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Dessin de Uzès, « A. Villette », Le Courrier français n° 20, 17/5/1885.

Par Laurent Bihl

Fondé par le publicitaire Jules Roques en 1884, Le Courrier Français est un « hebdomadaire illustré humoristique, littéraire et artistique » de format 30X40, imprimé en noir et blanc par procédé Gillot qui, sous couvert de polissonnerie plus ou moins bohème, va pratiquer durant plus de 25 ans une subversion tous azimut avec un bonheur variable mais une étonnante inventivité. Le titre correspond sans conteste à l’éclosion d’une nouvelle génération de dessinateurs satiristes, issus de la sociabilité montmartroise des années 1880, dont il fidélise une part des crayons comme celui de Willette qui totalise une collaboration d’environ 23 ans, hors ruptures ponctuelles pour causes d’engueulades.
Si l’on prend pour base la longévité, la notoriété, la diffusion en province et hors des frontières et surtout le nombre de collaborateurs, le Courrier Français est bien, parmi quatre ou cinq de ses confrères, « le plus important et le plus représentatif de cette décennie » comme le qualifie sans ambages Raymond Bachollet, et même pourrait-on dire de la période précédant le premier conflit mondial.
Apparemment, le journal n’est pas l’émanation d’un cabaret artistique comme le Mirliton, ou le Chat Noir, en fait il est en cheville avec Le Rat Mort, L’Abbaye de Thélème et bientôt l’Elysée Montmartre que Roques va diriger en sous main tout en récupérant autant que possible les artistes issus de la scission du Chat Noir et brouillés avec Salis. Nous sommes donc au cœur de ce que l’on appelle improprement la « Bohème Montmartroise », même si les bureaux du journal sont au 14 rue Séguier, à quelques jets de pavés de l’Odéon. L’organisation du périodique, entre sa raison sociale du pays latin et son empire nocturne du square d’Anvers, est l’incarnation de ce lien organique entre les deux centres névralgiques de la bamboche matérialisée par la ligne omnibus « Pigalle-Halle aux vins » (« Pigalovin ») à l’origine de l’engouement pour la « Butte ». Chaque mois, Roques organise un « dîner de faveur » pour les professionnels du spectacle et présidé chaque fois par une personnalité en vue. Le journal profite de l’occasion pour faire leur biographie.
Comme plusieurs autres journaux, le Courrier Français dispose d’une salle d’escrime et d’une petite salle de spectacle qui sert de théâtre d’essai à plusieurs jeunes artistes débutant de café concert.

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Exemple d'exposition relayée par Le Courrier Français (n° 40, 5/10/1890).

Sa dimension Montmartroise, outre la géographie de ses lieux d’élection et du séjour de ses auteurs, réside aussi dans les dessins qui évoquent régulièrement la population contrastée de la Butte (artistes, modèles, lingères, bourgeois, employés, ouvriers travaillant sur le chantier du Sacré Cœur), moulins, bals, cabarets artistiques et bouges infâmes, assommoirs, les salles du boulevard Rochechouart, Moulin Rouge et surtout l’Elysée Montmartre. Après avoir accompagné les premiers salons des Incohérents, c’est dans cette salle en cheville avec le journal que Roques organise entre 1891 et 1899 les plus étonnants rendez vous costumés qui forment une mise en regard des spectacles vivants avec les images satiriques du journal, un appel au lecteur qui « incarne » littéralement certaines œuvres publiées dans les colonnes du périodiques, au prix de nombreuses incartades avec la morale et la bienpensance du temps. Cela vaudra à la joyeuse équipe les foudres de la justice, du ministre de la justice Ferrouillat et du préfet Lozé autour de 1890, jusqu’au sénateur Bérenger et sa ligue pour la décence des rues, particulièrement lors du Bal des Quat’Z’Arts de 1893 dont le Courrier Français est l’un des promoteurs. Ces poursuites feront du journal le titre sans doute le plus incriminé, et survivant à ces épreuves judiciaires lesquelles se transforment du coup en promotion, incitant les dirigeants à poursuivre leur stratégie éditoriale sur une outrance semi revendiquée. Outre son rapport au monde du spectacle, outre ses démêlés judiciaires, le Courrier Français comprend plusieurs caractéristiques particulières qui tranchent avec l’ordinaire satirique :

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Dessin de Georges Rhé, Le Courrier français n° 6, 5/2/1888 (résultat d'un concours organisé par le journal).

