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Fig. 5. Dessin de Gus Bofa, « Les Tommies », La Baïonnette n° 50, 15/6/1916

Par Nelly FEUERHAHN 

Références de cet article : FEUERHAHN Nelly, « Quand les ennemis de mes ennemis deviennent mes amis. La première guerre mondiale et l’image de l’Anglais dans “La Baïonnette” » in La Licorne n° 30 L'Étranger dans l'image satirique, Poitiers, UFR Langues et Littérature, 1994, p. 159-178.

A l'aube de la Première Guerre mondiale, la figure de l'étranger menaçant vient d'Outre-Rhin. Dans la logique de l'identité nationale exacerbée par le revanchisme consécutif à la défaite de 1871, tout étranger est assimilé à un danger. Néanmoins, en raison des jeux d'alliances dans le conflit, il s'avère nécessaire de faire des distinctions entre les étrangers. L'opinion publique est alors confrontée à une situation complexe où la presse joue un rôle déterminant. L'imagerie comique y exerce une influence incontestable en cristallisant certaines représentations risibles : accentuer les traits négatifs des ennemis est une fonction dépréciative de la caricature aussi connue que d'une efficacité universelle permanente. Si l'iconographie de la propagande a suscité de très intéressants travaux, en revanche son rôle dans une stratégie instrumentale de régulation et d'organisation des formes d'identité sociale reste apparemment sous-estimé. C'est pourquoi nous voudrions attirer l'attention sur ce point en l'illustrant par la représentation de l'Anglais, une image traditionnellement négative, de Jeanne d'Arc à Napoléon, et encore dominante au début du siècle. A l'occasion de la guerre de 1914-1918, le jeu des alliances imposait un renversement de ce stéréotype négatif par la propagande, tel fut l'un des effets méconnus de son expression comique. Dans ce contexte particulier, nous nous attacherons à saisir les transformations qui affectent sur un mode humoristique les représentations sociales de l'imagerie dans La Baïonnette, un journal satirique créé par et pour la guerre, après quoi nous tenterons de dégager les contraintes qui s'exercent de ce fait sur les figures d'identité tant de l'Anglais que du Français.

