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Guillaume Doizy, Pourquoi ont-ils tué Charlie ?, Ed. de l'échelle du temple, 2021, 12 euros.
– Pourquoi ? Pourquoi ont-ils tué Charlie ?
Dans le vacarme assourdissant des tirs d’artillerie, Henri sanglote, les genoux dans la boue. Ce qu’il découvre au centre de la tuerie… carnage insensé, comme un séisme lui martelant les entrailles. Charlie, ou plutôt ce qu’il en reste : ses yeux… deux orbites énucléées, un papier chiffonné dans la bouche, enfoncé avec tant de vigueur que les commissures des lèvres ont été déchirées.
Au loin, les tirs en rafales marquent une pause. Dans la tranchée, Henri se redresse avec difficulté, les pieds englués dans cette éponge rougeoyante, la terre en furie qui ensevelit tout. Devant lui, la main gauche de Charlie, moignon sanguinolent : chaque doigt a été méticuleusement sectionné puis inséré dans une poche pectorale de son uniforme. Comme de vulgaires crayons.
Henri secoue la tête, aveuglé, hors du temps. Pourquoi, pourquoi ont-ils tué Charlie ? L’uniforme boueux et maculé de sang, le coiffeur se redresse maintenant, avec ce sentiment de déjà vu, la sensation de revivre cette scène pour la quatrième fois au moins. Drôle d’impression dans ce décor d’apocalypse. Les balles sifflent autour de lui, mais plus rien ne l’effraie. Quelques-unes le transpercent, sans pour autant laisser de trace. La plaie se referme instantanément. Incroyable, non ?
1.
La mine du crayon crisse rageusement sur le grain du papier.
Dans la pièce froide et sombre, le silence est tel que Charlie – Charles Holzer, comme le stipule une belle écriture à la plume sur un registre de l’état civil – pourrait fermer les yeux. Il entendrait distinctement son dessin prendre forme, la silhouette émerger de ces frottements plaintifs et parfois criards.
Les yeux clairs, mais brillants et baissés, le front plissé et concentré, le jeune homme livre un important combat. Il toise la face qui surgit dans l’agitation fébrile de ses doigts, perçoit imperceptiblement le frémissement des naseaux, la respiration saccadée de cette épouvante de papier. Sous ses yeux, la moustache hachurée du Kaiser Guillaume II, se fait maintenant menaçante, monstrueuse. Telle une épée, elle pointe son enchevêtrement velu vers le haut, se raidit comme au garde à vous, dans un tonitruant claquement de talons.
Charlie perd le contrôle. C’est que, l’Empereur voudrait crever le ciel, sortir furieusement du cadre, cheminer sur ce champ de bataille domestique qu’est sa table de travail. La silhouette diabolique et barbare, percuterait alors le grand bol en zinc criblé de bosses, dans lequel agonisent des ersatz de crayons, enchevêtrés comme les corps de soldats fauchés par une rafale de mitrailleuse. La moustache galonnée de Guillaume renverserait la fiole de verre gorgée d’encre noire, dans l’unique but d’effacer l’œuvre du dessinateur. Étouffer ces cris de papier malhabiles, griffonnés par Charlie, depuis les premières lueurs de l’aube, dans cette mansarde froide et sombre, bien qu’illuminée de son imaginaire.
Le jeune homme ne baissera pas la garde.
Krrr, Krrr, le crayon enrage, prince des ténèbres je te déteste !, la mine de graphite finement taillée s’agite un peu plus, et réduit à néant toute velléité de révolte chez cette figure hideuse, chez ce monstre sanguinolent et fier, qui sème la mort aussi facilement que l’eau coule dans la Seine. Front en sueur, Charlie s’agace d’une boucle revêche et dérangeante de ses cheveux roux. Une angoisse sourde résonne souvent dans son bas ventre, quand il affronte au corps à corps une idée difficile ou qu’il cajole une forme pour en saisir toute l’expressivité. L’important n’est-il pas de rassembler ses forces et reprendre l’offensive contre l’adversaire ? Charlie vocifère soudain :
– Je vais te crever, Attila !