- La réclame : A l’origine, Jules Roques est un courtier en réclames… La création du Courrier Français a été rendue possible par un mécénat improbable de la part d’un pharmacien de Ste Ménehould, Géraudel, inventeur de pastilles miracle pour guérir le rhume. Roques lui ayant fait miroiter d’incroyables lendemains qui chantent, le brave homme se lance à fonds perdus dans l’aventure, ébloui pas cette fête parisienne qui s’offre à lui. Roques inonde la capitale de pubs Géraudel les plus saugrenues ou innovantes, sur la base du travail affichiste de Chéret ou à coup de fausses dépêches se terminant par la consécration de la pastille. Le Courrier Français est le fer de lance de ce qu’il faut bien qualifier de « campagne publicitaire », les pastilles étant rejointes au fil des années par le Rob Lechaux, le Quinquina Dubonnet, l’Antozine, poudre antiseptique qui supprime la mauvaise odeur des pieds et des aisselles, le champagne Mümm, le chocolat Plihan ou le Fer Bravais… Des marques de vin, de liqueurs (Get, liqueur Bols, Dubonnet), des galeries d’art comme celle de Clovis Sagot qui fera reproduire « fleur de pavé » de Picasso 2 novembre 1905, des confiseurs, des produits « pétroliers », financent le Courrier Français ce qui permettra à Willette de se livrer à la publicité gentiment anticléricale en montrant le pape Léon XIII devant sa longévité à l’apéritif Dubonnet (2 mars 1902).

- Le contenu littéraire : Jules Roques a parfaitement appréhendé la vague de journaux artistiques de la fin des années 1870, comme l’Hydropathe ou Le Panurge. C’est dans cet esprit qu’il associe le plus possible les plumes et les crayons, associant aux Forain, Willette ou Jacques Villon les signatures de Jean Lorrain ou Zévaco. Raoul Ponchon signe une gazette rimée hebdomadaire et même l’immense Verlaine envoie ses « carnets d’hôpital » au périodique satirique.

- L’activité politique : presque dès ses débuts, Jules Roques s’affiche avec des personnalités comme Clemenceau qu’il remplace quelques semaines à l’Homme libre ou Jules Vallès dont il reprend le journal L’Egalité pour en faire un brûlot néo blanquiste, aux nuances anarchisantes. Roques fréquente de nombreux cercles parfois contradictoires et noue de fréquentes amitiés chez les boulangistes, sans qu’on sache s’il roule ou non pour Clemenceau. La tonalité du Courrier Français s’en ressent puisque des noms comme Mermeix ou Georges Thiébault y font leur apparition, tandis que des couvertures saluent le général Boulanger. En 1886, le Courrier Français publie la première charge dessinée contre Wilson. Trois ans plus tard, la tendance s’est totalement inversée et le journal mène bruyamment campagne pour Sadi Carnot. Roques, pour sa part, se présente aux élections aux Grandes Carrières sous une étiquette composite, plutôt extrême gauche tandis que Willette tente une « candidature antisémite » dans le IXe arr. D’aucuns murmurent que les poursuites pénales contre le journal pour outrages aux mœurs cache en fait une réelle dimension coercitive, élément qu’attesterait le volumineux dossier de Jules Roques aux archives de la police. Vers 1889, Roques contrôle quelques cabarets, un bureau de publicité, une imprimerie, l’Elysée Montmartre, deux journaux, un syndicat de forains qu’il a crée et qui lui permet de mobiliser toute une population marginale entre ses activités de spectacles ou plus politiques…Le tout avec les fonds d’un pharmacien de Ste Ménehould, et des amitiés bien placées. Un lucratif commerce de chantage n’est pas exclu. En 1895, Roques revient de Londres où il s’est réfugié, officiellement pour éviter la prison. Son dossier de police s’arrête brusquement, ce qui accrédite l’idée d’une reddition négociée. Dès lors, l’engagement politique du journal diminue jusqu’à bientôt ne subsister que quelques charges de Willette. Roques se consacre de plus en plus au spectacle, essentiellement à l’Alcazar d’été ou à la publicité.
 

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« Ferrouillat le chaste, Ministre de la Justice, Garde des sceaux », Le Courrier français n° 37, 9/9/1888.


En 1902 un somptueux dîner à l’Elysée Palace célèbre les 20 ans du Courrier Français. C’est pourtant le début du déclin. Roques et son fidèle secrétaire de rédaction Jean Derville sont remplacés à partir de 1905 par Jean Hellaire (pseudonyme de Louis Robert) qui meurt en 1911. Il est lui-même remplacé par Georges Normandy, le 13 mars 1911, puis en 1913 par Lucien Moline et Daniel Rivoré. Ce n’est plus qu’une feuille fantôme qui tombe entre les mains d’un fameux maître chanteur, Georges Anquetil associé à Marcel Hervieu et reparaît en avril 1914 après une interruption d’un an. On connaît l’existence d’un numéro de 1921 sous rédaction fantôme, avec une reprise d’un ancien dessin de Willette en couverture. 

Mis en ligne en juillet 2007

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