LA LIBERTÉ FRONDEUSE DU RIRE ET SA POLARISATION PAR LA PROPAGANDE
Véhicule de l'information et des significations attribuées aux faits, la presse diffuse des messages propres à rendre compréhensibles, qu'elles soient acceptables ou non, les décisions politiques. Ainsi fonctionne la communication dans un système politique libéral pluraliste. En concourant aux controverses conjoncturelles et en proposant des assertions évaluatives, la diversité des opinions exprimées dans la presse reflète l'hétérogénéité d'un ensemble non orchestré de significations (Moscovici, 1961). Ces éléments d'interprétation permettent aux citoyens ordinaires, écartés de tout pouvoir d'information et de décision réel, de faire face aux attentes de sens que les situations politiquement confuses appellent. En période de guerre, en effet, le besoin de comprendre pour agir pose de redoutables conflits cognitifs et affectifs en raison de la complexité des informations et des enjeux.
A l'entrée dans la Première Guerre mondiale, la presse de divertissement fut placée devant un grave problème, non seulement en raison des décrets du 5 août 1914 qui imposaient une censure politique, mais encore de l'obligation où se trouvait l'expression humoristique et caricaturale de se mettre au service de la cause nationale ou d'avoir à disparaître. Si bien des titres interrompirent leurs livraisons, ce ne fut pour la plupart qu'une suspension bientôt suivie d'une reprise dans le ton attendu, en vue de contribuer à l'esprit belliciste (Lethève, 1986). Le cas du journal Le Rire devenu Le Rire rouge (1) pendant le conflit est à cet égard exemplaire. De nouveaux titres parurent également tel Le Mot (2) fondé par Paul Iribe. L'esthétisme du créateur, associé à celui de Cocteau (sous le pseudonyme de Jim) offrirent aux lecteurs un regard terriblement partisan témoignant de l'unanimité de tous les milieux culturels pour souscrire à l'idée que la guerre était nécessaire. Du front parvinrent également de nombreuses feuilles illustrées de dessins humoristiques, mais elles répercutaient des combats un autre écho que celui modulé par la presse de l’arrière. Fondé en septembre 1915, Le Canard enchaîné se distingue par une volonté délibérément critique à l'égard de la propagande. Son titre à lui seul est déjà tout un programme, puisqu'il évoque par analogie parodique L'Homme libre (3) de Clemenceau. Celui qui fut aussi surnommé le Tigre avait d'abord été un opposant politique dans la période qui précéda son accès à la tête du gouvernement à la fin de 1917 et son journal critiquait alors la conduite de la guerre, donnant souvent lieu à la vindicte de la censure. Par défi et par dérision Clemenceau avait alors transformé son titre en L'Homme enchaîné. Néanmoins, arrivé au pouvoir, Clemenceau maintint une censure, cette fois tout à son service. L'objectif principal de Marcel Maréchal, le fondateur du Canard enchaîné, était bien différent, qui devait débusquer les mensonges de la propagande officielle, d'où le nom de « canard » désignant, en argot de journaliste, d'une part une information peu crédible, un bobard, et d'autre part un journal.
De la sorte, des lignes directrices structurantes imposèrent leurs contraintes à l'information dans un ensemble de thèmes humoristiques ou satiriques relativement autonomes et mobiles. Qu'il y ait censure ou non, la dégradation réalisée par la caricature en regard du modèle se prête généralement aux intentions de ses utilisateurs, plaisir esthétique de l'écart ou triomphe symbolique sur l'image de l'autre ; mais en période de conflit organisé, ce dernier sentiment se focalise sur l'attaque et la ridiculisation de l'adversaire. Ce procédé est typique de l'action de la propagande sur la représentation des enjeux (Domenach, 1973). Ainsi en 1914, ce qui n'était que convergence aléatoire dans le flot qualitativement inégal de l'information amusante se polarisa selon les modèles explicites exigés par l'adhésion plus ou moins consentie aux stéréotypes de l'ennemi. Il va sans dire que la propagande était omniprésente dans les messages de toutes les puissances belligérantes.
Parmi les journaux créés spécifiquement du fait de la guerre, un matériau de choix est offert par les images satiriques et humoristiques publiées par La Baïonnette entre 1915 et 1919. Fondé par Henriot (pseudonyme de Henri Maigrot), cet illustré de guerre n'a pas choisi son titre au hasard car avec le choix de cette arme blanche, qui s'ajuste au canon du fusil et anticipe les corps à corps meurtriers, est introduite une connotation théâtrale en accord avec l'exaltation du début de la guerre. La caricature de l'ennemi est massive et violemment dégradante dans cet hebdomadaire où s'exprimèrent de très nombreux artistes de l'époque, tous talents confondus : Pierre Mac Orlan, Gus Bofa, Paul Iribe, Cappiello, Willette, Marcel Capy, Gerda Wegener, etc. Il serait certes facile de faire un catalogue des stéréotypes négatifs les plus récurrents, mais s'il est utile de repérer le registre des formes d'incitation à la haine par la moquerie, il m'a semblé plus insolite d'envisager un aspect moins étudié, à savoir la déconstruction des stéréotypes négatifs au profit de figures aimablement drôles. La figure de l'Anglais montre, par excellence, comment les identités conflictuelles sont remises en cause et, plus étonnant encore, comment leur polarité se trouve même inversée par la logique
de la propagande.
 

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Fig. 1. Dessin de Jean Veber, L'Assiette au Beurre n°26, 28/09/1901.


