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Par Laurent Bihl

 

La Caricature compte, sans contestation possible, parmi les réussites les plus éclatantes de la presse satirique de la fin du XIX° siècle. Audacieuse par sa vivacité formelle plus que par un contenu politiquement discret, elle est même révolutionnaire pour ses vertigineux aplats colorés issus de la récente photogravure utilisée ici avec la plus haute dextérité.

Jacques Lethève, dans La caricature sous la IIIe République, décrit ainsi la revue ; « Au milieu des journaux le plus souvent de basse qualité apportés par la vague de l’année 1880 se détache La Caricature que crée à cette date le dessinateur Albert Robida. Publiée sur huit pages, comportant peu de texte, elle offre dans chaque numéro un grand nombre de dessins : histoires en images et sans légende, silhouettes, portraits charges, grandes compositions, toutes les formes alors en usage de la caricature s’y rencontrent et si la valeur des dessins est naturellement fort inégale, les actualités y sont passées en revue. Les mondanités voisinent avec la littérature, le théâtre et les potins du jour, la politique ne figurant qu’au rang des curiosités du moment. »[1]

La pérennité du titre atteste déjà de son impact et de la fidélisation rapide d’un lectorat plutôt aisé et parisien, certainement amateur de La Vie Parisienne jusqu’ici emblématique de ce mélange entre trait satirique et divertissement. En effet, La Caricature se livre chaque semaine au fronton des kiosques durant près de vingt cinq années, durée de vie assez rare dans un monde où le va et vient des périodiques témoigne en écho, du rythme syncopé de la vie politique.

En 1880, lorsque sort le premier numéro, le titre est déjà familier pour bon nombre d’amateurs de la disqualification graphique et de ses gloires passées. La Caricature fleure bon la nostalgie des années 1830, lorsque son premier fondateur, Charles Philipon, croquait Louis-Philippe en poire lors d’une audience d’assises, impertinence déclinée à l’envie par son journal et ses affidés durant plusieurs années, jusqu’à devenir le symbole de la monarchie bourgeoise et de ses impasses. C’est la première génération de dessinateurs satiriques dont le plus doué, Honoré Daumier, vient justement de décéder peu avant la résurrection du titre, comme le symbole de la fin d’une époque. La nouvelle Caricature se veut justement moins engagée que son illustre aînée, davantage tournée vers ce que l’on nomme, faute de mieux, la caricature de mœurs. Le journal de Robida amène de la couleur, ainsi qu’une audace de trait qui tranche avec la production contemporaine, y compris la sienne, au cours des années précédentes. La Caricature fait la part belle à la vie théâtrale, mais abandonne les grandes compositions récapitulatives des spectacles de la semaine, alors en vogue, pour se focaliser sur une œuvre singulière. Pour autant, il n’y a rien là de publicitaire, ce ne sont pas des affiches comme Le Courrier français en produira plus tard régulièrement. Ce sont des traductions graphiques dont l’exagération prétend faire écho à l’ambiance du spectacle tout en inscrivant le trait dans le genre satirique, sans que la dimension critique ne soit absente. Le registre de la caricature théâtrale ne concerne que les premiers temps de La Caricature, les trois premières années, avant que les « tableaux-bouffe » de Robida ne commencent à décroître. Ces grandes compositions endiablées et colorées sont à ce point attachées à l’image du journal que lorsque celui-ci sera repris, en 1897, la nouvelle direction demandera tout de suite au dessinateur Maurice Radiguet une couverture dans la ligne des premières pages de Robida, à mi-chemin entre l’hommage et la volonté de réanimer le genre.

