« Quoi d'étonnant si, aujourd'hui, ce qu'on appelle le couple franco-allemand est devenu comme une sorte de
baromètre de l'Europe ; on nous épie, on nous ausculte. La moindre de nos brouilles supposées met en alarme rédactions et chancelleries. L'affirmation de notre entente suscite la jalousie et le
soupçon. » François Mitterrand (1)
« Karikaturen als sensibles Barometer des öffentlichen Bewußtseins spiegeln die aktuelle Diskussionslage. Ihre
vereinfachende Stereotypie macht bewußt, welche Themen einer vertieften Diskussion bedürfen. » Rüdiger Pfromm (2)
Si les auteurs des citations ci-dessus recourent tous les deux à la métaphore du « baromètre »,
François Mitterrand évoque la coopération franco-allemande au plus haut niveau, alors que Rüdiger Pfromm associe cette image au travail quotidien des dessinateurs de presse. Mises en parallèle et
extraites de leur contexte, ces deux citations permettent de faire le lien entre les relations franco-allemandes et la satire politique illustrée. De prime abord, un tel rapprochement peut
sembler artificiel, il s'avère cependant révélateur : si point commun entre les deux domaines il y a, celui-ci relève de plus en plus de l'image, de la métaphore et plus généralement d'une
certaine adresse à manier le symbole.
Vers une rhétorique des relations franco-allemandes Composantes essentielles de l'échange bilatéral depuis l'officialisation de la réconciliation par
le Traité de l'Elysée en janvier 1963, symbolisme et ritualisation ne reposent pas uniquement sur une succession de commémorations déclinant le thème de l'harmonie à l'infini. L'histoire « hors
du commun » (3) des relations franco-allemandes est aussi jalonnée de lieux de mémoire (4). Et Français et Allemands - en premier lieu les hommes politiques - disposent d'un système
auto-référentiel propre à rendre le caractère de relations qualifiées de privilégiées. Plantu, sans titre, in : Les années vaches folles, Paris, p. 118
Parallèlement, une terminologie de la coopération s'est peu à peu mise en place au cours des dernières décennies.
Ancrant l'oeuvre réconciliatrice des pères-fondateurs dans un cadre linguistique très imagé, la rhétorique franco-allemande permit de lui associer une composante non seulement politique, mais
aussi émotionnelle, voire irrationnelle (5). Alors que, dans les années cinquante, on célébrait la fin des luttes fratricides, le discours de l'amitié met aujourd'hui plus expressément l'accent
sur l'avenir et sur la part de responsabilité commune incombant aux deux peuples. Cette confrontation « passé douloureux à surmonter »/ « avenir à construire » détermine l'arrière-plan
dialectique du dialogue intergouvernemental. Dans une large mesure, elle explique aussi le pathos et l'emphase qui accompagnent bon nombre de cérémonies officielles.
Au cours du temps, les petites phrases, les formules et les comparaisons se sont multipliées, elles ponctuent
désormais les allocutions et les prises de position des différents intervenants. Le spectre de l'ennemi héréditaire ne faisant plus vraiment recette, d'autres expressions sont venues prendre le
relais. Certaines ont un champ d'application général ; c'est le cas de l'entente ou de la communauté de destin (par opposition à la communauté d'intérêts), d'autres se prêtent plus
particulièrement au contexte de la construction européenne. Mais si les termes de moteur ou de tandem privilégient l'idée de dynamisme et de mouvement, ils sont également repris pour relativiser
les progrès accomplis dans ce domaine : le moteur est alors « grippé », au « point mort », ou l'un des partenaires ne pédale pas avec toute l'ardeur escomptée (6).