Dans son antre d’artiste, le dessinateur mène une lutte à mort sur la feuille blanche, mais tirant sur le gris par manque de lumière. Une lutte contre la bête immonde, contre lui-même, aussi. Combattre les maladresses de sa main gauche et celles, non moins navrantes, de son esprit tout entier. Charlie ferme les yeux, tente de retrouver son calme. Il imagine Guillaume II, Raymond Poincaré, Nicolas II, François Joseph Ier d’Autriche et Georges V, assis par terre, avec des corps d’enfants mais affublés de leurs têtes d’adultes. Légèrement caricaturées. On identifie chacun par sa tenue vestimentaire et divers accessoires, caractéristiques de son propre pays : Allemagne, France, Russie, Autriche-Hongrie et Angleterre. C’est Poincaré qui ouvre le bal :
– De toute façon, tu n’as aucune chance Guillaume. Regarde ton Jojo ! Il ne tient même plus debout !
– Trop drôle, répond le Kaiser avec sa tête de molosse et sa moustache dressée. Tu veux nous parler de ton Nini, incapable de résister plus de trois mois face à mes armées de l’Est ? Le fameux « rouleau compresseur russe » écrasé en deux temps trois mouvements ?
Nicolas II se met à geindre et trépigne, comme un bébé à qui on retire un jouet ou un morceau de pain. Georges V, le monarque anglais, tente de le réconforter. Puis il se lève soudain et se jette sur Guillaume II, déclenchant une bagarre générale.
Charlie sourit maintenant. Dans cette mansarde semée d’objets hétéroclites comparables à de la mauvaise herbe, dans ce musée personnel autant que dépotoir, le dessinateur surmonte tant bien que mal son impétuosité. Pas facile de canaliser cette énergie débordante et chaotique, qui transforme ses doigts inexpérimentés en brindilles stériles et indomptables !
Une goutte scintillante – dans laquelle un observateur muni d’une loupe découvrirait l’image d’une flamme rougeoyante à l’envers –, perle sur sa tempe. Elle marque une pause à l’approche d’une veine gonflée et tremblante, surplomb formant barrage sur cette peau moite et rosée, hérissée d’un duvet frémissant. La perle enfle, trouve une aspérité et se faufile d’un coup d’épaule, dans cette forêt clairsemée de poils clairs et comme peints à grands traits fauves, avant de terminer sa course folle sur la feuille de papier. Elle s’écrase à quelques centimètres à peine de l’œil droit du Kaiser.
– Encore une tache ?
Mine renfrognée, Charlie observe la débâcle, impuissant. La sueur s’immisce entre les fibres du papier, qui se distendent instantanément et se teintent d’une couleur jaunâtre. Elles semblent se réveiller soudain, comme après un long sommeil, en s’étirant sans bruit, ce qui a pour effet de dilater un œil du Kaiser, en modifiant brutalement l’expression du regard souverain. La haine se meut instantanément en moquerie provocante.
Pour un peu, Charlie lacérerait la feuille, la réduirait en miettes avant d’en jeter les lambeaux dans le modeste poêle encore froid, ce cylindre couvert de rouille, campé sur quatre jambes courtaudes à sa droite.
– C’est Lui qui se paie ma tête maintenant !…
Charlie relève son visage juvénile, ferme les yeux, redresse péniblement ses épaules, raidit son dos voûté, attentif au gémissement de ses articulations. Complainte si jouissive et douloureuse à la fois, caractéristique des longues séances de travail, dans cet atelier-chambre-cuisine-salon, perché dans les hautes sphères de la Ville Lumière. Le berceau de la Civilisation résistant, avec héroïsme et grandeur, aux assauts de la Barbarie.