DU SUJET DE LA « PERFIDE ALBION » A L'ALLIÉ ANGLAIS, UNE IDENTITE A RECONSTRUIRE
Si l'on se replace dans les premières années du début du XXe siècle, les Anglais, grands rivaux dans la conquête économique du monde, engagés de surcroît dans la guerre des Boers au Transvaal, n'étaient pas des saints, en particulier pour les lecteurs de L'Assiette au Beurre, une revue satirique, publiée de 1901 à 1912, qui avait consacré quelques-uns de ses numéros aux Anglais et dont la virulence peut être évoquée par les dessins de Jean Veber. Dans le numéro 26 du 28 septembre 1901 étaient dénoncées les atrocités guerrières de la Grande-Bretagne, un exemplaire resté célèbre par le motif de dernière page, lequel représentait « L'impudique Albion »: une vieille Anglaise casquée relève ses jupes, exhibant sur son postérieur les traits du roi d'Angleterre, Edouard VII (fig. 1). La dixième et la onzième éditions furent d'ailleurs censurées, unique exemple de caviardage de la revue (R. Bachollet, 1981). Le 3 janvier 1903, dans le numéro 92, intitulé « Les Anglais chez nous » (illustré par Sancha), une définition de l'Anglais, attribuée au dictionnaire de l'Académie, trace un portrait peu flatté : « L'Anglais : un monsieur qui gêne les autres chez lui, mais qui ne se gêne pas chez les autres ». En juillet 1903, à l'occasion du voyage du Président Loubet à Londres, L'Assiette au Beurre montre des Anglais qui, par leur originalité vestimentaire, ressemblent à des Écossais. L'image de l'Angleterre n'est donc pas très précise, encore moins positive (Dixmier, 1974). Ces représentations témoignent en fait des fluctuations liées aux accords diplomatiques : en particulier la signature en 1904 de l'Entente cordiale qui réglait les litiges coloniaux entre les deux pays explique l'amélioration des relations entre la France et l'Angleterre en 1914. Le grand concurrent de l'Angleterre est alors l'Allemagne, seconde puissance industrielle du monde après les États-Unis. En outre, Guillaume II, qui développe des alliances et une flotte de guerre, devient un danger réel pour l'Angleterre et la France. Le travail de la propagande consiste dès lors à dramatiser cette menace tout en imposant à l'évidence des solutions propres à la contrer. Pour cela, un raisonnement sous-tend les grandes lignes des messages, lesquels proposent une approximation logique du style suivant : tous les étrangers représentent une menace potentielle, or les Anglais sont nos alliés et ne sont pas des étrangers comme les autres, donc les Anglais ne sont pas menaçants, ou plus simplement « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ».
Etranger proche, l'Anglais demeure pourtant bien étrange. Néanmoins s'il diffère de nous, c'est le plus souvent par sa singularité : le caractère non familier de son apparence, de ses manières d'être. Dans la rubrique « Le rire à l'étranger », publiée par Le Rire rouge du 9 octobre 1915, deux dessins placés côte à côte illustrent les attitudes particulières de deux types d'étrangers qu'il s'agit de différencier sans hésitation. Un premier motif repris du Bystander de Londres a pour légende : « Une idée des jeunes filles patriotes pour manifester, de façon utile, leur sympathie aux blessés ». Cette idée consiste à porter, en écharpe et dans le dos, le bras invalide du permissionnaire convalescent de telle manière qu'il ne soit pas trop pénible à celui-ci de prendre la jeune fille en question par la taille. A ce patriotisme astucieux est opposé l'égoïsme obtus et agressif de l'Allemand tel qu'il apparaît dans le Simplicissimus de Munich. Le dessin intitulé « Un fanatique » représente un homme attablé dans une brasserie qui proteste tandis que s'éloigne la serveuse : « Malédiction ! Voici que la portion d'oie rôtie coûte déjà deux marks. Dieu punisse l'Angleterre ! ». Cette dernière expression était le leitmotiv de la campagne anti-britannique diffusée en Allemagne par la propagande (4). Lu de ce côté-ci de la frontière, ce dessin possède une valeur satirique naturellement très forte qui tire son efficacité du plaisir éprouvé au malheur d'autrui, un sentiment négatif mais gratifiant que la langue allemande désigne par le terme de Schadenfreude. L'appel au jugement divin est également un élément ridiculisant pour le citoyen français attaché aux valeurs laïques de la République. Outre-Rhin, le message exerce de la sorte sa fonction satirique à l'égard de la puissance britannique, laquelle assume l'essentiel des responsabilités dans la guerre. '
Ainsi sont succinctement exposées les différences intrinsèques qui précisent les figures de l'Anglais et de l'Allemand. Il s'agit ensuite de repérer quels signes d'humanité rapprochent l'Anglais du Français ordinaire, autrement dit, il faut familiariser l'étrangeté de cet étranger singulier.
 

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Dessin de Iribe, La Baïonnette, 6/7/1916

Entre masques et mascarades, l'étranger est d'abord un individu dont il faut préciser les apparences pour le mieux identifier. Une des premières leçons données par La Baïonnette consiste à indiquer les critères de reconnaissance du bon étranger. La méfiance s'impose à l'égard de tout inconnu, lequel doit être considéré comme un espion potentiel. A l'évidence l'ennemi est un fourbe, il prend les apparences d'un autre pour tromper. Les plus bas stratagèmes sont ainsi employés pour abuser le très respectable bourgeois, comme nous le révèle le dialogue suivant intitulé « Trahison »:« Mon ami », annonce à son mari l'élégante épouse à peine rentrée chez elle, « la gouvernante allemande des petites !...C'était le général Von Kluck » (fig. 2). L'honorable époux, le visage brutalement empreint d'une surprise consternée, lui répond : « Quelle horreur, Pauline... moi qui t'ai trompée avec elle !»(La Baïonnette, 6 juillet 1916, dessin de Paul Iribe). Une autre image comporte un titre évocateur: « Les métèques »; elle révèle l'astuce machiavélique d'un individu, lequel, le doigt doctement levé, déclare à un autre : « Fritz, il faut apprendre à siffler Tipperary (5) ; nous ne pouvons plus rester Frankfurther et Schwarzenkopf ! » (La Baïonnette, 23 novembre 1916, dessin de Huard). En 1916, il va de soi que l'Anglais est un étranger au-dessus de tout soupçon.

