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Périodiquement, Cartooning for peace fait le point sur la situation du dessin de presse à l’échelle internationale, notamment sous l’angle de la liberté d’expression. Le dernier rapport, publié en collaboration avec Cartoonists Rights et avec le soutien de UNESCO, analyse l’état de la liberté d’expression des dessinateurices de presse dans le monde entre 2023 et 2025. Il met en évidence une dégradation générale de leurs conditions de travail et une multiplication des menaces qui pèsent sur cette profession, constats déjà présents dans la précédente édition de cette étude.
Le rapport insiste sur l’idée que les caricaturistes jouent un rôle essentiel dans la vie démocratique. Par la satire et l’humour, ils sont censés dénoncer les abus de pouvoir, les dérives politiques ou sociales et contribuent au débat public, ce qui rappelons-le n’est en fait pas toujours le cas, certain.es dessinateurices accompagnant les pouvoirs ou véhiculant des idéologies de haine. La visibilité liée à ce métier particulier, porté par une grammaire visuelle inflammable et potentiellement critique, expose la profession aux pressions politiques ou sociétales (réseaux sociaux), à la « censure » et parfois à des violences graves. La notion de censure n’est pas facile à employer, tant le dessin de presse s’insère dans un ensemble de relations de pouvoir (politique, économique, culturel, de genre, de « race », etc.) qui faussent largement l’idée d’une liberté d’expression de principe. Parfois il est difficile de savoir si un journal cesse de publier du dessin de presse pour raison économique ou politique.
Entre juin 2023 et juin 2025, l’étude recense 87 cas de menaces contre des dessinateurices de presse dans le monde sans que l’on puisse comparer ce chiffre à celui du nombre global de dessinateurices à l’échelle mondiale. Les formes de répression sont variées : poursuites judiciaires, censures éditoriales ou numériques, harcèlement en ligne, arrestations, détentions provisoires, menaces de mort et, dans certains cas, emprisonnement ou violences physiques. Comme dans le passé, depuis le 19e siècle notamment, les poursuites judiciaires constituent la menace la plus fréquente, souvent utilisées par les autorités comme un moyen de pression indirect pour limiter la critique.
La situation diffère selon les régions du monde : dans les régimes autoritaires – notamment en Chine, en Russie, en Iran ou en Arabie saoudite – la caricature politique est strictement contrôlée. Des dessinateurices de grand talent peuvent d’ailleurs mettre leur énergie au service des autorités dans ces pays-là. Pour autant, celleux qui ne s’inscrivent pas dans un soutien indéfectible au pouvoir en place, peuvent être emprisonné.es ou contraint.es à l’exil (de nombreux.ses dessinateurices iraniennes vivent en France). Dans les zones de guerre, comme l’Ukraine ou la bande de Gaza, les artistes sont confrontés à des risques directs pour leur sécurité ; la situation ne permet généralement plus l’exercice de leur métier. Dans ce cas, ce sont les bombes qui exercent la censure...
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Le rapport souligne également la montée de formes d’autoritarisme dans certains pays démocratiques ou considérés comme tels. Des pressions politiques, économiques ou médiatiques limitent progressivement la liberté de publication. Même aux États-Unis, traditionnellement associés à la liberté d’expression, des phénomènes de censure, d’intimidation et d’autocensure sont observés, comme on a pu le voir ces derniers mois avec la démission d’Ann Telnaes du Washington Post, mais d’autres exemples sont évoqués dans le rapport. La polarisation politique et les attaques contre les médias contribuent à fragiliser la place du dessin de presse. Il devient plus difficile de critiquer les élites dans certains médias, d’autant plus qu’ils sont la propriété des… élites elles-mêmes ! On a là un vrai biais des enjeux posés par toute réflexion sur la liberté d’expression. Si parfois un dessin gène frontalement la direction d’un journal qui exerce alors une exceptionnelle censure, il ne faut pas oublier que la ligne éditoriale constitue la première et quotidienne « censure » dans un média. C’est bien la direction des journaux qui choisit in fine d’abord les dessinateurices et également ses dessins. Pour échapper à cette censure à bas bruit, il faudrait promouvoir un autre type d’écologie médiatique, qui donnerait tout pouvoir éditorial aux dessinateurices. Vu sous cet angle, on peut dire que la liberté d’expression n’existe pas et ne peut exister. Que les médias soient tenus par des États, des institutions financières, des GAFAM ou des coopératives, les dessinateurices restent soumis.es à des décisions qui les dépassent. On le voit bien d’ailleurs dans le sondage international, fort intéressant, dont l’analyse est proposée à la fin du rapport : 43 % des caricaturistes interrogé.es ont déjà vu l’une de leurs caricatures supprimée en ligne, le plus souvent pour des raisons politiques. On ne peut plus se contenter de penser la liberté d’expression comme un rapport à la loi, mais bien comme un rapport aux structures hiérarchiques croisées auxquelles elle n’échappe pas, et à la dynamique qui contrevient à cette idée d’une liberté d’expression que seules des contraintes législatives viendraient encadrer.