Le dessinateur ajuste sa blouse de toile bleue, égayée de taches colorées, tout en caressant d’un doigt distrait la jambe articulée, dressée fièrement contre un pied de table à proximité. À ce jeu contre Guillaume II, il se sait inévitablement perdant. Et pour des années encore, il a tant à apprendre !
Charlie soupire, se laisse aller à la rêverie. L’esprit égaré au cœur de cette zone imprécise et sombre, dans laquelle sa mémoire semble encore plus emberlificotée que les dédales du métro parisien. Presqu’amusé, il observe, sur la table, une fourmi en péril – une retardataire en ce mois de septembre bien frisquet ! –, chargée d’un inestimable mais bien trop lourd trésor. Charlie l’affuble en pensée d’un casque à pointe, métamorphose l’insecte en soldat laborieux. Laborieux, mais redoutable à force de persévérance !
S’il avait été présent, Émile – son cher Émile – s’émerveillerait certainement de cet animal présomptueux, touchant par sa témérité. Il se laisserait attendrir – fragments de souvenirs –, se remémorerait les bruits du passé. Il humerait l’air, comme pour retrouver ces odeurs rassurantes qui les accompagnaient, avant la grande catastrophe. Il chevaucherait le seul tabouret à peu près stable de la pièce, juchée au cinquième étage d’un modeste immeuble de la rue de Dunkerque, pour raconter une fois de plus, avec une gourmandise et une jubilation inusables, les excentricités d’Alfred Le Petit, non mais quel artiste celui-là !, son goût insensé pour le monde animal :
– Insectes compris je te dis, c’était un doux dingue, tu aurais vu le phénomène…
Émile évoquerait les grenouilles, que le caricaturiste se faisait livrer chez ses parents à Aumale par des paysans normands, pour les croquer sans fin. Il excellait à déceler en chacune, l’expression particulière qui lui rappelait telle ou telle personne de son entourage, ami, relation ou adversaire, tel ou tel homme politique, tel ou tel acteur ou homme de lettre, qu’il avait moult fois chargés, en couverture de nombreux titres de la presse parisienne. À cette époque, Le Petit, presqu’à lui seul, transformait les kiosques à journaux en foire d’exposition de têtes caricaturées !
Charlie griffonne en pensée une page irréelle. Pourquoi ne pas camper une grenouille teutonne ventripotente, les yeux noyés de larmes, face à un Joffre gaillard rajeuni de vingt ans, la moustache querelleuse et le regard d’acier ? Ou encore un poilu, fanfaron et habile comme un chat, lancé à la poursuite de boches lilliputiens, effrayés et débiles. Voilà qui plairait peut-être aux rédacteurs en chef du Rire Rouge ou de La Baïonnette ?
Cet Alfred… Il avait même surnommé une de ses grenouilles Sarah, pour sa taille fine et son minois un peu trop fier. Sarah Bernhard évidemment ! Émile n’aurait pas manqué de s’extasier encore, multipliant les anecdotes à propos de ce dessinateur jadis célèbre, mais aujourd’hui parfaitement oublié.
– Et quand son singe est mort, quelle affaire. Deuil pour tous ses amis pendant trois jours ! Non mais tu imagines un peu ?
Charlie imagine, bien sûr, et sourit aux images qui défilent dans une succession de rais de lumière saccadés, comme sur l’écran d’une lanterne magique.
– D’ailleurs, si à l’époque tu avais su, tu aurais pu le croiser au premier étage de la tour Eiffel…
Émile lui avait raconté l’anecdote cent fois déjà, mais Charlie était alors âgé d’à peine sept ans et résidait loin de Paris. Cette rencontre aurait tenu de l’impossible. Ah ! Qu’il était parfois agaçant, Émile, avec ses souvenirs, cette pâte rance remodelée à l’infini !
Charlie bascule à gauche, pivote sur sa jambe valide pour trouver son équilibre et prend à témoin son ami absent.
