Guillaume DOIZY et Jean-Bernard LALAUX

 

A bas la calotte ! La caricature anticléricale et la Séparation des Eglises et de l’Etat

Ed. Alternatives, 2005.

 

 

Guillaume Doizy et Jean-Bernard Lalaux publient un livre d’histoire entièrement voué à la caricature et dont le thème, la séparation des Eglises et de l’Etat, est d’actualité. Le pluriel s’impose aujourd’hui, encore que le problème se soit posé dans des termes différents au XIXe et au XXe siècle, période où le combat anticlérical se focalisait essentiellement, sinon exclusivement, sur l’Eglise catholique.

L’ouvrage attire d’abord par une très abondante illustration (260 images) en noir, mais très largement en couleur (à vue d’œil 25 à 30%), dont la qualité est excellente, compte tenu de celle du papier lui-même, ce dont on sait gré à l’éditeur. On peut regretter qu’une « table » n’en donne pas un résumé. On aimerait savoir aussi combien appartiennent à la carte postale, à l’affiche, à la presse satirique et entrer même dans le détail : combien viennent de L’Assiette au beurre, combien de La Calotte, combien du Canard enchaîné ou de Charlie-Hebdo. Autre regret celui qui concerne les légendes, qui ne datent pas systématiquement les images, ni n’en indiquent la source. Le patchwork du traitement du sujet par thèmes ne permet pas, de ce fait, de reconstruire la chronologie au premier regard.

Le livre est divisé en six chapitres thématiques qu’encadrent une introduction et une conclusion chronologiques. Ce choix ne fait peut-être pas assez ressortir l’évolution de l’anticléricalisme et de ses cibles en particulier de 1870 à 2005, les rappels antérieurs étant beaucoup moins importants quantitativement, même s’ils existent dans le texte comme dans l’illustration. Après une introduction de dix pages sur les premières manifestations de l’anticléricalisme en France, six thèmes majeurs sont étudiés. « Une guerre d’images » fait état des supports de la caricature, la presse satirique surtout, en France et, de façon plus rapide, en Europe. « Les armes de la caricatures », mettent en relief les procédés de la caricature (disgrâces physiques, bestiaire anticlérical, trivialités, parodies). « L’Eglise contre la société » souligne les moyens de domination de l’Eglise qui pénètre la société par un discours réactionnaire diffusé du haut de la chaire, dans les publications et, surtout, dans ses écoles. « Les immoralités cléricales » ramènent les moeurs du clergé aux sept péchés capitaux dont les plus pratiqués sont l’avarice, la luxure et la gourmandise. « Pratiques et croyances » prennent à parti le contenu de la doctrine, le Bon Dieu et ses saints étant croyances « pour les ânes » ; le sixième chapitre, enfin, « Une Séparation nécessaire » focalise l’intérêt sur la crise qui aboutit à la loi de 1905 et à ses conséquences. La suite du siècle, « de la Séparation à nos jours » n’est traitée que dans les dix pages (avec 20 illustrations) de la conclusion. Sous ce rapport, on est en droit de poser quelques questions. Par exemple, l’anticléricalisme, dans la caricature d’un journal comme Charlie Hebdo, est-elle la prolongation d’un thème facile pour Gébé, Cabu ou Siné ou sa résurgence trouve-t-elle, au contraire, son explication dans l’actualité ? La relation entre la société et les idéologies qui la traversent est évidemment sous-jacente à tout le livre, mais la structure thématique efface par trop l’alternance qui existe entre périodes de crises et accalmies.

L’un des apports les plus neufs de l’ouvrage réside dans l’analyse de la diffusion des médias qui portent l’anticléricalisme. Ceux-ci utilisent tous les supports : outre la presse illustrée (Le Grelot, l’Eclipse, La Calotte), qui donne des « unes » dues aux meilleurs caricaturistes de l’époque (Pépin, Alfred Le Petit, Moloch, entre autres), on trouve la propagande anticléricale dans des nouvelles et des romans bon marché destinés à un public populaire, dans la carte postale, qui connaît un essor extraordinaire à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, la feuille volante distribuée dans les kiosques ou dans la rue, des calendriers, des papillons gommés, destinés à être collés aux endroits stratégiques, les menus des « banquets du vendredi saint » ou même des faux cols et des éventails ! Outre la variété des supports, le mode de distribution est très nouveau. Ne se limitant pas aux circuits habituels, kiosques ou camelots, les militants des associations qui luttent contre l’excessive emprise de l’Eglise, sociétés de libre pensée ou pour la défense des droits de l’homme, comme La Fédération française de la Libre Pensée ou l’Union démocratique de propagande anti-cléricale présidée par Victor Hugo et Léon Gambetta, descendent eux-mêmes dans la rue pour distribuer des feuilles au tirage relativement limité (République anticléricale, L’Anticlérical) ou plus ambitieuses comme Les Corbeaux fondés en 1905. Cette forme nouvelle de la propagande politique s’appuie sur la caricature comme sur une accroche efficace auprès du plus large public.

L’ouvrage de Guillaume Doizy  et Jean-Bernard Lalaux représente donc un apport important à la fois pour l’histoire des médias, celle de la caricature et celle de l’anticléricalisme à proprement parler. Les ressources documentaires sont excellemment choisies et exploitées et l’illustration est beaucoup plus qu’un atout, elle est la chair et le sang du livre.

 

 

Compte-rendu d'Hélène Duccini publié dans Médiamorphoses n°16, avril 2005.

 

 

 

 

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(Direction artistique de l'ouvrage : Igor OLAFS,  igor.olafs@wanadoo.fr ) 

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