Le premier numéro, le 3 janvier 1880, témoigne d’une neutralité de façade et sonne comme l’épilogue d’une décennie coercitive, depuis la fin tragique de la Commune de Paris et le triomphe de l’ordre moral. Apparente neutralité car cette première attaque de Zola, de l’adaptation de Nana sur les planches et du naturalisme n’est pas innocente, pas plus que la propension à repousser sans relâche les barrières de la tolérance en matière de représentations féminines, à forte connotation érotique. Ne nous y trompons pourtant pas : si le caractère licencieux des couvertures est un argument de vente privilégié, c’est aussi un angle d’attaque résolu contre le corsetage des mœurs et des esprits de ce moment qu’Armand Lanoux a qualifié avec bonheur de « Bourgeoisie Absolue ». L’explosion de La Caricature résume parfaitement l’envol d’une presse légère qui précède (et non l’inverse comme on le lit souvent) la grande loi libératrice du 29 juillet 1881. On parle alors de « vague pornographique » déferlant sur la capitale, terme abusif amalgamant des feuilles sans lendemain et bâclées comme L’Evènement Parisien, avec des journaux arborant une maquette et une qualité de trait sans commune mesure avec la décennie précédente. Cette réussite technique est due essentiellement à la rencontre de deux hommes, Georges Decaux et Albert Robida. Le premier est déjà un nom célèbre de l’édition. Il a repris le fond Polo, du nom de ce pionnier de la presse satirique, sous l’auspice duquel André Gill a pu tirer à boulets rouges contre le régime dans l’Eclipse pour une apothéose du portrait-charge. Robida, lui, représente presque l’inverse, après une dizaine d’années passées à faire le bonheur de la presse légère par des couvertures encore un peu fades ou des double-pages vigoureuses et hilarantes sur l’actualité théâtrale. Tous deux ont débuté leur carrière sous le Second empire et tous deux anticipent à la perfection la mutation annoncée par les innovations techniques et législatives concernant la presse illustrée. Decaux se contente d’amener les fonds nécessaires, laissant carte blanche à l’artiste, lequel en échange publie ses recueils de dessins à La Librairie illustrée. En fait, Robida a déjà travaillé pour Polo et Decaux en illustrant certaines couvertures du Monde Comique dans les années 1870. Ce journal humoristique assez modéré titrait d’ailleurs en bandeau « en vente dans les locaux du Journal des voyages et des feuilletons illustrés ». L’association entre Polo et Decaux réunit donc déjà le satirique au divertissement, divisant le genre caricatural en deux, politique avec L’Eclipse et consensuel avec Le Monde Comique. La Caricature, en 1880, prétend sous la férule de Robida, réconcilier les deux tendances, même si l’aspect divertissant demeure largement majoritaire.

Sandrine Doré, dans le n°12 du Téléphonoscope, estime qu’« Imprimée sur huit pages, La Caricature laisse peu de place au texte et privilégie des compositions humoristiques présentant une critique en image essentiellement sociale et artistique. Les Salons de peinture, la mode, les courses hippiques et les premières théâtrales sont évoquées avec inventivité dans des mises en scène qui confondent souvent « jadis et aujourd’hui ». Sarah Bernhardt, Émile Zola et Alexandre Dumas fils sont les cibles favorites. Ces figures célèbres du domaine des Arts et Lettres servent parfois d’accroche à la Une, mais il arrive souvent que le numéro entier de La Caricature s’organise autour de thématiques aussi variées que l’émancipation des femmes (droit de vote ou divorce), la guerre au xxe siècle, l’opérette, une excursion en Bretagne, les bains de mer ou encore la visite d’un château ».[2]

Le bandeau du journal est classique et indique, outre le nom d’Albert Robida comme rédacteur en chef, que le titre correspond à une « publication de La Librairie illustrée ». Cette mention conservée jusqu’en mars 1882, disparaît ensuite pour une raison inconnue, remplacée par « journal hebdomadaire ». Les bureaux sont installés 7 rue du Croissant, au cœur du quartier de la presse parisienne, non loin des Grands Boulevards, et demeurent à la même adresse que La Librairie illustrée, ce qui témoigne un peu plus des relations étroites entre le périodique et son commanditaire.

La Caricature sort chaque vendredi et sa pagination ne tient pas compte des numéros ni des années. À la façon d’un immense volume, les pages et les éditions sont numérotées à partir du numéro 1 ce qui fait qu’à son ultime opus en 1904, La Caricature s’interrompt au bout de vingt cinq années à son 1 305e numéro. La pagination, elle, a été remise à zéro en 1900, à l’occasion du premier journal de l’année et du siècle. Cette originalité de la pagination renforce l’impression d’homogénéité souhaitée par Robida, au-delà des innovations esthétiques. Une fois encore, l’ombre de Balzac rode, mais ce qui ressort de cette conception du périodique, c’est la volonté de faire évoluer le statut du trait satirique, du simple divertissement ou de l’outil de combat politique vers un genre artistique autonome. La publication d’œuvres satiriques dans les suppléments illustrés de certains quotidiens à grand tirage (Le Gil Blas illustré à partir de 1891 avec une livraison hebdomadaire de Steinlen ou Balluriau, Le Figaro des mardi et jeudi avec respectivement Caran d’Ache et Forain) ainsi que l’entrée des satiristes dans Le Journal de Fernand Xau à partir de 1893 (Forain) constitue pour les contemporains un signal fort de l’évolution du regard porté sur le genre méprisé qu’est la caricature. La Caricature met le pied à l’étrier de jeunes talents comme Caran d’Ache, Louis Morin ou Job, lesquels s’orienteront plus vite que leurs congénères des autres feuilles vers l’illustration de livres, alors que Robida abandonnera progressivement le dessin de presse pour une raison identique. Cette exigence de l’illustrateur face à la production accélérée et souvent bâclée du dessin de presse traditionnel est à porter sur le compte de la collaboration entre La Librairie illustrée et La Caricature, de Georges Decaux et Robida. Celui-ci n’a assurément pu tenir, avec l’âge, le rythme de production effréné auquel il s’est astreint durant quinze ans, outre ce désir qualitatif témoignant de la notabilisation de son statut comme de la célébrité grandissante de son trait.