– Tu vois, je l’ai toujours, sa chanson illustrée dont tu m’as fait cadeau pour mes dix-huit ans. Tu parles que j’aurais aimé voir ça... En haut de la Tour Eiffel, tout près des étoiles !
Charlie sautille sur sa jambe valide, jusqu’à la commode tachetée de couleurs. Un meuble bien utile, fabriqué par son père, quelques mois plus tôt, en vue de son installation à Paris, mais peinturluré à grands mouvements de brosse par Charlie lui-même. Le jeune éclopé empoigne fermement la petite anse métallique, poignée de fortune mal pratique, et saisit d’un geste ferme le tiroir, rendu rétif à tout mouvement, à force d’humidité.
– Je n’aurai pas besoin de me chauffer, avait-il expliqué à sa maman avant de partir. Louis peut allumer un poêle, lui, dans la tranchée ?
Charlie le savait bien : depuis la mobilisation, sa mère, angoissée pour les deux êtres chers que la guerre lui avait arrachés depuis presque deux ans maintenant, n’appréciait plus guère son humour. Mais l’humour revenait à la mode, fleurissait de nouveau dans les feuilles à caricature. Ça rigolait ferme, dans les cabarets de Paris. Fallait voir les visages hilares, les larmes aux yeux à force de se tordre de rire. De quoi inonder sa culotte, pire que la crue de 1910 ! De l’humour également dans les journaux publiés au front, ces innombrables feuilles de tranchées, dont les journalistes de l’arrière ne cessaient de vanter l’esprit gaulois et le patriotisme. Dans une des rares lettres qu’il lui avait adressées de cette zone dite « des Armées », son frère Louis avait évoqué certains dessins, réalisés par les soldats eux-mêmes. Une lettre du front, cette zone où l’on pouvait tout aussi bien souffrir et mourir, que vivre et s’amuser.
« La chanson de la Tour Eiffel », en voilà un titre ! Ah oui, Charlie aurait tant aimé voir ça, Alfred Le Petit, les fesses douloureuses et mal calées sur une caisse en planches défraîchies, le visage blême de fatigue, dissimulé sous un tapis de poils en broussailles, sous une barbe aussi grotesque que généreuse, digne des bandits corses ou des capitaines de vaisseaux pirates. Charlie caresse de son index le dégradé lithographié, légère protubérance sur le grain duveteux du papier. Le vieux dessinateur, désigné par ses collègues comme « le caricaturiste le plus égocentrique de l’univers », s’était mis en scène dans un énième autoportrait, pour immortaliser ce travail peu glorieux : contre quelques piécettes, portraiturer, dans une veine comique, les touristes venus admirer la capitale, du haut de la dame de fer « puddlé ». Maigre rémunération, maigre consolation, triste fin, après une carrière fabuleuse, après avoir occupé la « une » des plus grands journaux satiriques, comme on s’installe en terrasse d’un restaurant réputé et qu’on y reste des heures durant, avec cet orgueil de propriétaire à rendre jalouse la terre entière. Pour se payer la tête des plus grands dans un chamboule-tout caricatural de papier !
C’est que, d’après Émile, cet Alfred Le Petit avait été un des premiers dessinateurs à bénéficier de contrats d’exclusivité, rente confortable réservée aux professionnels les plus réputés. Pour illustrer sa chansonnette, le vieil artiste s’était figuré, sourire aux lèvres, juché sur l’édifice de fer érigé à cet endroit même où, dès 1885, les foules médusées par ce projet insensé de monument-le-plus-grand-du-monde, selon certains journaux, s’agglutinaient déjà en masse. Chacun voulait assister au fascinant spectacle, un assemblage de poutrelles métalliques préfabriquées devant bientôt crever le ciel. Autant dire un spectacle strident, cliquetant à vous arracher les tympans : hurlement des étais claqués l’un contre l’autre, cris perçants des ouvriers hauts perchés dans le ciel, masses et marteaux percutant la ferraille. Mais un spectacle sublime. Cette flèche, qui écraserait par sa hauteur les autres monuments de la capitale, du pays et même d’Europe ! À l’origine voué à un rapide démontage, mais rendu pérenne à la Belle Époque, et que, dès les premières semaines de la guerre, les Allemands avaient promis, dans leurs ignobles caricatures, de transporter jusqu’à Berlin. Modestie toute germanique !
