Il vaut mieux pour un universitaire désireux de faire un doctorat réaliser une millième thèse sur Proust ou Goethe que de s’intéresser aux images satiriques...

Jean-Claude Gardes, tu es l'âme de L'EIRIS (Equipe Interdisciplinaire de Recherches sur l’Image Satirique) depuis plus de 30 ans : quel regard portes-tu sur cette aventure ? 

L’EIRIS a été créée il y a maintenant 34 ans dans le but de fédérer les études très dispersées sur la caricature, le dessin humoristique et satirique, domaines alors grandement ignorés, voire complétement méprisés par la recherche universitaire qui ne voulait pas reconnaître l’importance de l’analyse du discours visuel (satirique) pour l’histoire politique, sociale, pour l’histoire des mentalités. L’image n’était pendant longtemps utilisée que comme illustration d’un discours. 
Cet état de fait a certes évolué, mais les préjugés restent tenaces, et il vaut mieux pour un universitaire désireux de faire un doctorat réaliser une millième thèse sur Proust ou Goethe que de s’intéresser aux images satiriques (et humoristiques). 
Peu à peu, le cercle initial restreint des chercheurs français et allemands s’est agrandi, s’est internationalisé et le nombre de personnes qui participent activement à l’EIRIS ou en sont proches est supérieur à 150. Près de 300 chercheurs ont rédigé des articles pour Ridiculosa.

Les deux I de l’acronyme Eiris renvoient à interdisciplinaire et image : on pourrait penser en effet également à « international », l’équipe comprenant ou ayant compris de nombreux membres non français. Cette dimension ne s’est-elle pas accentuée ces dernières années ? Quelles conséquences pour l’équipe et pour la recherche ?
Dès le départ, l’idée a été de créer une équipe interdisciplinaire afin de diversifier autant que faire se peut les approches : l’équipe compte (a compté) parmi ses membres des linguistes (hispanistes, germanistes, romanistes, anglicistes), des philosophes, sociologues, sémiologues, des historiens (de l’art), des spécialistes de la rhétorique et des sciences de la communication ainsi que des dessinateurs, des collectionneurs qui apportent leur grande connaissance de l’histoire de la caricature.
L’équipe pourrait également s’intituler « Equipe internationale de… » : dans la transcription allemande de l’acronyme, nous avons d’ailleurs souvent utilisé le mot ‘international’ et non ‘interdisciplinaire’. Dès le départ, l’objectif était de fédérer bien au-delà des frontières françaises et allemandes , aucune équipe européenne ne présentant une structure et des objectifs voisins de l’EIRIS, et très rapidement des collègues étrangers, de tous les continents, nous ont rejoints. Je ne sais si l’internationalisation s’est vraiment accentuée ces dernières années. Sans faire un inventaire précis, on peut estimer que des chercheurs de plus de trente pays participent ou ont participé aux activités de l’EIRIS, apportant souvent leur regard sur les productions nationales et permettant ainsi une meilleure approche du genre caricatural.