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Porteur de kilt, par sa tenue vestimentaire l'Anglais est une source notable de différences anecdotiques (6), pour Gus Bofa comme pour Henriot (La Baïonnette, 15 juin 1916). En outre, non seulement le soldat anglais chante, mais mieux encore il joue de la cornemuse. Un Écossais en tenue d'hiver - veste de fourrure sur kilt - devient sous la plume patriotique d'Henriot « Un tigre en peau de mouton » (fig. 3). L'Anglais est décidément un original plaisant, mais par amalgame, c'est plutôt un Écossais, dont le port d'un vêtement du type de la jupe n'altère pas véritablement l'air martial. Argument comique classique, l'homme travesti n'est pas loin. Ce guerrier, assez inattendu en France, inspire d'ailleurs le vestiaire des femmes, ce qui permet à Henriot la légende suivante : « Il y a des demoiselles qui se déshabillent en militaires... » (La Baïonnette, 23 novembre 1916). Enfin, cet Anglo-Écossais qui inspire la mode féminine, possède un atout incomparable : il plaît aux femmes. Albert Guillaume (La Baïonnette, 15 juin 1916) adapte la situation à son répertoire machiste favori. Un dessin intitulé « Entente cordiale » représente une coquette minaudant à un bel officier britannique (en pantalon cette fois) : « Dites donc, quand vous serez enfin arrivé à Tipperary, vous m'enverrez des cartes postales ! ».
De toutes les qualités manifestées par le caractère anglais, le flegme est le plus emblématique. Dans les combats, cette retenue émotionnelle s'apparente au sang-froid et au courage, également à l'indifférence affective de l'humour pince-sans-rire des Anglais. Un dessin de Djilio illustre parfaitement cette manière : tandis que ses deux mains sont arrachées par l'explosion d'une bombe, un officier précise à son aide de camp : « John, vous n'oublierez pas d'écrire chez Road and Cie pour décommander les deux douzaines de manchettes ! » (La Baïonnette, 15 juin 1916). Dans le même esprit, Charles Genty intitule « Pendant le bombardement » un dessin (7) représentant deux soldats anglais à l'heure de la pause. Ils prennent leur repas sur une table de fortune au coeur d'un village dévasté, :à l'arrière-plan le ciel est embrasé par les bombardements proches. Le dialogue donne tout son sens humoristique à la mise en scène d'un détachement émotionnel incongru : « Quand je mange vite, Jim », dit l'un « j'ai le hoquet. Connaissez-vous le remède ? » A quoi l'autre répond : « Yes Tommy, disez à quelqu'un de vous faire peur... » (La Baïonnette, 15 juin 1916, fig. 4). 

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Cet humour d'OutreManche insinue aussi que la mort ne se traite que par l'indifférence.
A la fin de la guerre, les Jocks, les Écossais ont trouvé une individualité distincte de celle des Tommies, ces Anglais sans jupes. Enfin cet étrange étranger, notre allié dans la guerre, cet ennemi de notre ennemi est devenu un ami au visage souriant. Deux images contribuent par excellence à témoigner de l'évolution du stéréotype de l'Anglais tel que le découvrirent les Français dans La Baïonnette : fumeur de pipe distant en 1916, son visage largement souriant s'agrémente en 1917 d'une cigarette (dessins de Gus Bofa, La Baïonnette, 15 juin 1916 et 8 novembre 1917, fig. 5, au début de l'article et fig. 6).

