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Si pendant la Grande Guerre la plupart des dessinateurs travaillant pour la presse satirique ont pu être perçus comme des « embusqués » du fait de leur situation confortable à l’arrière, une poignée d’entre eux sont envoyés au front dès le début des hostilités. Mais alors que leur camarades civils dessinent rapidement une guerre patriotique autant que fantasmagorique, les dessinateurs combattants doivent s’abstenir pendant de longs mois de publier dans la presse de l’arrière. Il faut attendre les premières hospitalisations ou le début des permissions pour que les « poilus » artistes apportent avec une certaine régularité leurs œuvres aux journaux satiriques à Paris, ces derniers étant très heureux de pouvoir proposer des œuvres « exécuté[es] sur le front », comme le mentionne par exemple Le Rire rouge pour son dessin de couverture de l’illustrateur et peintre Mirande (1877-1955), le 16 janvier 1915.
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Parution de notre nouveau recueil: La tranchée, expériences traumatiques et déni des représentations
Nous sommes heureux de vous présenter notre dernier recueil : La tranchée, expériences traumatiques et déni des représentations Un ouvrage collectif de 7 articles signés par 5 contributeur·i...
On pourrait s’interroger sur l’influence de l’expérience de guerre sur ces dessinateurs combattants et l’impact de cet engagement au front sur leur production, comparativement à celle des caricaturistes civils. Si une telle étude reste à faire1, nous tenterons d’envisager cette question en nous intéressant plus particulièrement à l’activité graphique de Lucien Laby2, un jeune médecin envoyé dans la zone de guerre dès les premières semaines du conflit. Laby a consigné par écrit et en dessins son activité sur le champ de bataille, à l’arrière-front ou hors de la zone des armées lors de ses permissions. Il a en effet l’originalité d’être autant médecin - et donc lettré - que dessinateur, activités qu’il exercera de concert professionnellement pendant des décennies une fois la guerre terminée, après s’être installé dans la ville de Marle.
Les Archives départementales de l’Aisne conservent des œuvres de guerre de Lucien Laby (peintures, sculptures)3, ainsi que ses Feuilles de route et 16 de ses carnets dessinés4, ensemble combiné et publié en 2001 et 2011 sous le titre Les Carnets de l’aspirant Laby par les éditions Bayard, avec une présentation de Stéphane Audouin-Rouzeau5. Dans son introduction, l’historien évoque assez rapidement la production graphique de Laby, aspects que nous nous proposons d’explorer ici plus particulièrement.
Comment Laby articule-t-il son travail de soignant « urgentiste » et son intérêt pour l’image au front, et plus spécifiquement dans ou à proximité de la tranchée ? Quels sont les usages des visuels qu’il produit et quels en sont les enjeux eu égard au conflit, aux problématiques liées à la figuration de la guerre, dans la perspective de leur médiatisation dans l’espace privé ou public et dans le cadre de ce que l’on désigne généralement par le terme de « propagande ». Comment Laby s’inscrit-il dans la « culture de guerre » de ces années de conflit ? Et surtout, perçoit-on une unité ou au contraire des hiatus entre sa guerre mise en mots et en dessins dans ses carnets ?
Un jeune presque médecin au cœur de la tranchée
Fils d’un pharmacien ayant officié à Reims, Lucien Laby réside près d’Amiens dans la Somme lorsque la guerre éclate. Effectuant ses études à l’École de santé militaire de Lyon, il est mobilisé au titre de médecin auxiliaire dans la 56e division d’infanterie de réserve, avec le groupe des brancardiers divisionnaires. Le jeune aspirant, comme des millions d’autres soldats, accompagne les pires batailles de la Grande Guerre. À partir d’avril 1915, le voilà médecin de bataillon, chargé des premiers soins et des évacuations depuis les postes de secours à l’arrière des premières lignes. On le retrouve au cœur de l’offensive de Champagne, dans la bataille de Verdun, dans la Somme, sur le Chemin des Dames (Aisne) en 1917, année qui le voit s’éloigner du front puisqu’il est affecté à une ambulance chirurgicale automobile, activité « embusquée » - selon Laby - par excellence.