L’EIRIS, c’est principalement une réunion trimestrielle et la revue Ridiculosa. C’est quoi leur fonctionnement ?
L’une des premières grandes réalisations de l’EIRIS fut le colloque « L’étranger dans l’image satirique » organisé à Poitiers en 1993 et dont les actes furent publiés dans la revue « La licorne ». L’EIRIS publia ensuite plusieurs ouvrages, soit seule comme « L’image satirique face à l’innovation », actes d’un colloque organisé à Paris X-Nanterre, soit en collaboration avec CORHUM pour un volume sur les dessin satirique.
L’idée de créer une revue dédiée à l’image satirique avait alors déjà fait son chemin et le premier numéro de la revue annuelle Ridiculosa parut en 1994 à l’occasion du centenaire du début de l’affaire Dreyfus. Le numéro 32 « Caricature et musique » (2026) vient de paraître, l’EIRIS a publié également quatre hors-série dont un sur la presse satirique dans le monde et une bibliographie. Chaque numéro, dont le thème est décidé collectivement en réunion, est dirigé par deux à trois collègues qui se chargent de collecter propositions d’articles et textes. La mise en page et l’impression sont assurées à Brest, dans le cadre de l’équipe HCTI, grâce à laquelle la réalisation de la revue est rendue possible. 
L’EIRIS se réunit quatre fois par an, à Paris depuis le départ, principale ville facile d’accès pour les membres qui vivent en province ou à l’étranger. Depuis une quinzaine d’années, ces réunions ont lieu à la BnF, avec laquelle une dizaine de journées d’études ont été organisées ces quinze dernières années.
La matinée est toujours consacrée, soit à l’étude d’écrits théoriques portant sur l’histoire ou la définition du genre, soit à l’analyse de caricatures, soit à des interventions de dessinateurs ou de collègues qui proposent un regard nouveau sur une partie de leurs œuvres ou de leurs recherches. L’après-midi, après des informations diverses (présentation de nouveaux collègues, parutions, expositions, rappels de colloques ou journées d’études) sont discutés les différents projets de l’EIRIS ou de certains de ses membres (colloques, journées d’études, expositions, avancement du numéro annuel de la revue, thèmes des numéros suivants…).
Pour plus d’informations sur l’EIRIS, son histoire ou son fonctionnement et la revue Ridiculosa, on se référera à l’article « 30ième anniversaire de l’EIRIS », que l’on trouve sur le site de l’EIRIS (www.eiris.eu) dans la rubrique « Notre histoire ». 

Sur ces plus de trente années, as tu observé une évolution dans le regard et les questionnements du monde académique sur la caricature et le dessin de presse ? Pour le monde de la recherche, y a-t-il un avant et un après 7 janvier 2015 ?
Comme indiqué ci-dessus, les préjugés ont la vie dure, mais il y a sans aucun doute aujourd’hui une meilleure acceptation des travaux sur la caricature et le dessin de presse. Cela dit, ces travaux restent souvent relativement ignorés, notamment les écrits théoriques, je pense ici notamment à l’ouvrage d’Alain Deligne Charger. L’idée de poids dans la caricature», qui n’a en aucun cas la résonnance qu’il mérite.
Les attentats du 7 janvier 2015 ont suscité bien des réactions et la parution de quelques ouvrages (par exemple l’EIRIS a alors organisé deux manifestations autour de la notion de liberté d’expression et publié un numéro de Ridiculosa sur ce thème), mais spontanément, il ne me semble pas que le monde de la recherche ait beaucoup évolué, sur le moyen et le long terme.

Quel est le bilan intellectuel de l’Eiris ?
Il me paraît difficile de dresser un bilan intellectuel de l’EIRIS, comme de toute autre association, tant il me paraît impossible de mesurer l’apport réel d’une activité de recherche dans le domaine des sciences humaines et sociales. Nous essayons (et avons essayé) de mieux définir le genre de la caricature en étudiant les textes, parfois anciens, de théoriciens de la caricature, en étudiant les relations que ce genre entretient avec diverses formes artistiques (peinture, publicité, théâtre, musique, littérature, danse….), nous essayons également de montrer son importance dans l’étude des mentalités et des représentations. On dit souvent, non sans exagération, qu’un bon dessin vaut mieux qu’un long discours. Nous nous  interrogeons souvent sur les limites éventuelles à fixer à la liberté d’expression. 
Au fil des années, bon nombre de (jeunes) chercheurs ont participé aux travaux de l’équipe, et ont pu profiter de nos débats théoriques pour parfaire leur connaissance du genre. C’est d’ailleurs ces préoccupations théoriques qui ont permis de souder l’équipe pendant plus de trente ans. Bon nombre de ces (jeunes) collègues ont ensuite « volé de leurs propres ailes », la structure de l’équipe ayant toujours été délibérément très souple. Beaucoup ont eu la chance de pouvoir être publiés une première fois.
On peut parfois regretter que certains cherchent ensuite à créer des structures voisines de l’EIRIS, nous sommes ainsi quelque peu surpris que trois collègues, qui ont tous été publiés dans Ridiculosa, tentent maintenant de créer un réseau analogue à l’EIRIS.