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L’HUMOUR, RÉVÉLATEUR DE LA PLASTICITÉ DES FIGURES D'IDENTITÉ
Contrairement à la tradition dégradante des caricatures désignant les figures du pouvoir, les représentations humoristiques s'attachent au caractère concret des personnes ordinaires ; par ce biais l'Anglais ressemble au Français, mais ce dernier n'apparaît pas sous son meilleur jour. En effet, par contraste avec les qualités de l'engagé britannique, le Français est vantard : « La bombe, ma p'tite, je ne la fais plus, je la reçois... », affirme à une charmante personne un élégant militaire qui n'évoque en rien le poilu des tranchées (dessin d'Allier, « Il y a bombe et bombe », La Baïonnette, 23 mars 1916). Le Français est râleur, en particulier lorsqu'il s'agit de nourriture. Mis en scène selon une superbe perspective diagonale par Marcel Capy (La Baïonnette, 25 mai 1916), un matelot, à l'extrémité d'une table occupée à l'autre bout par un groupe de civils, proteste énergiquement : « Malheur ! C'est pas la peine d'avoir la maîtrise des mers, pour qu'on ne me f... qu'une sardine !» (fig. 7).

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Le Français n'est pas militariste, il n'est, en tous cas, pas préparé pour faire la guerre. Si se faire porter « pâle » est un sport national, faut-il rappeler que, dans leurs fringants uniformes bleu et rouge, nombre de soldats furent des cibles faciles offertes à l'ennemi ? L'« Énigme » présentée par le dessin de Ray Ordner (La Baïonnette, 14 décembre 1916) formule en toute innocence le raisonnement d'un malheureux soldat : « J'y comprends rien !... J'n'ai bu que du pinard depuis le début de la guerre et v'là que j'ai d'leau dans l'genou !!... » (fig. 8).

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Dessin de Ray Ordner, La Baïonnette, 14/12/1916.

Si l'Anglais apparaît nimbé de bravoure, au Français est donnée une image négative de lui-même que justifierait à elle seule la déconvenue des événements de 1916, mais peut-être s'agit-il d'une stratégie en vue de fouetter l'ardeur au combat dans une guerre moins facile à gagner qu'on ne le croyait. Dans cette représentation l'Anglais incarne curieusement des valeurs qui ne sont pas toutes guerrières. Il est un modèle enviable, par le charme qu'il exerce sur les femmes françaises, surpassant les Français dans un rôle où leur excellence semblait incontestable. A ce pouvoir de séduction virile est associée l'image d'un soldat modèle, celui dont la vie appartient à sa patrie, une vie dont le Français ne semble pas suffisamment désireux de faire le sacrifice.
Profondément enraciné par des années d'éducation, le sentiment d'identité nationale établit un lien de concordance entre les personnes et les modèles socioculturels caractéristiques du pays. Qu'il conforte ou conteste les normes dominantes, ce sentiment est indispensable à l'adhésion collective dans la mesure où le citoyen se définit par rapport à ces références manifestes d'identité. Avec l'image avantageuse du soldat britannique, le Français est confronté à une autre représentation idéale, étrangère à ses repères qui concourt à une déstabilisation de son univers d'appartenance. Un exemple illustre bien ce conflit psychosociologique : différence fondamentale, l'Anglais ne parle pas notre belle langue, mais il s'y efforce, comme le signale un dessin repris du Punch. Deux officiers à cheval conversent. L'officier anglais (« dans son meilleur français » précise la légende) demande en lui offrant une cigarette :« Êtes-vous un "fumier", monsieur? ». A quoi l'officier français (« après une petite hésitation » mentionne encore la légende) répond comme si de rien n'était : « Mais oui, monsieur ! » (La Baïonnette, 15 juin 1916). Pour le lecteur du Punch qui comprend le sens injurieux familier sous l'incorrection langagière, un tel dessin possède une charge moqueuse habilement masquée par une pseudo-méconnaissance de la langue. Il en va différemment pour le lecteur de La Baïonnette, lequel n'est supposé apprécier le sens de la formule qu'au prix du déni de sa valeur d'insulte. La remise en cause de l'identité provoque une blessure narcissique difficile à avouer dans ce contexte. Certes l'Allemand occupe le pôle le plus négatif dans la relation triangulaire que l'Angleterre, l'Allemagne et la France occupent dans la guerre, mais cette position qui convient à la définition de l'ennemi n'est pas contrebalancée par son antithèse positive chez le Français. Dans une perspective plus globale de la situation, une hypothèse peut être formulée selon laquelle la survalorisation de l'Anglais appartiendrait à une stratégie de neutralisation de l'intense propagande anti-anglaise diffusée en Allemagne. Rappelons en effet, qu'Albert Langen, l'éditeur du Simplicissimus, une revue satirique allemande, publiait sous le titre « Gott strafe England » un recueil de ses meilleurs dessins anti-anglais. Par ailleurs, fait remarquable à mettre au compte de la francophilie d'Albert Langen, aucune allusion négative ne fut associée au Français dans la presque totalité des images du Simplicissimus et ce jusqu'au Traité de Versailles, où les responsabilités de la guerre furent renvoyées aux dirigeants politiques, mais jamais au citoyen ordinaire. Une autre interrogation se pose à la lecture des images humoristiques du Punch de la période de guerre, lesquelles sont également avares d'allusion aux Français. A regarder ces deux revues satiriques, on a peine à croire que la France est le théâtre de la guerre. Les motifs les plus fréquents du journal britannique célèbrent avec humour le patriotisme des jeunes engagés volontaires et le civisme des femmes et des enfants. Pour les lecteurs du Punch, la guerre est l'occasion de faire face avec sang-froid et humour à une épreuve nationale, alors que les motifs du Simplicissimus servent massivement la dénonciation satirique de l'Angleterre, dont seuls les enjeux mercantiles justifient l'engagement dans la guerre.
A la lumière de ces précisions, il s'avère que l'opinion des lecteurs de La Baïonnette devait être habilement amenée à réagir négativement à l'adversaire, mais qu'en outre elle devait s'opposer aux attaques des Alliés par l'ennemi. Pour ce faire, le renversement du stéréotype négatif de l'Anglais dans son contraire s'imposait. Néanmoins après plus de trois quarts de siècle, les transformations de l'image de l'Anglais dans la presse satirique de la guerre de 1914-1918 doivent être reconsidérées à la lumière du défi qu'elles tendent à la cohérence cognitive des citoyens. Le sens affecté aux événements par l'imagerie comique place sous un éclairage insolite la logique parfois surprenante de la situation de guerre. La plasticité des figures en présence jusqu'au renversement de leur polarité n'est pas le moindre exploit réalisé par le traitement humoristique. Cantonné dans le non-sérieux, l'humour révèle en filigrane bien des implicites que masquent tant la caricature que les écrits dits sérieux. Si bien des énigmes subsistent, il s'avère de toute évidence que les informations procurées par le dessin d'humour sont un apport spécifique irremplaçable pour la compréhension des mentalités, des conflits et des alliances dans la guerre de 1914-1918.