Ainsi la terminologie franco-allemande a-t-elle été nourrie de noms propres, d'événements historiques, de notions
géographiques ou de concepts reprenant des éléments inhérents à l'inconscient collectif de chaque peuple. Le phénomène est relativement ancien, il renvoie à la nécessité de recourir à des repères
déjà en place pour expliciter certaines réalités complexes de la vie politique internationale. Mais, dans un deuxième temps, le message de la réconciliation ayant été entendu par le plus grand
nombre, il s'agissait - pour les promoteurs du rapprochement France-Allemagne - de jeter les bases d'une culture commune sur laquelle pourrait venir s'appuyer le travail quotidien des relations
intergouvernementales. La notion de couple ne constitue à cet égard qu'un exemple parmi d'autres. Parfois difficile à définir, elle s'est pourtant avérée suffisamment évocatrice pour être
rapidement reprise par les différents acteurs du dialogue bilatéral. Elle est devenue une constante du discours franco-allemand actuel. Les caricaturistes des deux pays - observateurs et
commentateurs à part entière - ne sont pas restés insensibles aux possibilités iconographiques offertes par ce signifiant. C'est pourquoi, il paraît intéressant, autour de ce terme, d'analyser
quelques mécanismes de réception de la coopération France-Allemagne, en considérant celle-ci dans son rapport à l'image, en particulier à une image qui se veut satirique, voire parodique, comme
le dessin de presse.
Alors que les dirigeants parlent d'amitié, quel est le degré réel d'acceptation dans l'opinion publique et chez ceux
qui participent à sa formation ? Existe-t-il un lien entre la rhétorique officielle et les différentes mises en images du couple proposées par les caricaturistes ? Peut-on dégager des tendances
ou des filiations de part et d'autre du Rhin et retrouver les priorités des couples successifs de dirigeants dans le travail de ceux que Ernst Maria Lang qualifie de « bouffons de la démocratie
(7) » ? Ne s'agit-il déjà plus que d'une question de design politique comme le suggère ce dessin de Luis Murschetz ?
Luis Murschetz, in : Die Zeit,
03.09.1993
Définition du couple France-Allemagne Dans un premier temps, le terme de couple fut surtout le fait des intervenants français. Mais, par effet de contamination, il a rapidement
trouvé des adeptes outre-Rhin. Peu à peu, on s'est mis en Allemagne à parler de Partner ou, plus ironiquement, de Duo. Il n'est pas toujours aisé de déterminer l'origine de termes comme celui-ci.
Entrées dans le langage courant, il s'avère en outre difficile de retrouver les auteurs de telles notions ; les intervenants successifs se les appropriant. Pour le couple, la tâche est d'autant
plus ardue que cette métaphore est a priori perçue comme relevant du champ de l'expérience quotidienne ; il est donc « déformable » à souhait. D'un point de vue sémantique, le mot couple renvoie
en fait à des acceptions diverses. Selon l'étymologie retenue, il s'agit d'une union morale entre deux êtres, mariés ou non, de deux animaux réunis deux à deux ou, comme c'est le cas en allemand
pour le mot Paar, d'une notion appliquée à des entités abstraites ou à des objets (8). Dans un autre registre, le couple est - pour les physiciens - un système de forces égales, parallèles et
dirigées en sens contraire l'une de l'autre. (9)
Si la lecture de ces niveaux de définition peut paraître déroutante, elle livre néanmoins des pistes de réflexion
praticables. Toutes les acceptions ont en effet en commun de souligner le caractère binaire de la relation. Certaines insistent sur la notion d'égalité, d'autres mettent en avant la
complémentarité ou la dualité, alors que les nuances relatives à l'association d'éléments distincts, semblables ou identiques amènent, elles, à une définition du couple franco-allemand sous la
forme suivante :
France + Allemagne = couple franco-allemand soit 1+1' = 1''
Une définition qui détermine le couple comme étant - non pas un objet bicéphale - mais un tout, une entité différente
de ses composantes premières et résultant de la fusion de celles-ci. Au-delà des considérations sémantiques, il paraît indispensable de revenir sur la nature même du signifié ; la notion de
couple a en effet une autre propriété, la polysémie. Un premier niveau évoque un lien ancien et abstrait entre la France et l'Allemagne, une communauté de destin entre deux entités nationales
distinctes : mais s'agit-il de réalités géographiques ; de deux peuples ou de deux cultures ? Dans ce domaine, inutile de rappeler que Français et Allemands ont une conscience radicalement
différente de leur propre identité nationale. Dans un deuxième temps, le couple renvoie aussi au travail de coopération entre deux systèmes politiques, reposant eux-mêmes sur un ensemble
d'institutions. Un troisième niveau de définition, plus restrictif encore, limite le cadre des relations bilatérales à l'exécutif. En dernier lieu, par le biais de critères de représentativité
démocratique et bien qu'il faille tenir compte de différences constitutionnelles entre les deux pays, il arrive aussi que le couple soit exclusivement appliqué au dialogue des dirigeants. Quoi
qu'il en soit, cette union démarque les deux états par rapport à l'ensemble de la scène politique internationale. L'ambivalence et le champ de références métaphoriques découlent du degré de
définition choisi.