Quel impact ont eu l’informatique, internet et les réseaux sociaux sur l’EIRIS ?
Au début des années 90, en dehors des réunions, le contact avec les collègues se faisait par écrit… J’envoyais alors les comptes rendus des réunions par courrier. Internet a heureusement très rapidement facilité les relations avec les collègues, qui, durant plusieurs années, envoyaient leurs textes pour la revue sous forme de … disquettes. Pour la réalisation de la revue, on faisait un tirage papier et on incorporait à la main les illustrations, avant de confier l’ensemble à un tirage en offset. 
Il faut préciser que depuis la pandémie liée au Covid, grâce à Internet, les réunions n’ont plus uniquement lieu en présentiel, mais également en distanciel, ceci permettant à bon nombre de collègues, notamment étrangers, habitant loin de Paris de participer activement aux débats. 
Autant pour les contacts avec les collègues que pour la revue, Internet a tout révolutionné. De nos jours, la revue est mise en page sur Indesign et l’infographiste envoie ensuite par mail l’ensemble à l’imprimeur. De plus les illustrations, en noir et blanc ou en couleur, peuvent être intégrées sans problème dans les textes.
L’équipe s’est rapidement dotée d’un site (www.eiris.eu), devenu très performant grâce au talent de notre collègue et ami, malheureusement aujourd’hui décédé, Alban Poirier. Ce site permet de publier des annonces de parution, d’exposition, de publier également des études sur la théorie de la caricature, sur les dessinateurs, sur la caricature étrangère…, de répertorier les sources iconographiques…, de maintenir le contact entre les collègues.
Actuellement, le développement de l’Intelligence Artificielle ne cesse de nous interroger sur le devenir de l’image satirique et l’avenir du métier de caricaturiste ou dessinateur de presse. 

C’est à toi que revient d’avoir maintenu aussi longtemps l’existence de l’EIRIS, de trouver les financements, de permettre à ces dizaines-centaines de chercheurs et chercheuses de se retrouver, de partager leur passion pour l'image satirique. La suite est assurée ?
La longévité de l’EIRIS est grandement due à un noyau de chercheurs qui se connaissent maintenant depuis plusieurs décennies et ont plaisir à se retrouver pour parler de leur passion commune pour l’image satirique. Ce noyau, qui a quelque peu évolué au fil des années, est essentiel pour accueillir de nouveaux/nouvelles collègues, qui, parfois, ne font que des apparitions sporadiques lors des réunions ou ne participent qu’une ou deux fois aux activités de l’équipe.
Pour le financement de la revue, il faut remercier l’Université de Bretagne Occidentale et l’équipe d’accueil HCTI qui ont financé les premiers numéros, octroient chaque année une subvention  et mettent partiellement à la disposition de la revue un secrétariat pour les envois des numéros de la revue et un infographiste pour la mise en page. Sans cette aide excessivement importante, la revue n’aurait pu perdurer aussi longtemps.
Pour les colloques, dont plusieurs ont eu lieu à Brest, il a fallu à chaque fois faire de multiples demandes de subvention auprès des maires, des intercommunalités, des départements, des régions, parfois des ministères, en France comme à l’étranger. Mais toute personne qui organise un colloque connaît ce genre de problèmes.
Comme indiqué ci-dessus, je tiens à passer la main pour la revue à Brest tout en restant pendant quelques années encore, avec d’autres anciens, la personne de référence pour l’EIRIS, pour les réunions, pour le site que je suis le seul à entretenir de nos jours. Pour être entièrement remplacé dans mon rôle actuel (plus de 1000 mails reçus ou envoyés par an), il faut que Christophe Cosker, le jeune maître de Conférences qui a accepté de prendre en charge progressivement la revue, acquière peu à peu une sorte de légitimité et de reconnaissance aux yeux des collègues qui font vivre l’EIRIS depuis fort longtemps.

Interview de Jean-Claude Gardes réalisée par Guillaume Doizy

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