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Notes
1. Le Rire, foné en novembre 1894, connut une édition de guerre intitulée Le Rire rouge du 21 novembre 1914 au 28 décembre 1918.
2. Le Mot parut du 28 novembre 1914 au ler juillet 1915.
3. L'Homme libre fut fondé en 1913.
4. Mentionné par S. Tchakhotine (1952, p. 326). Notons au passage qu'en 1916, c'est par opposition pacifiste à ce slogan qu'Helmut Herzfeld anglicisa son nom en John Heartfield avant de devenir plus tard le grand photomonteur anti-nazi.
5. Le célèbre chant de marche des troupes britanniques « It's a long way to Tipperary... (la route est longue pour Tipperary) évoque, en fait, une ville et une région symboles de la patrie irlandaise.
6. Notons que cet aspect anecdotique n'apparaît pratiquement jamais dans les dessins anti-anglais du Simplicissimus.
7. Dédicacé à son ami Pierre Mac Orlan, mitrailleur.


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
AUCLERT J.-P., La Grande Guerre des crayons. Les noirs dessins de la propagande en 1914-18, Paris, Robert Laffont, 1981
BACHOLLET R. - « Satire, censure et propagande, ou le destin de l'impudique Albion », Le Collectionneur français, n°174, décembre 1980, p. 14-15 et n* 176, février 1981, p. 15-16
- « Simplicissimus », Le Collectionneur français, n°186, janvier 1982, n°187, février 1982 et n°188, mars 1982
DIXMIER É. et M. L'Assiette au Beurre. Revue satirique illustrée, Paris, Maspéro, 1974
DOMENACH J.-M. La Propagande politique, Paris, PUF. 1973 (Ire édition 1950)
GERVEREAU L. La Propagande par l'image, Paris, Syros Alternatives, 1991
LE MAREC G. Les Photos truquées. Un siècle de propagande par l'image, Paris, éd. Atlas, 1985
LETHÈVE J. La Caricature sous la IIIème République, Paris, A. Colin, 1986 (Ire édition 1961)
MOSCOVICI S. « Esquisse d'une analyse théorique de la propagande », La psychanalyse, son image et son public, Paris, PUF, 1961, p. $91•627
TCHAKHOTINE S. Le Viol des foules par la propagande politique, Paris, Gallimard, 1952 (1 re éd.
1939)

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