Charlie sourit, rêveur. S’il se hissait sur le zinc, au-dessus de sa tête, peut-être pourrait-il entrapercevoir le fier museau de cette grande dame, restée sereine face aux rodomontades prussiennes.
– Ah, oui, j’aurais aimé voir ça…
Alfred Le Petit, crayon et papier bien en main, auréolé de portraits-charges des personnalités publiques les plus en vue à l’époque, qu’il avait pris l’habitude de fouailler, de fustiger, de dégommer, de déformer. Trognes échappées en spirale de son carton à dessins. Il en avait du talent, le coquin ! Ils y sont tous : Rochefort, Zola, Nicolas II, Félix Faure… S’il avait été présent, Émile aurait énuméré les dix-huit portraits, avec, pour chacun, une anecdote fameuse. Ces élites, cibles sans défense d’une opinion fière et frondeuse, chargées, caricaturées, métamorphosées, accablées de traits de crayon et d’humour, comme autant de flèches cinglantes, depuis que la grande loi de juillet 1881 avait libéré la satire de son corset honteux, de la double contrainte de la censure préalable et de la demande d’autorisation aux personnes privées. Charlie, facétieux car mille fois renseigné sur ces questions par Émile, aurait ouvert de grands yeux et demandé à son protecteur :
– Quoi, dans les décennies qui ont précédé 1881, les dessinateurs devaient soumettre leurs dessins à la censure, avant de les fournir au journal ? Comme en temps de guerre ? Comme maintenant ?
Émile souriant, les yeux lumineux, aurait acquiescé, puis décrit un mécanisme pointilleux, dont personne n’avait jamais réussi à comprendre la logique. Dans ses années de formation, lui-même avait dû se plier à ce fâcheux régime. Mais les difficultés engendrées en amusaient plus d’un, la performance consistait à ridiculiser le censeur, par des dessins énigmatiques ne donnant prise à aucune suspicion formelle et politique. Mais que, de son côté, le lecteur décrypterait sans peine, comme un pied de nez à Anastasie, cette mégère acariâtre, armée d’immenses et tranchants ciseaux. Affront aux autorités !
Un certain André Gill avait excellé à ce jeu du chat et de la souris avec l’administration. Il se désespérait néanmoins parfois de devoir se rendre cinq, six, ou jusqu’à dix fois aux bureaux de la censure, pour un dessin jugé séditieux par un servant aussi zélé que craintif. Par une administration tétanisée par la peur ! Quant à l’obligation d’obtenir une autorisation écrite pour publier la caricature de toute personnalité connue, elle datait, disait-on, des premiers temps du Second Empire. Sans que la mémoire collective, cette nébuleuse malvoyante et oublieuse, soit plus précise sur ce point.
Prenant la pause, Émile aurait, bien sûr, raconté à son protégé comment le grand poète Lamartine, un des candidats malheureux à l’élection présidentielle de 1848, avait refusé de se laisser caricaturer dans les années 1850, exprimant ainsi tout son respect pour le divin. Dieu avait créé l’homme à son image, déformer les traits humains reviendrait à porter le fer contre la plus grande réalisation du Créateur. Prenant la pause et multipliant les grimaces, Émile aurait débité un discours, comme un député à la tribune du Palais Bourbon.
– Me caricaturer moââââ, le grandissime Lamartiiiine…, idéale beauté…, grâce inégalable ? Mais ce serait pure foliiiiie !