La lecture de ses carnets témoigne de son inscription systématique dans ce que le conflit a érigé en point focal de la guerre industrielle : la tranchée. Issu d’un milieu bourgeois et conservateur6, Laby s’attache à rédiger son journal dès le début du conflit, consignant ses activités, évoquant la richesse de ses sociabilités, mais également ses états d’âme. Dans ses Feuilles de route – un gros carnet de plusieurs centaines de pages (petit carreaux)7 et des lettres à sa famille, il exprime très vite son projet : publier l’ensemble une fois la paix revenue, ce qu’il ne fera pas, malgré l’insertion par collage dans la marge après 1919 de dessins « réalistes » sur feuilles légères, dont certains ont été réalisés après la guerre.
Son expérience de guerre est marquée par l’extrême violence des combats que lui impose cette présence récurrente au plus près du front : omniprésence de la mort, hygiène déplorable, blessures innombrables, souffrances, destruction des corps, boue, fragilisation mentale auxquelles il tente de répondre dans des conditions d’exercice du soin catastrophiques. Au fil de ses mentions quotidiennes, Laby évoque la « folie », le « chaos », décrit des paysages « volcaniques ». Comme l’indique Stéphane Audouin-Rouzeau, « c’est bien l’essentiel de la guerre, de sa violence, que cherche à dire Lucien Laby, non la banalité du quotidien », une banalité que l’on retrouve généralement dans les correspondances, notamment au dos des cartes postales8.
Laby rédige son journal au quotidien, parfois dans la tranchée, et réalise ses dessins sur feuilles volantes fines ou dans ses « Albums » cartonnés sur papier fort – certains carnets de dessins sont manquants - dans des conditions très diverses : les croquis réalisés sur le vif dans la tranchée alors que les combats peuvent faire rage à quelques centaines de mètres des postes de secours dans lesquels il se tient prêt à soigner les blessé ; les Albums conçus pour accueillir des dessins plus aboutis et surtout les dessins humoristiques pour les journaux, qui sont travaillés lors de moments de « cantonnement » à quelques kilomètres du front. Le médecin place ainsi son récit dans l’action la plus paroxysmique, lui-même échappant régulièrement à la mort, sans pour autant éviter les blessures ou encore la captivité en tant que prisonnier des Allemands.
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Dessiner, une activité éminemment sociale
Lucien Laby dessine et peint pendant les quatre années de guerre. Dès le 8 août 1914, il indique avoir « acheté un carnet de croquis »9, réalisant au départ des dessins relativement frustres et malhabiles, pour affirmer peu à peu son trait. Il se désole d’ailleurs courant août « de n’être pas caricaturiste »10, activité qu’il va néanmoins peu à peu découvrir en brocardant ses chefs. Il réclame régulièrement à ses parents de nouveaux carnets et leur envoie ceux qui ne lui sont plus utiles au front. Son œuvre graphique réalisée au plus près des tranchées, est marquée par la diversité11. On peut aborder cette production sous l’angle du témoignage documentaire : croquis à la mine graphite et à l’encre ou encore planches plus abouties (aquarelle, lavis) de soldats en activité ou au repos, vues de tranchées ou de champs de bataille, scènes de soins, etc. Ces images consignent dans un esprit documentaire certains aspects de la vie quotidienne du poilu en guerre, mais sans jamais atteindre la crudité et la violence du récit mis en mots par Lucien Laby. Le médecin réalise ces dessins sur le vif ou de mémoire, dans la tranchée ou l’arrière-front. Il conçoit parfois également le portraits de gradés – souvent des médecins - avec lesquels il entretient des relations de proximité.
L’autre versant de la production s’inscrit dans le champ de la « propagande », avec des dessins destinés à être publiés dans la presse de l’arrière. Il s’agit de scène humoristiques, parfois autobiographiques, évoquant différents aspects de la vie au front, mais toujours sous l’angle du comique ou de la dérision. Il tient souvent à préciser qu’il s’agit de scènes vécues, en ajoutant à proximité de la date : « authentique » ou « d’après nature », « entendu à… », « rencontré à… », « sic »…
Laby réalise également des caricatures de médecins qui n’ont pas vocation à être publiées, ou encore des caricatures de « boches », qui résultent moins de l’observation que du recours à un langage stéréotypé ressassé par la presse de l’époque.
