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Dessin de Plantu paru dans l'Express du 20 décembre 2001


Par Daniel Salles, coordonnateur du clemi de l’Académie de Grenoble


Cette recherche sur le stéréotype de l’hydre dans la tradition satirique a pour origine un dessin de Plantu en couleurs pleine page paru à la page 3 de l'Express le 20 décembre 2001, à l’occasion de la guerre des Américains en Afghanistan. Un soldat en uniforme, particulièrement armé, fait le “V” de la victoire avec sa main droite, sourit et arbore l'attitude de quelqu'un qui pose pour une photographie. Il a une hache dans la main gauche et le pied sur la tête qu'il vient de trancher d’un monstre, à la manière de David après sa victoire sur Goliath. Le drapeau américain figuré deux fois (sur le casque et la hache) nous permet de comprendre que ce soldat américain représente par métonymie son pays. Le monstre qu’il vient de combattre est un animal hybride qui tient à la fois d'un quadrupède sans traits particuliers, sauf l'absence de queue, et d'un serpent, avec ses six têtes humaines, toutes barbues, couvertes de coiffes diverses, au bout de cous serpentiformes. On peut identifier de gauche à droite un taliban (la tête coupée), un extrémiste palestinien (souvent représenté avec des mouches autour de lui dans le répertoire graphique de Plantu, ce qui est nous permet de rappeler qu’Héraclès a attrapé les Cercopes, deux jumeaux tricheurs et menteurs les plus accomplis de la création, qui bourdonnaient autour de lui sous la forme de mouches à viande), un émir d'Arabie Saoudite, le mollah Omar et Ben Laden.

La tête la plus haute et la plus grosse est décorée. Elle représente le minaret d'une mosquée, flanqué de haut-parleurs, et du haut duquel un muezzin regarde ce qui se passe en dessous. Le minaret a sur son toit un globe terrestre lui-même surmonté du croissant, emblème de l'Islam.

Le décor est sommairement esquissé : il s'agit d'un paysage minéral, des montagnes aux sommets enneigés. On distingue vaguement au fond un pâté de maisons et un minaret. Le contexte de l’actualité du moment nous permet de comprendre que ces montagnes représentent l'Afghanistan.

Le rouge et bleu du drapeau et le rouge du sang sont beaucoup plus lumineux que les couleurs orange et bleu clair du monstre, qui se fondent davantage dans le paysage.

Plantu nous fait comprendre par ce dessin que la victoire américaine est une fausse victoire. Si les Américains, grâce à leur supériorité militaire, croient naïvement avoir remporté la victoire, ils ne sont venus à bout que d'une partie de l'hydre que représente l'islamisme. Même si l'une de ses têtes vient d'être coupée (elle baigne dans son sang qui coule encore de son cou), le monstre en a encore cinq, c’est-à-dire que le terrorisme islamiste est encore à l’œuvre dans divers pays et est toujours capable de menacer le monde entier.

« Son deuxième travail fut de tuer l'Hydre de Lerne. Ce monstre vivait dans les marais de Lerne, mais souvent il s'aventurait dans la plaine et ravageait le bétail et la campagne. Il avait un corps énorme hérissé de neuf têtes : huit d'entre elles étaient mortelles, mais celle du milieu était immortelle. Héraclès monta sur le char guidé par Iolaos ; il arriva à Lerne, il arrêta les chevaux, et trouva l'Hydre sur une colline non loin de la source Amymoné, où elle avait sa tanière. Alors Héraclès décocha des flèches enflammées à l'intérieur, contraignant l'hydre à sortir : à peine fut-elle dehors qu'il lui sauta dessus et l'immobilisa. Mais aussitôt elle s'entortilla autour d'une de ses jambes et l'enserra. Héraclès commença alors à fracasser ses têtes avec sa massue ; sans résultat, parce que pour chaque tête tranchée deux nouvelles surgissaient. Et, venant à l'aide de l'hydre, arriva un crabe d'une grandeur épouvantable, qui mordit le pied d'Héraclès. Après l'avoir tué, le héros lui aussi demanda l'aide d'Iolaos ; ce dernier mit le feu à un buisson et, à l'aide de tisons ardents, il empêchait les neuf têtes de repousser, en brûlant la chair à la base des têtes coupées. De cette façon Héraclès réussit vaincre les neuf têtes, et à trancher également celle qui était immortelle. : puis il l'enterra et plaça dessus une lourde pierre, non loin de la route qui de Lerne mène à Éléonte. Quant au corps de l'hydre, il en fit des morceaux et il trempa ses flèches dans le sang de la bête. Mais Eurysthée dit ensuite qu'on ne pouvait pas prendre en compte cet exploit, parce qu'il avait tué l'hydre avec l'aide d'Iolaos, et non tout seul[1] (1). »

La figure du monstre et du dragon

L’hydre est un serpent venimeux qui a, selon les versions, de 5 à 6 têtes jusqu’à cent, dont une immortelle. Parfois on raconte que ses têtes sont humaines. Son haleine est mortelle. Dans l’Antiquité, elle est représentée comme un monstre sans pattes, du genre poulpe aux têtes de serpents comme on peut le voir sur de nombreux vases[2] ou des monnaies crétoises… Dans la période hellénistique et romaine, l’hydre est parfois représentée comme une femme dont les jambes sont des serpents, soit comme un serpent à tête de femme (dans une mosaïque de Piazza Armerina par exemple).