Charlie s’interrogeait néanmoins depuis longtemps, sur les raisons qui avaient poussé Dieu à semer tant de laideur sur les visages de ses contemporains. La plupart du temps, la caricature enjolivait en déformant ou en exagérant les traits. C’est le génie du portrait-charge, qui idéalise et magnifie sa cible, au lieu de l’enlaidir, aurait développé Émile. Le recours au laid et à la vulgarité, exceptionnel, servait toujours un dessein de basse polémique. Mais pourquoi tant de faces humaines si dépourvues de grâce ?
– Il en avait du talent, ce coquin d’Alfred…
Charlie reprend le fil, assailli de frissons, dérangé par l’assourdissant tintamarre qui monte de la courette : ce choc des galoches enfantines en échos répétés, volutes agressives montées comme par effraction jusqu’à lui.
Cette fenêtre de toit mal ajustée… Charlie se désole, écartelé entre ses souvenirs et les assauts de la rue. Un enfant crie plus loin, lâchant un théâtral « Rends-toi, sale boche ! ». Son acolyte ricane, Charlie perçoit distinctement le claquement des souliers sur les pavés humides, mais égamenet les reniflements typiques des automnes humides et froids. L’un des gamins crie un martial « Boche toi-même. Tu m’couperas pas les mains, jamais ! », avant de rire bruyamment. Les gosses se jaugent, se mettent en joue peut-être, pointent l’un vers l’autre une arme aussi sale que leurs narines. Des fusils, sans doute hâtivement ébauchés au couteau dans un morceau de bois, sauvé in extremis de la voracité des cheminées ou des poêles de cuisines. Il imagine les gamins, l’un dissimulé derrière un couvercle de poubelle, l’autre affublé d’une fausse barbe de foin dérobé à la vache du père Janson. L’un d’eux affirme soudain être le seul « poilu » en permission dans le quartier, à pouvoir embrocher sept boches d’un seul coup de baïonnette.
– T’aurais vu ça ! Les cochons comme ils couinaient… Crouiiiikk !
Charlie croit reconnaître le timbre haut perché du petit Kevin. Kevin, vraiment ? Drôle de prénom tout de même, pour ce fils de concierge qui a, plus d’une fois, accepté la requête de Charlie : venir poser dans la mansarde, pour d’informelles séances de dessins. Quant à la mère du petit Kevin, quel client formidable, si elle avait accepté elle aussi de se soumettre aux exigences du dessinateur. Encore aurait-il fallu qu’il ose le lui demander… Une femme corpulente, taillée comme une citrouille, dont Charlie trace mentalement la caricature à chaque fois qu’il la croise.
– Bonjour m’dame Meurice. Et vlan, un nez en forme de patate...
– Comment ça va, m’sieur Charlie aujourd’hui ? Et cette jambe ?
Hum…, la verrue qui pointe légèrement sur la joue droite, une lentille grossissante suffirait à en faire un champignon vénéneux protubérant. Et ces seins flageolants, sous le tablier de coton rapiécé, deux mamelles, gorgées de lait, projetant des gerbes de liquide inflammable qui mettraient en déroute l’armée allemande toute entière. Pour le plus grand bonheur des bleuets, enterrés depuis des mois, dans des tranchées boueuses et malodorantes !
Mais, dans un sourire figé, Charlie ne laisserait rien filtrer de cette bonne humeur intérieure, et se fendrait d’une formule d’usage.
– Tout bien, m’dame Meurice. Oh, vous savez, la jambe, c’est pas le pire. Non, le problème, c’est la main.
Étrangement, à chaque fois qu’un quidam pose ses yeux interrogateurs sur sa démarche d’automate ou se permet une remarque élogieuse sur sa jambe raidie, prêt à se mettre au garde-à-vous et saluer le jeune héros, Charlie se renfrogne. La douleur le lance soudain, jusque dans les épaules.
– Vous savez, mon père et mon frère sont là-bas, eux, se justifie-t-il sans conviction. Inutile d’étaler sa tristesse, quand elle broie les cœurs de la nation toute entière. Non ?