À cet ensemble il faut ajouter diverses réalisations visuelles ayant vocation à égayer le quotidien des soldats avec lesquels Lucien Laby combat. Le médecin réalise en effet des menus, des fresques murales pour ses salles de pansements12 ou encore pour les « popotes » qui s’installent dans des bâtiments réquisitionnés de l’arrière-front. Avec ses « camarades », Laby produit également un théâtre d’ombre13, activité très en vogue à la fin du 19e siècle. Il dessine des personnages (certains chefs notamment), que d’autres découpent et avec lesquels il donne des dizaines de représentations lors des périodes de repos.
Si les fresques et le théâtre d’ombres ont vocation à nourrir et accompagner la sociabilité militaire, c’est en fait l’ensemble de sa production qu’il faut concevoir comme une activité sociale. En effet, écrire et dessiner au front n’est pas sans conséquence lorsqu’on est fait prisonnier en possession de documents textuels ou visuels antiallemands. À plusieurs reprises, face à l’avancée de l’ennemi, Laby « mâche » ses croquis pour les faire disparaître14, ou détache des pages de ses carnets en vue de les détruire. Ainsi explique-t-il en date du vendredi 4 septembre, avoir « depuis le 26 (…), été obligé d’abandonner mon carnet de croquis [et] dû en déchirer une grosse partie où j’avais caricaturé des prussiens »15. La crainte n’est pas exagérée : la presse se fait à l’époque l’écho de soldats molestés par les Allemands, après avoir été capturés en possession de cartes postales illustrées de caricatures visant le Kaiser Guillaume II16.
Le risque encouru à dessiner l’adversaire a son pendant : l’admiration que suscite une telle production dans son propre camp. Laby évoque à de nombreuses reprises l’intérêt qu’au front ses chefs, des soldats ou même des artistes mobilisés portent à ses dessins, comme en ce jeudi 26 novembre 1914 où « le général de Castelnau, commandant la 2e armée, me fait appeler avec mes albums et mes dessins et me félicite. Les généraux Barratier et Dartein les avaient déjà vus »17. Il liste même dans un de ses carnets le nom de sept généraux s’étant intéressés à ses écrits et ses dessins, information qu’il rapporte également à ses parents dans sa correspondance. Il reçoit des invitations à déjeuner « toujours à cause des dessins bien entendu »18, etc. Au vu de son travail, un artiste au front le qualifie de « futur Caran d’Ache »19, terme particulièrement élogieux. Il lui arrive de dessiner pour des gradés. En 1915, le peintre Dessouche le félicite et lui donne des conseils à plusieurs reprises20.
L’activité graphique donne rapidement à Laby une place particulière dans l’enfer des tranchées. Contrairement à la photographie qui nécessite de réaliser des scènes posées hors de tout contexte combattant, le dessinateur restitue des moments d’action, parvient à traduire le mouvement, les émotions, des ambiances, des historiettes cocasses par le biais de courtes bandes dessinées, évoque la camaraderie ou encore l’amitié, inscrivant l’humanité, la gravité, mais aussi le rire au cœur de ses images. Laby n’explique pas dans son carnet le succès de ses dessins, mais on imagine sans peine que sa capacité à saisir par l’image certains aspects de cette expérience au front si traumatique, lui a donné la position privilégiée de celui qui parvient à produire des traces tangibles - bien qu’édulcorées - de ces moments terribles marqués par la mort de masse.