Personnalisation et médiatisation du couple franco-allemand Le plus souvent, on préfère reprendre l'acception la plus usuelle, c'est-à-dire l'union de deux
personnes par le mariage. C'est elle qui frappe le plus l'imagination de l'opinion publique et des média. Elle s'avère effectivement plus séduisante que d'autres visions plus adéquates, mais trop
utilitaires du couple, au sens physique et mécanique du terme. Si le couple franco-allemand ne vit pas uniquement d'amour et d'eau fraîche et si les problèmes de taux d'intérêt et de sécurité
sont autrement plus complexes que la simple gestion d'un plan d'épargne, le champ métaphorique du mariage contribue largement à concrétiser et à humaniser la réalité des relations
bilatérales.
Ernst Maria Lang, in : Süddeutsche Zeitung, 13.05.1994
Ce glissement sémantique reste cohérent : du couple de personnes au sens large et de l'amitié supposée entre chefs
d'Etat, on est vite passé au couple d'époux. Associées au rythme régulier des anniversaires, les métaphores matrimoniales continuent de faire les beaux jours des commentateurs. Nul n'est besoin
de préciser que ces derniers reprennent cette définition au second degré : le parallèle est alors délibéré. Mais d'autres mots, apparemment plus anodins, retiennent également l'attention. Ici et
là, on évoque par exemple la possibilité de prendre des décisions conjointement. Quant aux termes de relation - ou en allemand de Beziehung / Verhältnis - faisant indirectement allusion à une
liaison amoureuse, ils sont eux aussi marqués du sceau de l'ambiguïté. En fait, cette tendance résulte de la personnalisation croissante des relations franco-allemandes.
Mêlant le geste au discours, les dirigeants sont aujourd'hui les figures de proue de la coopération
intergouvernementale. Si, depuis 1963, tous les couples n'ont pas accompagné, avec la même énergie, l'évolution de celle-ci et s'ils ne jouissent pas tous du même degré de popularité, l'accent
est malgré tout mis sur la continuité des échanges ; le changement de personnalités au pouvoir et les divergences conjoncturelles ne devant venir compromettre le travail accompli.
Mais, au-delà des déclarations officielles, la personnalisation a pour conséquence le phénomène suivant : à chaque
renouvellement du personnel politique, les différents observateurs réitèrent la même question, les nouveaux partenaires vont-ils parvenir à s'entendre ? Une vision a posteriori et comparative
s'impose alors, elle relativise la perception immédiate des couples concernés et incite à des effets de mises en scène. Sachant que l'image qu'il donnera sera largement véhiculée par les média,
chaque couple se voit quasi obligé d'associer la coopération à un style personnel ou à un geste qui lui permettra de marquer de son empreinte l'histoire des relations
France-Allemagne.