Dans la mythologie grecque, les monstres célèbres - parmi lesquels Echidna, femme à la queue de serpent ; les Harpyes, mi-femmes mi-oiseaux, ravisseuses d’enfants et d’âmes ; les Gorgones, dont la plus célèbre est Méduse, dont la tête était entourée de serpents, qui avait des défenses comme celles des sangliers et des ailes d’or qui lui permettait de voler ; Cerbère, chien à trois têtes gardien des Enfers ; la Chimère, qui tenait de la chèvre, du lion et du serpent et qui crachait des flammes ; la Sphinx à la tête de femme, au corps de lion et pourvue d’ailes - gardent des aspects du Chaos primitif, de la violence primitive de l'univers ; il s'agit en effet de monstres nés de la Terre ou de sa descendance aux premiers temps du monde. Leurs caractéristiques sont les suivantes : gigantisme, hybridité, absence d'organes, ou au contraire prolifération. Les créatures serpentines et tentaculaires constituent les monstres les plus anciens. Immenses, indistincts, protéiformes, sans membres ou os, elles illustrent un état primitif du monde et de la vie, entre terre et eau. Les Gorgones ou Echidna ont par ailleurs une dimension érotique. Tous ces monstres symbolisent des éléments négatifs du Chaos originel, ils sont excès, débordement, transgression. Les héros civilisateurs doivent donc les détruire pour établir le Cosmos, univers ordonné.

Les dragons sont nombreux parmi eux : Typhée a cent têtes de dragons à la place des doigts et des vipères qui l'entourent de la ceinture jusqu'en bas ; Python massacrait bêtes et gens près d'une source non loin de Delphes ; des hommes armés surgirent des dents du dragon que Cadmos avait semées ; Déméter donna à Triptolème un char traîné par des dragons ailés en récompense de l'hospitalité qu'elle avait reçue chez ses parents ; Cléostratos, jeune homme de Thespies, débarrassa sa patrie d'un dragon en se laissant dévorer après avoir revêtu une cuirasse métallique garnie de crochets de fer ; Médée endormit par ses sortilèges le dragon qui gardait la toison d'or et Jason put s'en emparer ; Héraclès vint à bout de l’Hydre de Lerne, de Ladon, dragon immortel aux cent têtes qui gardait les pommes d’or des Hespérides, du monstre marin qui allait dévorer Hésioné ; Persée tua le dragon d’eau qui allait dévorer Andromède.

« Sur tout chemin conduisant à l'immortalité, on rencontre un dragon […] Le dragon, c'est tout ce contre quoi l'homme doit lutter pour retrouver l'innocence première, pour accomplir dans toute sa plénitude, son destin d'homme. Il va de soi qu'un tel symbolisme est immense et qu'il recouvre toutes les terreurs, toutes les angoisses éprouvées par l'homme dans sa quête du bonheur. C'est pourquoi le thème de la lutte contre le dragon est aussi universel que celui du Déluge ou de la fin du monde : il constitue un des moments cruciaux du destin mythique de notre race, par lequel s'exprime la nature hybride, c'est-à-dire multiple et monstrueuse, des épreuves qu'il faut surmonter. Et c'est pourquoi aussi, malgré des ressemblances inévitables, la plupart des combats menés contre les terribles dragons ne se répètent jamais exactement et comportent des variantes qui font toute la richesse de ces aventures héroïques [3] ».

Au Moyen Age, s’inspirant du Physiologus du IIe siècle, les auteurs de Bestiaires (Philippe de Taon, Guillaume le Clerc de Normandie, Pierre de Beauvais, Richard de Bournival), dressent le portrait d’animaux réels ou imaginaires et mettent en lumière leurs propriétés “ morales ” suivant en cela les enseignements des Pères de l’Église. D’autre part, les représentations d’animaux fantastiques dans les églises ont pour but d’inquiéter le spectateur pour qu’il puisse ensuite être amené au repentir et à la foi.


La bestialité, qui dans la doctrine chrétienne renvoie aux péchés liés au sexe, est rejetée du côté du diable. Le personnage de Satan se développe. Il a un aspect bestial et poilu, des déformations physiques qui traduisent la folie et le chaos qui le symbolise. A partir du XIIe siècle, il se voit pourvu de cornes, d’une queue, de pieds fourchus. Le Serpent, sous lequel il est représenté dans la Genèse, et le Dragon viennent prendre la suite des Hydres et Dragons antiques. L’iconographie du Jugement dernier multipliera ensuite les monstres reptiliens.