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Dessiner pour le front, dessiner pour l’arrière
Comme évoqué précédemment, une grosse partie de la production graphique de Lucien Laby n’a pas vocation à quitter le cercle des soldats et gradés qu’il côtoie, voire bien sûr de ses amis ou sa famille qu’il retrouve lors de ses permissions, disposant d’un « atelier » pour dessiner et peindre chez ses parents à Lignières21. Rapidement néanmoins, Laby réalise des dessins humoristiques, comme il s’en publiait dans la presse satirique illustrée avant le conflit, puis de nouveau après quelques mois d’hésitation et de réorganisation suite au déclenchement de la guerre. Le jeune médecin a le sens de la mise en scène et du comique. Pour ses légendes et les dialogues, il fait régulièrement appel à ses parents et sa sœurs Yvonne, comme en témoignent ses échanges postaux. Avec facilité, il amuse son public, multiplie les historiettes dessinées, parfois sous forme de silhouettes, mettant en scène le « poilu » dans tous ses états, toujours vaillant, souriant, valeureux, riant de bon cœur lorsqu’un obus éclate à proximité, ne se plaignant jamais, etc.
Laby rêve de gagner en audience, après ses premiers pas dans Le Rictus avant-guerre, un journal humoristique médical. L’objectif demeure relativement difficile vu le nombre de dessinateurs encore présents à l’arrière. Le jeune médecin recourt à divers stratagèmes. Il lui arrive de transmettre ses dessins par des relations – parfois des familiers de journaux -, qui les apportent eux-mêmes au journal satirique Le Rire ainsi qu’au journal du front Le Souvenir par exemple. Il peut aussi recourir aux services postaux pour adresser ses œuvres au Bulletin des Armées de la République22, qui les refuse. C’est donc grâce à des intermédiaires puis lors de permissions en se rendant lui-même aux bureaux du Rire rouge, de Fantasio et d’Excelsior (fin 1914-début 1915), de La Baïonnette et du Souvenir (1916), de l’Almanach Vermot, du Sourire de France, de L’Illustration et du Pêle-Mêle (1917), sans oublier La Guerre documentée et La Vie parisienne23 ainsi que Le Perchoir (en 1918), que Laby parvient parfois à placer certains de ses dessins et même à obtenir des commandes. Par un ami, il adresse également des croquis aux éditions Ollendorff, qui le remercient mais n’ont pas vocation à publier de telles œuvres. Il reçoit parfois au front des « épreuves » de ses dessins à mettre en couleur...
Soumettre son travail aux journaux n’entraîne pas une publication automatique. « Il n’y a rien de fait », écrit-il le jeudi 3 octobre après avoir listé les journaux visités24. Dessiner reste précaire. Lors d’une permission en février 1917, le « poilu » se rend dans les locaux de La Baïonnette, Fantasio, L’Illustration, l’Almanach Vermot, La Vie parisienne, il va « chez Juven porter des dessins », Juven dirigeant alors plusieurs journaux humoristiques dont Le Rire. Quelques jours plus tard, le lundi 26 février, le soldat laisse éclater sa colère : « Chez Juven, un seul dessin est pris, sur six pour Le Rire (20F). Quels salauds ! »25 On retrouve ces mêmes récriminations dans sa correspondance avec ses parents.
La concurrence est rude. Les dessinateurs civils apportent chaque semaine leur travail aux hebdomadaires, pas seulement de temps en temps lorsqu’une permission tombe miraculeusement ! Dans le cadre de commandes, certains journaux comme L’Almanach Vermot imposent à Laby de s’abstenir de sujets guerriers ou de « petites femmes »26. Il réalise également quelques cartes postales publiées en noir et blanc, la version couleur ayant été refusée par l’éditeur. Laby à cette occasion se qualifie de bon dessinateur mais de peintre « quasi-nul »27.
Lucien Laby vend son travail sous la signature de « Luc By », bien que ses premiers dessins ne soient pas rémunérés et sont désignés par les journaux sous des noms fantaisistes. Ainsi son premier croquis publié par Le Rire en février 1915 paraît sous le nom de « Joly » - ce dont il se plaint dans une lettre à ses parents-, tandis que Fantasio le présente comme « E. Joly ». Et si le jeune médecin se félicite d’intégrer des titres fameux de l’époque, Le Rire, fondé en 1894 étant sans doute le plus réputé des journaux de cette presse humoristique, il n’en reste pas moins un dessinateur de troisième ordre, la presse satirique s’en tenant en général à reproduire ses rares dessins dans des formats modestes, en noir et blanc et au trait, et très exceptionnellement sous la forme de grandes planches en couleur. Jamais aucun de ses dessins n’a été publié en couverture d’un journal satirique pendant le conflit. Fait exceptionnel, le 10 mars 1917, Laby souligne le fait que sa « page entière (sur les inventeurs) et en couleurs est acceptée par La Baïonnette »28. La planche paraîtra sept mois plus tard29.
