Dans le numéro 98 de PN, tu as publié un édito sur les risques liés au décès des dessinateurs/trices. Quels sont les enjeux ?
Il y a d’abord à éviter la destruction (souvent) ou la dispersion des œuvres originales. Même si dans le monde qui me préoccupe, le dessin populaire (BD, illustration, dessin de presse, affiche, estampe, imagerie), ce qui constitue l’œuvre n’est pas le dessin original mais sa publication sur papier (essentiellement), la préservation des originaux est très importante pour les publications à venir ainsi que pour la recherche. Aujourd’hui, des éditions d’albums des originaux d’une BD viennent compléter et enrichir la vision de l’album « normal » ; pour les dessinateurs anciens, dont l’édition était loin d’être fidèle à leur travail, c’est un vrai plus. L’effet pervers est que beaucoup de bédéastes conçoivent leurs histoires avec des planches pensées pour l’expo en galerie et la vente au détail. Cela se ressent beaucoup dans la narration et cela fiche en l’air bien des BD pourtant très bien dessinées. Mais la BD n’est pas une succession de beaux dessins. Le dessin de presse est heureusement épargné par cela. Il y a ensuite tout ce qui concerne le contexte du travail d’un artiste. Bien sûr on ne peut pas tout conserver, sauf à faire un musée chaque fois qu’un dessinateur meurt. Mais sa doc, sa correspondance, ses contrats et échanges avec ses éditeurs, ou avec ses collaborateurs, ses brouillons et scénarios, tout cela est important pour les historiens du dessin, les critiques, les chercheurs, les biographes, et pour le public intéressé. Alors, le rôle des ayants droit, des familles, est fondamental et, hélas, souvent catastrophique. On brûle, on jette, on disperse pour des clopinettes, on vend à des margoulins, on se met entre les pattes d’escrocs qui veulent « gérer vos droits »… Sinon, on donne tout à un organisme public (BNF, ou dation) ou privé (musée, galerie, association d’amis, fondation…), là au moins c’est préservé et accessible aux chercheurs. C’est en constatant tout cela et en ayant vu que de grands dessinateurs (de presse essentiellement) brûlaient eux-mêmes une partie de leurs originaux dans leur jardin parce qu’ils en avaient des dizaines de milliers, que j’ai conçu le projet Papiers Nickelés : un lieu de conservation, de restauration, d’archivage, de réédition, de monstration, de prêt, d’initiation, de découverte… Pour le moment, nous n’avons pu faire qu’une revue performante, quelques livres et des expositions ou conférences, mais nous progressons.


Mais est-il souhaitable et possible de tout conserver ? Comment faire le tri ? Qu'est-ce qu'on peut éliminer ? Tout cela a un coût considérable, comment pouvoir l'assumer ?
Possible probablement pas, et beaucoup de dessinateurs ne souhaitent pas qu’on redécouvre leurs premiers travaux qu’ils détestent, bien que pour la connaissance de leur œuvre, cela intéresse aussi bien l’historien que le fan. Parfois, une version malhabile d’une histoire ou d’un gag est plus parlante qu’une version refaite. Souhaitable, je dirais le plus possible et le tri ne peut que varier d’un collecteur à l’autre. C’est pourquoi, il faut valoriser, encourager et stimuler les collections personnelles, car
elles ne seront jamais semblables ; on peut les fusionner ensuite, mais pas les disperser (les collectionneurs vont râler). La mienne est fondée sur le patrimoine historique, je collecte plutôt les moins connus (et surtout à portée de ma bourse !), des dessinateurs qui n’intéressent guère que moi, mais qui ont marqué une époque, un style, une revue, les francs-tireurs… mais bon, mes grandes admirations aussi. Mon idée était que

si le projet Papiers Nickelés (le lieu encore inexistant dont la revue est l’organe) se réalisait, ma collection servirait de fond de départ. Elle est modeste (environ 2000 dessins), mais plusieurs collectionneurs plus importants étaient prêts à se joindre à moi. Nous nous sommes heurtés à un rejet de tous les élus rencontrés, la culture populaire leur est indifférente. Il faut aussi comprendre que plus il y aura de collections, plus la curiosité sera aisée. Dans la bagarre récente pour le lieu de la Maison du Dessin de presse, l’affrontement était idiot (même si je penchais personnellement pour récompenser le rôle pionnier de Saint-Just-le-Martel), car le mieux serait qu’il y ait au moins une Maison de ce type dans chaque région et que l’État y contribue. La question du financement est secondaire. Je parle en homme politique : pour moi, la décision politique (même locale) doit toujours précéder la réflexion financière, si c’est le contraire, on ne fait jamais rien - et c’est hélas la dominante en politique culturelle depuis des décennies.


La numérisation et la mise en ligne des dessins est aussi une solution qui permet de contourner le manque de budget ou de volonté politique pour des locaux et des structures spécifiques ?
Au début j'ai pensé que la numérisation était un bon moyen de préservation. En réalité c'est tout le contraire. Non seulement, par exemple, les numérisations de BD par la BNF, pour le projet ''Livres indisponibles'', se sont révélées inutilisables pour les BD, au point que les auteurs se sont révoltés, mais les techniques changeant tous les 3-4 ans, la numérisation précédente est obsolète et ne sert plus à rien. Il faut donc sans arrêt dépenser une fortune pour tout recommencer. Le numérique reste la technologie la plus nase de l'histoire de la technologie, ça tombe en panne, ça s’efface, ce n'est pas performant, c'est nul. Rien n'a jamais remplacé le papier, et toutes les entreprises font des copies papier de leurs docs numériques "au cas où". À vrai dire, la numérisation n'a d'intérêt qu'à court terme, pour envoyer son boulot ou recevoir des corrections. À long terme, non. Par contre, le fait que les entreprises parient tout sur le numérique fait qu'elles ont beaucoup moins besoin de locaux dédiés. Donc, ça libère plein de place pour stocker du papier ! En tout cas provisoirement. La France est très en retard dans le domaine de l'archivage, toutes les grandes capitales ont des lieux réservés à la BD, au dessin de presse, à l'illustration. Nous n'en sommes qu'au projet de Maison du dessin de presse pour 2027 et encore, elle n'accueillera pas de collection ! Le projet Papiers Nickelés que j'ai porté avec mes camarades consistait justement à en créer un à Paris. Je me suis heurté à un barrage politique incroyable : la mairie de Paris ne veut plus de lieux, elle veut en supprimer, y compris des musées, elle chasse les artistes installés pour réserver les ateliers à des artistes de passage (ce que le PS a fait à La Forge à Belleville est scandaleux), et les rares lieux d'art populaire sont soit virés (le musée des Arts et traditions populaires), soit rejetés (le musée des Arts forains), aucun autre n'est prévu. De toute façon c'est plus simple de créer des lieux dans des villages ou des petites villes, mais le fric national ne va qu'aux grandes villes. Conclusion : gloire aux collectionneurs privés, sans qui ce patrimoine finirait dans les bennes à ordure ou brûlés dans les jardins.


Interview d'Yves Frémion réalisée par Guillaume Doizy

Tag(s) : #Conservation et valorisation
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