La publication de dessins contrevenant à la réserve due à l’émotion collective entraîne régulièrement des débats, sur l’utilité de « choquer ». Cette question du rapport entre dessin d'humour et émotion sociale se pose en fait depuis longtemps, depuis l’époque même où Luther, avec les dessins de Lucas Cranach, diffusait des images désacralisant la papauté avec violence. 
Dans nos sociétés démocratiques, c'est le principe de reconnaissance qui prévaut, nourrissant une profonde contradiction entre le fait de pouvoir "rire de tout" et le fait de prendre en compte les souffrances et les émotions légitimes. Qui rira du dessin de Salch sur « Les brûlés font du ski » ? Des personnes qui ne sont pas directement concernées par le drame évidemment, quand elle ne mettent pas la compassion au-dessus de tout autre sentiment.
Ce type d’humour et de dessins ne s'adresse en fait pas aux personnes directement touchées par l’accident, mais aux lecteurices d’un média spécifique, qui paient pour avoir accès à ces saillies décalées et « limites », qui enfreignent certaines valeurs morales, sans franchir la ligne rouge de la loi. C’est bien le rapprochement d’opportunité entre le drame et la comédie (Les bronzés font du ski) qui non seulement prête à rire, mais suscite également une forme d’admiration pour la performance conceptuelle : Le dessinateur a trouvé un gag, auquel les autres (et les lecteurices elleux-mêmes), n’avaient pas pensé. Ajoutons à cela d’autres points de rhétorique qui enrichissent le gag : le paradoxe entre le feu et le froid des sommets ; l’ambiguïté entre bronzage et brûlure, le sourire des skieurs et bien sûr la détresse des victimes (humour « noir »), etc.
Se moquer de la mort s’inscrit dans une longue tradition qui s’est perdue avec l’émergence de la démocratie. Le respect dû aux vivants et aux morts pourrait sonner le glas de la caricature.
Les polémistes ont notamment mis en avant, au-delà de la question de la souffrance des victimes et des proches, que le rôle de la caricature n’était pas de se moquer des « petits », mais au contraire, de viser les puissants. En l’espèce, la règle est en fait observée : qui étaient ces personnes réunies à Crans-Montana le soir du 31 décembre ? Une fraction plutôt privilégiée de la population, venue trouver dans la station de ski de quoi satisfaire son goût des plaisirs, inaccessibles à la plus grande partie de la population. Là se trouve peut-être la raison de cette montée de boucliers des éditorialistes de la presse, à l’unisson de dirigeants Suisses, qui y ont vu l’occasion de se  faire les défenseurs des victimes. Les éditorialistes se sont reconnus dans ces vacanciers haut de gamme des stations de ski huppées. Si le dessin de presse est « situé », par le fait de son auteur même, les commentaires sur les dessins le sont tout autant. Les éditorialistes ne se montrent pas toujours aussi sourcilleux pour d’autres dessins pratiquant l’humour noir. Toutes les victimes satirisées par la caricature, n’ont pas droit aux mêmes égards !
Certes, on attendrait de la caricature en démocratie qu’elle pourchasse uniquement de ses flèches les responsables du drame, les autorités locales et fédérales, les propriétaires, etc. 
Mais la caricature, depuis Hara-Kiri et sa dynamique « bête et méchante », la règle morale échappe à une fraction marginale du dessin de presse, celle qui s’inscrit dans les pas de Cavanna et Choron.
Doit-on pour autant s’en tenir aux grandes déclarations sur la liberté d’expression et ne pas réfléchir aux enjeux et aux éventuelles limites du langage caricatural ?
Aujourd'hui, on fait mine de penser que le dessin de presse, - et c'est un discours tenu par les dessinateurices elleux-mêmes -, est universel, que la satire est universelle, que la liberté d'expression est universelle. En fait, tout cela est bien plus complexe. Si on limite la liberté d'expression au nom du racisme, de l'antisémitisme ou d'autres discriminations et discours de haine, comme c’est le cas en France, il faut bien admettre que le dessin de presse est lui aussi un langage situé qui peut produire des désordres, et qu'il se confronte donc aux contradiction du monde, qu’il doit être questionné pour ce qu’il est : un mode d’expression problématique, comme tout mode d’expression, et que certains voudraient sacraliser. Cette sacralisation n’est pas sans poser problème, quand l’extrême droite réclame elle aussi la liberté de tout dire, ou quand certains dessins de Charlie véhiculent des stéréotypes qui peuvent conforter des discours discriminatoires... 

Guillaume Doizy

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Tag(s) : #Analyses sur la caricature
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