Comme à la Belle Époque, le dessin de presse est nettement valorisé pendant le conflit. La Société des humoristes continue à organiser ses expositions annuelles, tandis que nombre de commentateurs mettent l’image satirique au même niveau d’efficacité que les armes de guerre, le rire étant censé non seulement soutenir le moral des populations, mais également « tuer » l’adversaire30. Lucien Laby tente d’intégrer ce mouvement général, en envoyant ses dessins à la Galerie Devambez, du nom d’un peintre, dessinateur de presse et imprimeur fameux d’avant-guerre. Il participe à l’exposition Sauvage, à Paris également. Bernard, l’éditeur du Rictus, envisage en mars 1916 de publier un recueil d’une soixantaine de ses dessins, projet qui n’aboutira pas31.
Laby reste néanmoins loin des grands noms du dessin de presse de l’époque, les Willette, Forain, Paul Iribe, Poulbot ou tant d’autres, qui font la « une » des principaux journaux satiriques ou apportent leurs contributions à la caricature de guerre dans les grands journaux quotidiens et pour les affiches. Il offre néanmoins un profil exceptionnel, par sa longue présence aux tranchées, au cœur des affrontements les plus sanglants, et par cette pratique régulière du dessin, dont la diversité permet d’entrevoir des enjeux politiques importants.
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La violence de guerre : de l’observation timide au bourrage de crâne
On pourrait imaginer que l’expérience de la tranchée donne au médecin dessinateur un regard spécifique, lui permettant, mieux que quiconque, de traduire la réalité du conflit. Si avec ses mots Laby fait très clairement le choix de la crudité la plus tragique – et laisse parfois éclater sa colère contre la hiérarchie -, ses dessins restent marqués par une vision édulcorée et totalement fantaisiste de la guerre, comme c’est le cas pour l’ensemble des dessins et illustrations parues dans la presse à l’époque.
Chez Lucien Laby, on perçoit trois niveaux de discours, portés par les mots, les dessins et croquis réalisés sur le vif et enfin par les dessins humoristiques. Les descriptions au jour le jour dans ses carnet, parfois extrêmement macabres, donnent à voir d’éprouvantes descriptions, des scènes d’intense pilonnage d’artillerie, d’explosions, de mitraillage, de jets de grenades, dans lesquels les corps sont mis à rude épreuve, les crânes fracassés, les visages arrachés, les membres sectionnés et les troncs éventrés. Laby n’hésite pas à parler de « boucherie » en mai 191732, d’« horreur » et de « bouillie de boches », ou encore de « chaos » durant les offensives, « d’enfer de flammes » et « d’ouragan », décrit des sols « volcaniques », ses camarades éviscérés, trépanés, amputés par des fragments d’obus. Le bruit assourdissant, la pluie incessante, le sang, la boue dans laquelle certains restent piégés des heures durant avant d’être libérés, les odeurs pestilentielles, le manque d’hygiène et d’intimité, la précarité permanente qui caractérise l’offensive et qu’il note au jour-le-jour, rien de tout cela ne transparaît dans les dessins « de guerre » les plus « réalistes », descriptifs et documentaires réalisés par Lucien Laby.