Le soleil pointe le bout de son museau à travers la lucarne. Charlie observe le fragment de disque laiteux au contour nettement flou, qui se détache de ce fond en aplat d’un bleu pâle. Mais les rayons lumineux peinent à pénétrer plus franchement, ralentis dans leur course par une myriade de lichens, répartis en une fascinante succession de corolles. En contre-jour, on dirait de la dentelle. Quand il avait pris possession de cette pièce à tout faire, il avait retenu le bras de sa mère, qui s’apprêtait à nettoyer la vitre. Conscient des effets ravageurs de la saleté sur la luminosité de l’endroit, il s’était juré, avant toute intervention intempestive, d’en exécuter une ébauche. Une étude à l’aquarelle difficile, mais assez originale au fond. Une exploration de la forme et de la couleur pour elles-mêmes, dégagées du sujet. Un pas de plus vers une beauté désincarnée. Cheminer au-delà de Vinci, qui cherchait dans les incroyables circonvolutions des nuages, une inspiration pour mieux camper ses faces grotesques et autres animaux fabuleux. Les nuages, non pas comme arrière-plan décoratif ni comme source d’inspiration, mais comme autant de cercles, de renflements, d’aplats et de dégradés… Depuis lors, le jeune artiste avait négligé cette voie expérimentale, épaulant chaque jour son crayon, pour mener une guerre à mort contre l’ennemi héréditaire. Et contre lui-même aussi.
Vite, vite, Charlie déboutonne sa blouse impressionniste, l’abandonne sur un semblant de lit, enfile une chemise blanc céruse bien qu’élimée aux manches, mais suffisamment vaillante pour que les midinettes dans la rue s’enhardissent à lui sourire. Dans le petit miroir au-dessus du lavabo en faïence, son reflet l’agace prodigieusement. Il n’a jamais vraiment aimé ce visage de rouquin.
Charlie, en bon dompteur, tente de mater sa tignasse indocile et trop longue, nettoie du bout de l’ongle ses dents gâtées de mie de pain. Il rince ses doigts souillés dans un broc en zinc, qu’on aurait cru tout droit sorti d’une galerie d’art ibérique, dernière coqueluche des avant-gardes parisiennes. Dans quelques minutes maintenant, de sa porte d’entrée, il devrait percevoir l’écho d’une ascension pénible, celle de son ami Émile. Respiration difficile, chuintement des semelles fatiguées sur le plancher usé. Un vieux dessinateur, son seul ami en fait, dans cette ville fourmilière. Un homme fatigué, mécanique enrouée de locomotive en bout de course.
C’est à la femme du caricaturiste, que Charlie doit les nombreuses visites de son protecteur. Émile s’était un jour justifié de ses fréquentes promenades jusqu’à la mansarde, le regard perdu, un sourire amer à faire pleurer un clown.
– Lucienne a renoncé depuis longtemps à son rêve de peinture, elle trouve dans les vapeurs d’absinthe une autre forme d’inspiration… Et puis, ce désir d’enfant…
L’étiolement de son épouse le désole. On le comprend sans peine, nul ne souhaiterait voir son amour de vie perdre pied. Ambiance irrespirable, fuir le domicile conjugal pour ne pas étouffer.
Devant le miroir, Charlie prend soudain conscience d’une anomalie. Ses cheveux s’allongent, d’abord imperceptiblement, dans de légers mouvements d’ondulation, puis de plus en plus vite. Le jeune dessinateur peine dorénavant à reconnaître les traits de son visage, sa tignasse forme un rideau de plus en plus conséquent devant ses yeux. La cascade rouge occulte son regard. Certaines mèches forment même des paquets sur le plancher à ses pieds, un tapis soyeux mais particulièrement inquiétant, qui se transforme vite en une marre de boue visqueuse et froide. Charlie sent monter la panique, incapable de respirer, incapable de lutter contre les touffes de cheveux qui s’immiscent dans ses poumons. Le dessinateur disparaît bientôt, sous un flot de vagues rousses.
Fin du 1er chapitre...
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