Lefred-Thouron, in : Le canard
enchaîné, 11.12.1996
Helmut Schmidt et Valéry Giscard d'Estaing ont su donner un nouvel élan au couple franco-allemand. La
personnalisation des échanges renouait avec le couple de Gaulle - Adenauer. Mais, alors que leurs prédécesseurs alliaient distance et dignité ; les deux hommes ont ajouté à la coopération une
composante supplémentaire : ils sont devenus les promoteurs de contacts simples et directs qui marquèrent une nouvelle étape de la diplomatie européenne moderne. Multipliant les visites à
caractère privé, François Mitterrand et Helmut Kohl ont poursuivi dans la même voie. Avec eux, et par un étroit réseau d'interactions, la politique européenne est clairement apparue comme le
prolongement de la politique nationale de chacun des deux pays : la photographie immortalisant les deux hommes devant l'ossuaire de Douaumont en septembre 1984 figura à deux reprises sur des
affiches électorales en France. Quant au couple Chirac - Kohl, avec un grand battage médiatique, il est rapidement passé de la table de négociations à la table tout court (10).
Helmut Schmidt et Valéry Giscard d'Estaing ont su donner un nouvel élan au couple franco-allemand. La
personnalisation des échanges renouait avec le couple de Gaulle - Adenauer. Mais, alors que leurs prédécesseurs alliaient distance et dignité ; les deux hommes ont ajouté à la coopération une
composante supplémentaire : ils sont devenus les promoteurs de contacts simples et directs qui marquèrent une nouvelle étape de la diplomatie européenne moderne. Multipliant les visites à
caractère privé, François Mitterrand et Helmut Kohl ont poursuivi dans la même voie. Avec eux, et par un étroit réseau d'interactions, la politique européenne est clairement apparue comme le
prolongement de la politique nationale de chacun des deux pays : la photographie immortalisant les deux hommes devant l'ossuaire de Douaumont en septembre 1984 figura à deux reprises sur des
affiches électorales en France. Quant au couple Chirac - Kohl, avec un grand battage médiatique, il est rapidement passé de la table de négociations à la table tout court.
Si ces évocations du couple ont une valeur pédagogique positive, il pourrait être préjudiciable de confondre
coopération et glorification passive de quelques idoles. Déchargé de toute responsabilité - à l'exception bien entendu du droit de vote - l'opinion publique pourrait penser que les relations
franco-allemandes se cantonnent à un dialogue qui ne la concerne pas vraiment. Le jeu politico-médiatique apparaît ambivalent : ses participants sont conscients des conséquences de leurs actes et
s'observent mutuellement. Souvent, les journalistes cherchent à déterminer la valeur supposée des différents couples en surestimant la qualité des relations personnelles entre chefs d'Etat. Le
moindre rictus engendre des polémiques, il est - c'est selon - jugé révélateur de complicité ou de contrariétés. Mais, à l'heure actuelle, qui est vraiment dupe de telles interprétations ? Les
hommes politiques, les média ou l'opinion publique ? En réalité, il s'avère difficile d'évaluer l'intensité de l'entente au sein du couple franco-allemand. Si l'alchimie doit fonctionner et si
l'estime mutuelle est un point de départ positif, celle-ci ne constitue qu'un critère subjectif et relatif.
Conséquences de la perte de l'ennemi héréditaire pour les mises en images du
couple Dans un système démocratique, les dirigeants - contrairement aux
souverains absolutistes de l'Ancien régime - sont sensés devoir rendre compte de leurs actes. En France comme en Allemagne, la satire illustrée s'est adaptée à la vie politique actuelle : de
contre-pouvoir et d'ennemie acharnée, elle est, dans une large mesure, devenue régulatrice. Les caricaturistes n'hésitent pas à rappeler à l'ordre ceux qui seraient tentés d'abuser de leur(s)
pouvoir(s). Hormis quelques différences d'ordre structurel ou historique sur lesquelles nous ne reviendrons pas ici, les traditions caricaturales respectives des deux pays sont comparables et les
dessinateurs satiriques ont des conceptions voisines de leur métier : ils se considèrent notamment tous comme des journalistes à part entière et entendent jouer un rôle dans le processus
d'information de l'opinion publique.