Certes, le médecin figure quelques rares scènes de soin, des soldats blessés, le poilu courbé sous le poids de son barda, la tranchée sous la pluie, parfois un cadavre, principalement sur des feuilles volantes, du papier fin non destiné à accueillir des œuvres visant à être publiées. Mais même dans ces croquis, tout comme dans les dessins de faits divers de la Belle Époque, Laby se garde de représenter la violence extrême qu’il décrit par les mots, prévention que l’on peut analyser comme une forme d’autocensure inconsciente. Alors qu’avant 1914 aucune loi n’interdit les mises en image de faits divers crues et réalistes, la presse illustrée de l’époque s’abstient de figurer l’épouvante, s’en tenant à suggérer la violence par quelques traces de couleur rouge. Aux alentours de 1900 déjà, il y a loin entre les descriptions textuelles de personnes décapitées ou brûlées par exemple, et leur représentation, les corps figurés restant systématiquement intègres, les viscères jamais montrés.
Lucien Laby procède de la même manière, témoignant d’une belle empathie pour ses « modèles » - parfois lui-même d’ailleurs – mais toujours dans une tonalité retenue, allusive, loin des descriptions naturalistes et détaillées qu’il donne dans ses récits de blessures et de souffrances les plus extrêmes auxquelles il est confronté. Dans ces dessins, Laby figure parfois l’acmé des scènes de barrages d’artillerie, les explosions, les nuages de fumée ou de poussière, mais dans le lointain, sans aucun réalisme. Comme souvent dans les images de guerre, Laby saisit surtout l’avant et l’après, l’interstice plus ou moins long entre deux offensives, entre deux combats à mort. Et si l’après est évoqué, par des vues de villages détruits, par les no man’s land ou les champs portant parfois des séries de croix, les cadavres, les estropiés, les polytraumatisés, le sang, les viscères, demeurent les grands absents de ces représentations. Laby se concentre sur des sections de paysages étrangement vides ou sur quelques soldats se déplaçant, portant un blessé ou réalisant diverses corvées. La guerre sans fioriture, une guerre qui ne prête pas à sourire, une guerre parfois sombre, mais indéniablement édulcorée, dédramatisée.
Le troisième niveau de discours correspond bien sûr à la rhétorique portée par les dessins humoristiques de Laby, dont certains ont été publiés dans la presse comme on l’a dit. La tranchée, le front, le poilu, les marches, les corvées, les parasites, le quotidien, les aléas climatique (pluie, neige, froid), la boue jusqu’aux épaules, y apparaissent sous un jour quasi heureux, tout étant tournés en dérision, amplifiés. La déréalisation est telle que la mort est absente de ces représentations dans lesquelles les soldats et les armes demeurent pourtant omniprésentes, comme des éléments de décors. Laby se focalise sur les soldats et leur quotidien, parfois sur les permissions, l’hygiène, les interactions entre camarades, la vie dans les tranchées ou à l’arrière-front, fustigeant également avec insistance à partir de novembre 1915 les embusqués de l’arrière, critiques que laisse passer la censure. Dans les Carnets publiés par Bayard, Laby semble s’être abstenu de dessiner des femmes. Il s’agit d’un choix éditorial qui tourne le dos à la réalité, le dessinateur ayant à plusieurs reprises réalisé des dessins de « petites femmes » séduisantes, en tenues plus ou moins légères, parfois comme remède au « cafard ». Laby imagine même des femmes soldates au front dans la tranchée : grosses et laides côté Allemand, graciles, souriantes et « sexy » côté français.
Comme pour le reste de sa production de guerre, c’est avant tout son expérience personnelle qui lui sert de source d’inspiration et dont il peine à s’extraire. Mais une expérience expurgée, anecdotique, nettoyée de toute violence, de tout caractère macabre. On le comprend bien, cette production humoristique, au-delà de l’amertume éprouvée face au hiatus entre le front et l’arrière, tourne franchement le dos à la « boucherie » décrite par Laby dans ses carnets pendant ses trois années au front. Il s’agit principalement de se mettre en scène, de se raconter, les dessins antiallemands représentant moins de 5 % de l’ensemble.
