
Dessin de Cabu, Charlie Hebdo du 29 octobre
2009
Dessin de Siné, Loup et Délépine, Siné Hebdo du 29 octobre
2009
Le premier réflexe, face à une image, c’est de s’intéresser à ses
constituants principaux : le sujet, les couleurs dominantes, les directions les plus évidentes, le type de cadrage, le titre évidemment. Mais les détails comptent aussi. Ils créent souvent un
environnement propre à faciliter la lecture du dessin en induisant une fluidité, une unité, un rythme indispensables. Dans le cas présent, intéressons nous à deux aspects marginaux communs aux
deux couvertures de Charlie et Siné Hebdo du 29 octobre 2008. Le premier concerne la composition de l’image, le second le recours à la calligraphie.
Comme souvent dans le dessin de presse, le cadre n’est pas une règle absolue.
Il délimite certes l’espace du dessin, en opposition à ce qui l’entoure. Il permet souvent d’évoquer un hors champ, c'est-à-dire une continuité virtuelle que le lecteur recrée par imagination
comme c’est le cas avec Obama-Liberté dont on imagine le reste du corps coupé au niveau du tronc. Ici, les dessins de Cabu ou de Siné-Delépine-Loup « s’échappent » par le haut, le premier au
niveau de la chevelure de Rachida Dati, le second par le bout de la balayette à tinettes.
Le contour d’un dessin emprisonne, délimite, insiste sur la dichotomie
dedans/dehors et le regard risque bien souvent d’éprouver une sensation d’oppression sans cette échappée possible. Bien sûr, la couleur du fond, en général en aplat, permet, par un jeu de
contrastes, de mettre en valeur le sujet principal et d’attirer le regard. La « une » du journal doit se distinguer de celle des concurrents. Mais par sa géométrie répétée à l’identique, le
rectangle ainsi défini empêche le regard de rentrer ou sortir de l’image. La rupture du cadre déterminant les deux espaces séparés induit une respiration et surtout dans le cas de ces deux
dessins de « une », crée un jeu de va et vient entre le nom du journal et le dessin qui lui est associé.
Ce petit détail de mise en page n’est pas toujours dû à l’habileté du
dessinateur. Encore doit-il décider d’encadrer son dessin. Dans le cas présent, l’échappée visuelle a probablement pour auteur le responsable de la maquette, c'est-à-dire le directeur
artistique du journal (1)…
Second point commun, cette fois directement liée à l’activité du dessinateur
: les jeux d’écriture au sein même de l’image. Cabu insère un titre calligraphique qui enserre la tête de la ministre. Siné, lui, dispose son petit texte à droite du dessin, permettant
d’équilibrer l’image plutôt centrée à gauche avec le bras (droit) levé de la statue. L’écriture du dessinateur fait partie intégrante de son style. Lettres manuscrites nerveuses et plutôt
détachées pour Cabu, écriture cursive d’écolier (un écolier aux mains tremblantes…) chez Siné. D’autres dessinateurs, comme Faujour, choisissent la majuscule. On peut également hiérarchiser le
titre et la légende par la discrimination capitale / minuscule ou par la distinction typographie / calligraphie (comme dans le dessin de Siné Hebdo). Un dessinateur comme Honoré, de
son côté, privilégie, ce qui est plus rare, une écriture minuscule en script.
Ces détails qui relèvent de choix plastiques, servent, comme on le voit, la
lecture et donc la compréhension de l’image. L’écriture manuscrite induit une forte dose d’humanité, mais également une forme de proximité avec le lecteur, tandis que la rigueur de la
typographie et son caractère normatif, évoqueront un cadre plus rigoureux, froidement informatif et imposant, voire même officiel (sauf à utiliser des typographies originales et qui souvent
imitent… la calligraphie). Les écritures manuscrites de Cabu ou Siné révèlent leur propre pensée, une pensée spontanée, originale, personnelle, dans le style du reste du
dessin.
Bien que les deux caricatures semblent à première vue très différentes, elles
adoptent une même prétention à commenter des événements… qui n’ont pas encore eu lieu. Charlie Hebdo fait le lien entre l’augmentation du nombre de suicides dans les prisons françaises et la
progéniture à naître de leur ministre de tutelle. Pour Siné, l’élection de Barak Obama ne fait d’ores et déjà aucun doute et le nouveau président présumé devra faire le « sale boulot »,
c'est-à-dire effacer le travail de sape des années Bush.
Cabu met au point une projection très dure : le bébé de Rachida Dati se
suicidera, désespéré (comme les magistrats aujourd’hui) de devoir supporter une mère cassante et autoritaire. Mais l’enfant peut être avant tout lu comme la métaphore du système pénitentiaire
au bord du suicide (lui aussi) par manque de moyens. Le parc du bébé, en général coloré, est constitué ici de barreaux et d’un fond noirs, rappelant évidemment le stéréotype de la prison. Cabu
dénie à Dati la possibilité de devenir une mère aimante, comme il lui reproche de mettre à mal la Justice. Le rose du fond, quoi que soutenu, n’est bien sûr pas anodin puisqu’il évoque l’idée
de maternité.