Tim, in : De Gaulle de France, non
paginé, Paris, 1990
Dans leur catalogue consacré à la caricature franco-allemande depuis la Seconde Guerre mondiale, Reinhard Dietrich et
Walther Fekl parlent d'une « imagerie » faite de regards croisés qui en disent long (à la fois sur le sujet et l'objet considérés). En réalité, la satire graphique n'a jamais cessé d'accompagner
l'histoire des relations bilatérales. Dicté par la conjoncture politique, un arsenal iconographique - au sens propre, comme au figuré - s'est mis en place au cours des cent cinquante dernières
années. Ayant longtemps permit d'exacerber les tensions et la méfiance réciproque des deux peuples, le ton changea radicalement. Il se fit plus nuancé et la démonisation systématique disparut peu
à peu du discours caricatural sur le voisin.
Si l'ensemble des satires graphiques ont en commun un certain décalage avec la réalité - il s'agit en effet d'un
méta-discours, les variations formelles sur le couple France-Allemagne s'avèrent quant à elles des plus diversifiées. Sans toujours se poser la question, à l'instar du Monsieur Jourdain de
Molière, les dessinateurs maîtrisent les euphémismes et les hyperboles, les allégories et les symboles. Ils multiplient les comparaisons et, jonglant avec les anachronismes, ils n'hésitent pas à
se livrer à des escapades interculturelles qui constituent le vocabulaire de base de leurs travaux. La diversité des motifs et des effets de mises en scène utilisés pour mettre en images le
couple renvoie en fait à la polysémie du terme abordée plus haut. Dans un même dessin, les éléments à décoder sont complémentaires et hiérarchisés. Alors que certains symboles se révèlent être
des constantes traditionnelles de la caricature franco-allemande, d'autres - résultant d'un renouvellement circonstanciel du genre. Ne relevant que de l'anecdote, ils sont vite remplacés par de
nouveaux éléments.
Ayant fait l'objet de nombreux avatars au cours de leur histoire, les allégories demeurent malgré tout des
signifiants relativement stables. C'est surtout le cas en France. Si l'on ne peut pas en dire autant de Germania, Marianne est toujours une référence omniprésente dans le quotidien des Français.
Intemporelles et consensuelles, le contenu identitaire des allégories est supérieur à celui des hommes politiques. Dans les périodes difficiles, Marianne, garante de l'unité nationale, a
constitué un refuge utopique. Pourtant, l'occurence de cette allégorie dans les dessins de presse a diminué. Le renforcement du pouvoir personnel des présidents de la Vème République a sans doute
relativisé son impact. Quand elle est employée, c'est qu'un changement de paradigme s'est opéré. On distingue alors l'exécutif et la collectivité nationale. C'est le cas chez Jacques Faizant qui
en a fait la charmante épouse de plusieurs présidents.
Les relations bilatérales ont très tôt été traduites en recourant aux chefs d'Etat. Représentés seuls par les
dessinateurs de l'autre rive du Rhin, ils figuraient de façon indifférenciée leur propre personne, leur gouvernement ou l'ensemble de leur opinion publique. Mis face à face dans des dialogues
fictifs, les dirigeants respectifs ont tout d'abord décliné le couple franco-allemand sur le mode de l'affrontement ou, pendant la Seconde Guerre mondiale, de la Collaboration. Largement
médiatisés, notamment par le biais de la télévision, les chefs d'Etat actuels, même étrangers, peuvent désormais être identifiés par le plus grand nombre. Si l'équivalence « nation-dirigeant »
est parfois remise en cause au niveau national, les dirigeants sont - sur la scène internationale - devenus des métonymies du pays qu'ils gouvernent.