En Asie et au Moyen-Orient, les caricaturistes font face à des poursuites fondées sur des lois sur la sédition, le terrorisme ou l’offense religieuse. Certain.es artistes restent emprisonné.es pendant de longues périodes pour leurs dessins. Par exemple, le caricaturiste saoudien Mohammed Al Hazza a été condamné à une peine de 23 ans de prison pour ses caricatures critiques. En Égypte ou en Iran, d’autres artistes sont arrêté.es ou maintenu.es en détention provisoire. En Afrique, la satire est de plus en plus perçue comme une forme de mobilisation politique. Les caricaturistes deviennent alors des cibles pour les gouvernements, notamment lorsque leurs dessins circulent massivement sur les réseaux sociaux et alimentent la contestation.
Le rapport met également en lumière l’impact de la transformation du paysage médiatique. Le déclin de la presse écrite réduit les espaces traditionnels de publication, notamment en Amérique latine. Beaucoup de dessinateurices se tournent en conséquence vers Internet et les réseaux sociaux pour diffuser leurs œuvres. Cependant, ces plateformes créent de nouveaux risques : censure algorithmique, suppression de contenus, harcèlement numérique et campagnes coordonnées de haine, très grande précarité.
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Le rapport insiste sur les difficultés économiques de la profession. La disparition de nombreux espaces dans les médias traditionnels fragilise les carrières des caricaturistes. Malgré ces obstacles, les dessinateurices continuent de produire et de diffuser leurs œuvres, souvent au prix de risques personnels importants ou d’une véritable paupérisation. La dessinatrice Ann Telnaes, après avoir quitté son journal, a trouvé refuge sur une plateforme qui lui permet de valoriser financièrement son travail. Mais elle se demande si le modèle est vraiment pérenne.
Les plateformes numériques sont désormais des acteurs majeurs de l’écosystème médiatique. Leurs algorithmes, leurs règles de modération et l’influence de leurs propriétaires, peuvent avoir un impact direct sur la visibilité du travail des caricaturistes. Cette situation soulève des questions importantes concernant la gouvernance de l’information, la régulation des plateformes et la protection de la liberté d’expression. Mais finalement, on pourrait aussi considérer que les limites posées par ces plateformes correspondent à celles posées par la ligne éditoriale des journaux. Et donc que la « liberté d’expression » existe uniquement dans les limites définies par les propriétaires des médias, quels que soient les médias en question.
En conclusion, le rapport insiste – c’est le credo de Cartooning for peace - sur le fait que le dessin de presse constitue un indicateur de la santé démocratique d’un pays. La multiplication des menaces contre les caricaturistes reflète une dégradation plus large de la liberté d’expression dans le monde. Les auteurs appellent donc les États, les institutions internationales et les plateformes numériques à renforcer la protection des dessinateurices de presse et à garantir les conditions nécessaires à l’exercice de leur travail.
Dans un monde de plus en plus violent, soumis à la loi de l’argent, polarisé et de plus en plus conservateur, autant dire un vœu pieux… Il faudrait aussi sans doute s’intéresser aux séductions politiques auxquelles sont sensibles les dessinateurices et à leurs engagements, à leur instrumentalisation, aux pressions (sociales, politiques, financières) inconsciemment subies, pour élargir la réflexion sur ces questions de liberté d’expression. Lea dessinateurice s’inscrit dans un environnement qui a lui-même ses règles, qui adopte des modes, qui porte des biais.
Les discours sur le dessin de presse dans les démocraties ont toujours eu tendance à enjoliver le passé. Ces pressions et autres menaces d’aujourd’hui s’inscrivent dans une longue tradition, et sont une constante depuis que dans le dernier tiers du 19e siècle, des lois favorisant la Liberté de la presse ont été votées dans les pays occidentaux. Rappelons-nous en France les emprisonnements de dessinateurs entre 1881 et 1914, les saisies et autres pressions sur la presse et certains dessinateurs pendant la guerre d’Algérie, et même sous Giscard d’Estaing ! Sans parler des retours brutaux de la censure en 14/18 et en 39/45, changements qui menacent très clairement aujourd’hui, au nom des conflits en cours.
Le phénomène semble bien sûr s’amplifier ces dernière années, ce dont témoigne avec justesse ce rapport de Cartooning for peace superbement illustré et passionnant, comme d’habitude. À lire incontestablement !!!
Guillaume Doizy
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