édition?), différents types de jupes ont été repérés. L'Assiette entreprend de jouer au chat et à la souris avec les autorités, considérant sans doute qu'il y avait un espace à explorer entre les deux versions extrêmes, le fessier dénudé et le caviardage total. Ainsi, au moins quatre types de recouvrement peuvent être relevés : le bleu opaque, un bleu uniforme mais transparent et au moins deux jupes à pois plus ou moins transparentes. Il est probable que d'autres variantes existent, la mise en couleur ayant pu s'effectuer en partie mécaniquement ou à la main au pochoir.

Difficile de dire comment les autorités perçoivent ces différents caviardages. Toujours est-il que le 5 octobre, L'Aurore indique que "la police a procédé hier à une nouvelle saisie", ajoutant que cela n'a pas empêché le numéro de se vendre et même son prix de flamber. S'agit-il d'une deuxième vague de saisie qui succède à celle des jours précédents ?

Il faut signaler que même en ce qui concerne la 11e édition, on retrouve des fessiers non caviardés. Il semble bien que l'Assiette ait surtout cherché à "rassurer" sinon abuser les autorités, tout en continuant à diffuser différentes variantes de ce dessin, sans jamais chercher à recouvrir tous les fessiers.

Tirage

Rien n'indique que les 11 éditions datent d'ailleurs des jours ou des semaines qui ont suivi la sortie du numéro. On pourrait imaginer que la 11e soit plus tardive, le numéro continuant à être vendu en kiosque dans les années suivantes, comme en témoignent divers rapports de police. Par raisonnement, on peut se dire que la 6e édition suit de peu les saisies qui commencent d'après la presse au plus tard le 2 octobre. On peut présumer que les mentions fréquentes dans la presse de cette saisie et des ennuis du journal, ont favorisé l'appétit du public pour la publication.

Une publicité du journal parue dans le Figaro du 5 octobre 1901, là encore exceptionnelle, stipule que la vente du numéro a déjà atteint 258 450 exemplaires. Mais comme le précisent Élisabeth et Michel Dixmier dans leur ouvrage sur l'hebdomadaire, "ce chiffre, qu'il est impossible de prendre au sérieux, nous renseigne cependant sur l'extraordinaire succès du numéro de Veber" (p. 45).

Ces auteurs évaluent un tirage moyen de l'Assiette entre 25 000 et 40 000 exemplaire. Partant de la moyenne basse, c'est à dire 25 000 que l'on multiplie par le nombre d'éditions, on arrive à ce résultat de 250 000, ce qui rendrait donc plausible cette annonce, bien qu'à cette date on en soit encore probablement qu'à la 6e édition. Il se pourrait donc que les ventes de ce numéro soient bien supérieures au chiffre rendu public par l'Assiette. Mais il n'existe aucune certitude sur cette question.

Procès et condamnation ?

Dans son encart, la rédaction indique attendre que la justice suive son cours. En fait, la décision d'arrêter les poursuites est assez rapide. L'annonce des poursuites et de la saisie date du 3 octobre, la presse évoque le non-lieu dès le 12 octobre. L'Intransigeant du 13 octobre rapporte que M. [le juge d’instruction] Leydet a transmis au parquet son dossier relatif aux poursuites intentées à M. Jean Veber pour des dessins parus dans l'Assiette au beurre, dossier concluant à un non-lieu. Le parquet vient d'adopter les conclusions de M. Leydet, et celui-ci a signé l'ordonnance de non-lieu". D'autres journaux mentionnent le non-lieu, comme La Croix par exemple. La correctionnalisation des délits de presse de 1893 n'a pas entraîné de condamnation, contrairement à ce que l'on aurait pu pressentir à l'époque, les juges professionnels étant considérés comme plus sévères que les jurys populaires (Assises).

D'autres numéros de l'Assiette subiront des saisies, mais comme le rappellent Élisabeth et Michel Dixmier, la revue, de toute son existence et malgré la publication de dessins très virulents, n'écopera d'aucune condamnation, contrairement à d'autres journaux moins visibles, mais nettement plus militants et donc destinés à un tout autre public.

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