Si le répertoire iconographique est aujourd'hui dominé par les hommes politiques, ces derniers n'ont pas totalement
supplanté les emblèmes nationaux, les allégories et les attributs « stéréotypiques ». Ne se contentant plus de forcer le trait en exagérant les disgrâces physiques des grands de ce monde, les
caricaturistes réalisent de véritables mises en scène. Ils égayent par exemple l'habitus stricte des dirigeants. A l'heure où le costume sombre et la cravate constituent l'uniforme de base des
hommes politiques, les dessinateurs satiriques multiplient les anomalies vestimentaires : ils coiffent les dirigeants français d'un bonnet phrygien ou affublent Helmut Kohl d'une culotte de peau
et le transforme en Bavarois jovial. Emblèmes nationaux à part entière, les drapeaux ne jouent qu'un rôle marginal dans les caricatures actuelles ; ils ne sont véritablement pertinents que
lorsque les dessinateurs satiriques peuvent recourir à la couleur. Quant aux métamorphoses animalières, elles reprennent généralement des éléments héraldiques traditionnels comme le coq et
l'aigle.
De nos jours, les dessinateurs ont plus que jamais recours au ressort comique traditionnel de l'arroseur arrosé.
Prenant les propos et les arguments des hommes politiques au pied de la lettre ou se jouant des effets de surmédiatisation - ils les détournent et les renvoient à leurs auteurs. L'exagération
caricaturale passe par la dénonciation du zèle des dirigeants, et l'excès répond à l'excès. A l'heure de la diplomatie en pull-over, qui consiste à nourrir chez les citoyens l'illusion que les
grands de ce monde sont en fait des hommes comme les autres, un des moyens les plus usités par les caricaturistes est de placer les chefs d'Etat dans un environnement familier. Comme il n'est pas
toujours simple de distinguer la frontière entre satire et réalité, il est également arrivé que les dessinateurs anticipent l'image que les chefs d'Etat cherchaient à donner de leur entente. Ils
les ont alors représentés dans des postures surpassant toute réalité. Bousculant quelque peu le protocole, ils ont fait se tutoyer les chefs d'Etat, alors que cette pratique n'avait pas encore
lieu d'être sur le perron de l'Elysée, ou les ont montrés tendrement enlacés.
Le couple de Gaulle-Adenauer marqua sans conteste un nouveau point de départ (11). Force est de constater qu'il joue,
depuis trente ans, un rôle de premier plan dans la caricature franco-allemande. Alors que les références anachroniques Napoléon-Frédéric II ou Bismarck permettent d'évaluer le chemin parcouru
depuis les conflits armés du passé, l'association de Gaulle-Adenauer insiste sur la tradition plus récente de la coopération intergouvernementale. Les conséquences graphiques de la perte de
l'ennemi héréditaire méritent ici d'être rappelées et nuancées. Si les dessinateurs satiriques prirent conscience de l'importance de l'événement - ils participèrent d'ailleurs à sa répercussion
auprès de l'opinion publique - celui-ci n'eut pour conséquence qu'un renouvellement partiel du discours graphique sur le voisin. En France et en Allemagne, les moyens traditionnels de l'imagerie
franco-allemande furent pour la plupart « dépoussiérés » et adaptés. De plus, prenant quelque peu leurs distances, les caricaturistes démystifièrent l'emphase accompagnant ce revirement
historique. Le changement de perspective fut alors le plus souvent rendu par des effets de contraste qui malmenaient quelque peu les niveaux temporels. Certains dessinateurs s'en tinrent aux cent
dernières années, d'autres évoquèrent des époques plus lointaines encore. Développant le thème des alliances contre-nature, ils se plurent notamment à ironiser sur l'accomplissement des grandes
visions carolingiennes et rappelèrent la parenté retrouvée des Gaulois et des Germains. Une chose est sûre : dans les caricatures mettant en scène le couple franco-allemand, le rôle de la mémoire
est indéniable ; celle-ci continue de se cristalliser autour de quelques images. Dès qu'une situation de concurrence - par exemple économique - se manifeste l'imaginaire se déchaîne et les
visions cauchemardesques du passé resurgissent, ceci à grand renfort de casques à pointe et de bottes. La satire illustrée étant pour une large part basée sur le
visuel, l'évocation de certains attributs, de figures allégoriques ou l'allusion à certains uniformes suffisent à relancer la course des associations
d'idées. Suite de l'article