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Répondre aux attentes sociales
Laby tient une place tout à fait exceptionnelle dans la guerre : médecin de première ligne, il dispose de tous les atouts pour être un observateur privilégié de la « boucherie » en cours. Ce statut de non combattant le préserve autant qu’il l’expose, lui donne de grandes latitudes quant à ses mouvements et à ses rapports avec la hiérarchie, privilégiés évidemment. Cette position sociale favorise indéniablement la réalisation de ses « carnets » - textes et dessins - de guerre au plus proche du front, activité perçue avec bienveillance et admiration par les officiers, tout comme sa place au front l’empêche de développer véritablement son activité de dessinateur de presse professionnel, étant trop éloigné des centres de production des journaux satiriques.
Laby rencontre un franc succès auprès de la hiérarchie militaire avec ses carnets et ses dessins, ce qui n’est pas sans interroger. De toute évidence, il répond aux attentes sociales du moment, ne s’en écartant jamais, quoi que laissant éclater parfois sa colère par les mots en 1917 – à une époque où il ne montre probablement plus ses Feuilles de route -, face à l’absurdité de certaines offensives, face à une guerre qui dure, face à la mort de masse, face au manque de reconnaissance de la hiérarchie (il espère régulièrement obtenir telle ou telle médaille militaire), face à l’incompétence de certains médecins embusqués, face à l’usure. Sa production graphique s’en tient a contrario à la ligne belliciste et patriotique « officielle », hormis quelques caricatures à charge visant des médecins proches.
Avec ses dessins, Laby cherche à nourrir divers besoins : besoin de s’émouvoir, besoin de pouvoir rire et se détendre, besoin de dédramatiser, besoin de pouvoir s’enorgueillir de la chose militaire, de se sentir légitime, fier, brave, indispensable, de se sentir compris et regardé, sans doute aussi de se sentir vivant. Il s’agit de compenser l’intensité des émotions négatives, des angoisses, de la peur extrême qui frappe les soldats dans la tranchée, des traumatismes, de la dépression, du « noir » (cafard) régulièrement évoqué par les poilus dans leur correspondance, de mettre à distance la mort qui rode. Cette production graphique fonctionne comme un miroir valorisant et rassurant. L’autodérision permet de mettre à distance l’horreur, sans toutefois occulter le conflit en cours.
Les images n’ont pas vocation à rendre compte de l’éventail d’émotions éprouvées par Laby durant ses années de guerre ni de se confronter aux grandes questions que pose un tel conflit, marqué par la mort de masse et par les conditions extrêmes de survie dans la tranchée. Seuls les mots héritent de ces fonctions informative et mémorielle qui semblent moins filtrées par la doxa militariste, bien que marquées par sa position sociale et son idéologie. Si le journal a une dimension intime et très personnelle, les images, quels que soient la technique employée ou les sujets explorés, se conçoivent dans un processus de médiatisation. Elles ont vocation à être montrées, à constituer une mémoire visuelle partagée, raison pour laquelle il leur est impossible de dépeindre la guerre telle que Laby la décrit par les mots.
En fonction des circonstances, chaque type de représentation visuelle et chaque support de diffusion ont leur contraintes médiatiques propres, qui imposent aux artistes de se cantonner à certains sujets, à un ton particulier. C’est le cas à l’époque des illustrations de cartes postales, qui, en tant que support d’échanges épistolaires interpersonnels, ont vocation à rassurer et non à porter des discours politiques contre l’adversaire, et encore moins à montrer la guerre sous son jour le plus tragique.
Et c’est le cas donc des dessins produits au front par Laby qui, bien que potentiellement capables de mettre en scène la « boucherie » ou les immenses difficultés rencontrées au front, s’en trouvent totalement empêchés, le tabou social et les enjeux collectifs bridant mécaniquement les capacités d’expression visuelle du médecin-dessinateur-combattant.
Guillaume Doizy
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Les Carnets de guerre (1914-1918) de Lucien Laby
Comme on peut le découvrir dans un article publié ici , Lucien Laby est un jeune aspirant médecin engagé dans la Grande Guerre, qui soigne les soldats blessés au front tout en rédigeant son C...
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LA TRANCHÉE : expériences traumatiques et déni des représentations - Musée du Vermandois
Début août 1914, éclate le premier conflit mondial. Des dizaines de pays s'affrontent dans une guerre industrielle semant la mort de masse. Dans les premières semaines de ce choc titanesque ...
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