Comme les héros mythiques et dans la perpétuation de la geste de saint Michel dans l’Apocalypse, les saints vont purifier et sanctifier le monde en tuant des dragons : vies de saint Béat, saint Césaire d'Arles où le dragon représente les dangers de la science profane, saint Clément, saint Donat, saint Georges, saint Germain, saint Loup, sainte Marthe et la Tarasque, saint Marcel…

Dans l’iconographie du Moyen Âge, il va y avoir une confusion entre l’hydre de Lerne et la Bête de l’Apocalypse ainsi décrite : « Et j’ai vu une bête monter de la mer avec dix cornes et sept têtes et sur ses cornes dix diadèmes et sur ses têtes des noms blasphématoires.

Cette bête que j’ai vue était pareille à une panthère avec des pieds comme d’ours et une gueule comme une gueule de lion, et le dragon lui a donné sa puissance, son trône et un grand pouvoir [4] ». On peut voir cette assimilation avec une enluminure d’un manuscrit de 1125 [5].

Au XVIè siècle, la Réforme religieuse a entraîné un combat par l’image au cours duquel les monstres ont été utilisés à des fins polémiques. La zoomorphisation est devenue l’un des ressorts essentiels de la caricature. De tout temps une des méthodes de la propagande a consisté à diaboliser l’ennemi. La réforme, c’est l’hérésie, c’est donc le diable et le diable c’est le serpent, le dragon, la bête de l’Apocalypse.

Les assimilations d'Henri IV, le successeur d’Henri III, à Hercule constituèrent un poncif de l'image royale officielle. Le roi est régulièrement représenté en Hercule vainqueur de l’Hydre de Lerne, la Ligue, par exemple dans un tableau de Toussaint Dubreuil vers 1600 [6]. La pose du roi est proche de celle du soldat américain de Plantu même si évidemment elle est plus noble.


Contaminations mythologiques et graphiques

Dans son article « Les « viles » tentaculaires : réquisitions satiriques de la pieuvre [7] », Christian Moncelet montre que la pieuvre s’est substituée à l’hydre dans le vocabulaire satirique pour symboliser « selon les moments, toute forme de pouvoir hégémonique désiré, supposé ou réel, ramifié, mortifère, occulte de préférence, difficile à combattre. Elle tient une place notoire dans ce que Raoul Girardet appelle « le bestiaire du complot » qui « rassemble tout ce qui rampe, s’infiltre, se tapit […] tout ce qui est ondoyant et visqueux [8] ».

Dans un dessin paru dans Le Monde du 17-18 janvier, Plantu relie les céphalopodes aux monstres serpentiformes de la mythologie en représentant dans les mains du Persée de Cellini et à la place de la tête de la Méduse une pieuvre pour illustrer l’arrestation du numéro 1 de la mafia italienne, Salvatore Riina. Le 16 décembre 2008, la police italienne a déclenché une nouvelle opération contre la mafia. Elle l’a appelée Persée !


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Dessin de Plantu paru dans Le Monde, 6/5/2005.


Nous conclurons avec ce dessin où Plantu a également mixé les thèmes de l’hydre et de la pieuvre dans cette autre représentation des dangers du terrorisme islamique incarné par Ben Laden. On remarquera, une fois de plus qu’il ne suffit pas de couper une tête, comme s’en vante la propagande, pour venir à bout des neuf têtes de l’hydre !


D’autres références ici :
http://www.crdp.ac-grenoble.fr/clemi/articles.php?lng=fr&pg=347



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[1] Apollodore, Bibliothèque, II, 5, 2.Traduction d’Ugo Bratelli, 2001, http://ugo.bratelli.free.fr/Apollodore/Livre2/II_5_1-12.htm

[2] On en trouvera facilement à partir d’un moteur de recherche. Voir également un travail à partir du Louvre http://www.ac-nancy-metz.fr/louvreedu/hercule/pages/antique/travau2.html

[3] Jacques Lacarrière, Au cœur des mythologies, folio n°3739, pp.331-334.

[4] Apocalypse de Jean, XIII, 2. Nouveau Testament, Jean Grosjean et Michel Léturmy, La Pléiade, Gallimard 1976. Voir par exemple la Tapisserie de l’Apocalypse d’Angers ou d’autres représentations ici http://expositions.bnf.fr/bestiaire/index.htm /gros plan sur les dragons.

[5] Hiéronymus, Commentaires de Jérémie, ms. 0130, f. 053v, Bibliothèque municipale de Dijon.

[6] Henri IV en Hercule terrassant l'hydre de Lerne http://www.insecula.com/oeuvre/O0000486.html

[7] http://www.caricaturesetcaricature.com/article-17261296.html

[8] Mythes et mythologies politiques, Seuil, « Points Histoire », Paris, 1986.

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