Remarquez l’absence d’éléments graphiques permettant d’imaginer un sol sur
lequel reposeraient la mère et le petit enclos. Le dessinateur simplifie au maximum la mise en scène qui n’a pas besoin de ces références au réel pour fonctionner.
La charge focalise évidemment sur la physionomie de la ministre, caricaturée
principalement chez Cabu au niveau de la bouche. Les quelques dents de la mâchoire supérieure, plus large que le visage lui-même, associées à un regard dont l’expression se fait
particulièrement dure, confèrent à Dati un air braillard et sévère. Ses bras croisés sur sa poitrine traduisent le peu d’allant et donc le peu d’amour dont ferait preuve la ministre à l’égard
son enfant. Elle regarde de haut le bébé triste, qu’on associe visuellement à sa mère grâce à la même couleur bleue des vêtements. La corde du pendu, poncif bien éloigné de la réalité mais très
efficace pour évoquer l’idée de suicide, ne permettrait évidemment pas à l’enfant de mettre fin à ses jours. Mais le symbole est là ! Enfin, le choix de désigner la ministre par son prénom
plutôt que par son nom renforce l’irrévérence du dessin à l’égard de cette femme très imbue d’elle-même et très friande de toilettes coûteuses (collier de perles).
Siné, Loup et Delépine recourent eux aussi à la métaphore. Le futur président
des Etats-Unis (selon l’hebdomadaire satirique qui suit en cela la préférence des médias français pour ce candidat), nous est dépeint sous l’apparence de la statue de la Liberté, symbole de
l’Amérique par excellence. Un symbole très favorable, contrairement au drapeau américain qui traduirait plus sûrement les dégâts de l’impérialisme de la première puissance mondiale. Ainsi donc
nos dessinateurs présentent-ils Barak Obama en champion de la lutte contre les oppression, en égérie masculine de la Liberté. Une liberté qui guiderait un monde jusque-là souillé par les
méfaits de l’administration Bush, prompte à envoyer ses soldats ou ses missiles aux quatre coins de la planète.
Pour autant, Siné Hebdo tient à placer le débat sur le terrain
racial. Le fait qu’Obama soit noir et devienne peut être le premier président de couleur des Etats-Unis donnent à cette élection un caractère exceptionnel. Surtout dans un pays dont les lois
discriminant les « races » n’ont été supprimées que dans les années 1960 ! La caricature traduit cette idée d’inégalité raciale en substituant les attributs positifs de l’allégorie (le flambeau
et la tablette comportant la date d’indépendance des Etats-Unis) par des objets symbolisant la condition sociale défavorable réservée aux gens de couleur (et pas seulement aux Noirs) : le balai
des tinettes et le rouleau de papier rose, évoquent bien sûr le métier « d’agent d’entretien ». La métaphore permet de mettre en scène la formidable ascension d’un noir, habituellement relégué
aux tâches ingrates, qui deviendrait soudain l’emblème de l’Amérique (à dominante blanche) agissante et généreuse.
Comment doit on comprendre dans le titre « Le sale boulot… » ? S’agit-il
comme nous le disions plus haut de nettoyer la « merde » laissée par Bush et ses faucons, et dont la politique ne peut, évidemment, pas prétendre à avoir apporté plus de liberté et de lumière
au monde ?
La nouvelle apparence de Barak Obama, les deux objets qu’il porte, son regard
de biais et son air boudeur, donnent à l’homme une mine quelque peu ridicule. Ainsi donc, ce que nous percevions au premier abord comme une image sacralisante, relèverait en fait du registre
dépréciatif ? Siné Hebdo pourrait en effet vouloir mettre en garde l’opinion répandue, qui voit dans Obama un véritable sauveur du monde. La première puissance mondiale qui s’est construite sur
une forme d’hégémonie économique et militaire ne changera pas de nature au lendemain d’une élection, fut-ce celle de son président ! Le capitalisme américain ne saurait, même avec un noir à la
tête de ses institutions politiques, se transformer en économie du partage. L’armée US en Irak ou en Afghanistan ne posera pas les armes pour apporter du pain et des infrastructures vitales aux
populations écrasées par la guerre…
Mais gageons que l’interprétation du dessin dépendra très directement de la
conscience du lecteur eu égard à ce que représente Obama pour lui. Le dessin de presse, par nature polysémique, laisse en effet une grande latitude quant au décryptage des
images.
(1) notons d'ailleurs que sur le site officiel de Charlie Hebdo la mise en page du dessin de Cabu est sensiblement
différente de celle du journal...
Guillaume Doizy, le 29 octobre 2008