Le 2 juillet 1892, à l’occasion du n°653, Robida se retire après être resté douze années rédacteur en chef, et Eugène Kolb reste seule autorité à La Caricature.

La Caricature perd alors de son éclat graphique sans que l’on puisse vraiment mesurer la baisse de lectorat. Les thèmes retenus abordent la caricature de mœurs en des clichés assez pâles, loin des couvertures incisives du tout jeune Rire lancé fin 1894. Il est probable que selon les lois du genre, le titre ait gardé un temps une clientèle fidèle et entamé un lent déclin avant la décadence soudaine et irréversible[3].

La situation est d’autant plus obscure que le 5 septembre 1896, le nom de Kolb disparaît du bandeau à l’occasion du n°871, pour laisser place à la simple mention « journal hebdomadaire », sans qu’une fois de plus, aucune inflexion notable ne puisse être observée dans la ligne éditoriale. Quoi qu’il en soit, le 20 octobre 1894, les bureaux du journal satirique sont transférés au 29 rue Le Peletier.

La Caricature est revendue en janvier 1897. Le journal est acheté par la librairie Fayard et la mention «« Fayard frères » fait son apparition dans le bandeau Dès lors, les transformations s’accélèrent : les bureaux sont installés au 78 bd St Michel dans les locaux de la librairie Dentu[4], le 23 janvier 1897, le gérant devient B. Roussat, les petites annonces passent à 10 centimes le mot. Peu de temps après, le journal abandonne la photogravure pour la simili gravure déjà employée par Le Rire.

La quête d’un lectorat très certainement déclinant incite à toutes les annonces promotionnelles comme celle qui consiste à assortir les abonnements de livres gratuits, « après accord passé avec la Librairie Dentu ». Cette course à la vente se traduit par l’arrivée d’une noria de dessinateurs sans qu’aucun ne s’impose réellement, par une valse des gérants qui ne seront pas moins de cinq à se succéder entre 1897 et 1904, par une campagne anglophobe d’une ampleur et d’une outrance déconcertante s’étendant sur plus d’une année sans que les leçons de l’Affaire Dreyfus et la lassitude engendrée peu à peu chez le public n’aient été tirées… Le choix d’user jusqu’à écœurement d’un thème d’actualité, par exemple l’anglophobie entre Fachoda et l’Entente Cordiale, témoigne de la volonté démagogique de racoler de nouveaux lecteurs par la surenchère systématique. C’est généralement un signe d’agonie.

Enfin le 31 décembre 1904, le dernier numéro de La Caricature annonce sa fusion avec l’Indiscret, « après un quart de siècle d’une existence glorieuse et d’un labeur assidu »[5].

La dissolution du titre de Robida est révélatrice de la poussée de trivialité dans le domaine satirique, de l’uniformisation des images autour de quelques thèmes récurrents ainsi que de l’explosion d’une presse grivoise autour de 1900, destinée à un lectorat élargi, moins élitiste et nettement moins exigeant. « L’indiscret » est une feuille de format tabloïd, en noir et blanc et proposant des images bien plus nombreuses et moins abouties que La Caricature de 1880.

Ce phénomène de fusion entre titres, assez courant autour de 1900 sous l’action d’entrepreneurs désirant se bâtir de véritables groupes de presse, et cherchant à diminuer les coûts de production en centralisant l’impression, constitue un épilogue caractéristique pour un journal qui avait été, presque vingt-cinq ans plus tôt, un précurseur et un modèle dans le domaine de l’image satirique.

 

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[1] Jacques Lethève, La Caricature sous la IIIe République, Paris, Armand Colin, 1986, p. 56.

[2] Sandrine Doré, Robida dessinateur de presse et caricaturiste, Bulletin de l’association des amis d’Albert Robida, Téléphonoscope n°12, Paris, septembre 2005, p. 64.

[3] Voir à ce sujet l’exemple du Figaro à la fin du xixe siècle étudié par Patrick Éveno dans L’Argent de la presse française (chapitre II, « La grande presse sous le signe du marché »), Paris, éditions du CTHS, 2003, pp. 32-34.

[4] La Caricature numéro spécial 890, 16 janvier 1897, p. 24, publicité n°3.

[5] Les abonnés en cours recevront donc L’Indiscret (qui pourtant ne coûte que 20 centimes) ce qui n’a pas dû faire plaisir à tout le monde !


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