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Saul Steinberg. L’écriture visuelle, catalogue d’exposition sous la direction de Thérèse Willer, Musées de Stasbourg, 2009, 207 p. (plus cahier volant de notices), 35 €.

 

L’auteur de ces lignes regrette vivement de ne pas habiter Strasbourg depuis le 27 novembre 2009 jusqu’au moins au 28 février 2010. Au vu du catalogue publié par les Musées de la ville de Strasbourg, l’exposition Steinberg qui se déroule au Musée Tomi Ungerer semble plus que réussie et mérite manifestement le détour.

Nous conseillons vivement la lecture du catalogue de l’exposition, un vrai régal !

Saul Steinberg : un nom peu connu en France au regard des Plantu, Cabu ou encore Siné. Et pourtant, quelle pointure que ce dessinateur hors pair originaire de Roumanie et qui aura trouvé aux USA un asile à la mesure de son talent.

Comme il se doit, le catalogue comprend diverses contributions (de Daniela Roman, Iain Topliss, Philippe Dagen, Jean-Philippe Theyskens, Thérèse Willer) et bien sûr la reproduction d’œuvres de l’artiste (avec des notices très complètes). Le lecteur y trouvera une saine nourriture, propre à lui faire découvrir ou redécouvrir l’itinéraire de cet inqualifiable, habitué du New Yorker, pourtant si différent de ses confrères dans ses préoccupations graphiques et esthétiques. Thérèse Willer, commissaire de l’exposition, montre l’influence de Steinberg sur les dessinateurs français à commencer par Tomi Ungerer, qu’elle connaît bien, mais aussi Sempé, Chaval, Bosc, André François et tant d’autres, gagnés par cet « héritage » et dont certaines œuvres sont également reproduites.

Steinberg déstabilise les analystes qui semblent pétrifiés devant tant d’audace graphique, de diversité stylistique, d’originalité. Comment comprendre cet « artiste », dessinateur de presse, arpenteur d’humour, essayiste en sociologie graphique contemporaine ?

Steinberg construit son art autour de ses impressions sur le monde, tout autant que de ses interrogations sur les formes. Chaque dessin peut être lu comme un manifeste, l’exploration d’un nouveau principe esthétique. L’artiste ne dissocie pas son regard critique et amusé sur ses contemporains des grands problèmes posés par l’opération qui consiste à mettre en image cette vie même, à la représenter sur (dans) quelques centimètres de papier. Il traduit la richesse des sons et des pensées par des graphismes modulés à l’envie ; les différentes parties constitutives de la feuille de papier deviennent, sous sa plume, des fragments d’idéologies plus ou moins spacieux, plus ou moins profonds, plus ou moins colorés...

Chaque œuvre, comme le faisait Magritte dans son « Ceci n’est pas une pipe », invite l’observateur à s’interroger sur les questions induites par la représentabilité du monde. Jouant de la diversité graphique (en recourrant par exemple dans un même « dessin » à diverses techniques pour figurer des personnages étrangers les uns aux autres bien que présentés dans le même espace et participant au même événement), Steinberg pose incessamment la question du mensonge de l’image. Mais pas seulement pour dire que la représentation n’est pas la réalité. Plutôt pour nous obliger à ne pas perdre de vue l’étrangeté que porte la réalité de la représentation. Il nous force à explorer les mille espaces esthétiques (et donc mentaux) possibles que produit une image dessinée, mille espaces de la représentation qui permettent de traduire la complexité du monde, mais sans chercher à faire illusion sur cette représentation.

Steinberg semble vouloir briser les frontières entre le vivant et l’inerte, entre le son et le silence, entre l’imaginaire et le réel, entre le trait et le volume, entre le plan et l’espace, nous susurrant à l’oreille « ne te laisse pas abuser par les friandises de l’art, par l’illusion que provoquent quelques traits sur une feuille ».

Même après le cubisme, les artistes ont généralement cultivé l’unité de style, l’unité graphique au sein d’une même œuvre, redoutant l’hétérogénéité comme antithétique de l’art. Steinberg prend le contre-pied de cette dictature de l’Un pour nous rappeler, dessin après dessin, que le dessinateur doit adapter sa graphie à la diversité des émotions et non simplifier le monde selon l’intégrité de son style et l’uniformité des codes qui structurent nos imaginaires collectifs. Semblant nous rappeler dessin après dessin « ceci n’est pas un Steinberg », l’artiste livre des hiéroglyphes qui, décryptés avec certes parfois beaucoup de difficulté, nous aident à mieux penser la pensée, et pas seulement à rire du monde, comme nous le proposent en général les dessinateurs de presse.

 

Guillaume Doizy, décembre 2009.

 

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