Tu dessines depuis plusieurs décennies dans la presse. Quel regard portes-tu sur ta carrière ? 
Houla, difficile question… Tu ne préfères pas que je te fasse un petit dessin ? J’ai commencé à dessiner pour la presse en 1997, soit à 34 ans. Cela peut paraître tardif, mais je pense qu’il me fallait une certaine maturité pour m’intéresser aux actualités, politiques ou autres. Je pense qu’avoir une famille, des enfants, m’a ouvert les yeux sur le monde, et de là l’envie de donner mon avis.
Je n’ai pas à me plaindre de ma carrière, j’ai eu la chance de travailler pour des médias importants, un grand quotidien belge durant 28 ans, plusieurs hebdomadaires reconnus en Belgique et même dans le monde. Reçu plusieurs prix professionnels que ce soit pour les publications, ou mes participations à des expos ou festivals.
L’année dernière, le journal dans lequel j’étais publié, a décidé de me remplacer par le dessinateur du groupe, qui publie donc maintenant dans les trois plus grands journaux wallons le même dessin. Cela s’est fait sans un merci, sans un mot pour les lecteurs. Cela m’a laissé un goût amer. Mais mon public est toujours présent et j’ai encore de temps en temps des marques de leur affection.
À 62 ans, j’aspire maintenant à un peu de repos, fini le stress du dessin quotidien… j’ai toujours des envies de dessin, bien sûr, mais plutôt des caricatures lors d’animations. Ou de l’urban sketch.

Après les multiples crises qu'a connu le dessin de presse (Caricatures de Mahomet, attentat du 7 janvier 2015, tensions récentes), dessiner fait-il toujours sens ?
Dessiner aura toujours un sens, tout comme informer. C'est la manière de le faire maintenant qui n'a plus beaucoup de sens. Se retrouver avec deux dessinateurs pour six journaux alors qu'il y a 10 ans nous étions sept, que ces 6 journaux appartiennent tous au même groupe, que la presse ait perdu plus de la moitié de ses journalistes, que les gens s’informent de moins en moins, et de plus en plus mal, ça n’a pas de sens. 
Si on revient sur ta question, les crises dont tu parles sont justement ce qui donne le plus de sens au dessin de presse. C’est dans ces moments difficiles, que le dessin prend tout son sens, qu’il donne du recul au drame par le rire, mais aussi qu’il pousse à réfléchir, à tirer des leçons, bref qu’il aide à mieux comprendre le pourquoi et le comment des choses.

En Belgique nous sommes des dessinateurs « amuseurs », plutôt que des dessinateurs éditorialistes

Le dessinateur est assez vulnérable avec les réseaux sociaux. Est-ce ton cas ? 
Les réseaux sociaux sont une bénédiction pour pouvoir publier ses dessins dans une relative liberté. Bien entendu ces dessins sont soumis à une censure typiquement américaine sur le sexe ou la bien-pensance. Ces réseaux sont aussi insuffisants pour pouvoir vivre de son art et surtout ils vous placent en première ligne contre tous les fêlés de la terre. 
En publiant sur les réseaux, vous vous offrez à la population entière, des personnes incultes, des scientifiques, des gens de toutes les religions, de toutes les croyances, de toutes les cultures. Quand les gens achètent un journal, ils le choisissent en fonction de leurs goûts, de leur culture. Ils le lisent parce qu’ils aiment ce journal, ce style de dessin, d’humour… Sur Internet les gens ne vous choisissent pas, c'est vous qui rentrez chez eux, vous mettez les dessins directement sous leur nez, dans leur salon, dans leur chambre à coucher et ils subissent votre dessin, c'est effectivement assez dangereux et parfois cela tourne mal.

Chappatte parle de plus en plus de censure, notamment aux États-Unis. As-tu observé ce genre de phénomène en Belgique ?
En Belgique nous sommes des dessinateurs « amuseurs », plutôt que des dessinateurs éditorialistes. Nous faisons donc beaucoup moins polémique que dans des pays comme la France, l’Angleterre ou les États-Unis. 
Les censures que nous connaissons en Belgique touchent bien plus souvent aux religions, aux handicaps et au sexe. Ce sont évidemment les trois grands tabous auxquelles nous sommes confrontés dans notre société. 
Comme il n'y a pas à proprement parler de journaux satiriques chez nous, les médias dans lesquelles nos dessins sont publiés sont souvent grand public et donc nos éditeurs sont assez prudents et ils nous censurent parfois les dessins un peu trop osés qui touchent à ces tabous. Nous n’avons pas de rédacteurs en chef qui prennent de risque.

Tu as expérimenté une nouvelle manière de dessiner dans le cadre d'une "battle", comment ça se passe ? 
Ce n'était pas à proprement parler une battle. Des battles j'en ai déjà fait en festival. On met en vis-à-vis deux dessinateurs, on leur donne un thème et chacun crée un dessin en direct en quelques minutes, face au public qui vote pour l'un ou l’autre.
Cette fois, j’ai participé à un match d’improvisation. La Ligue d’impro, de temps en temps, invite des dessinateurs à accompagner les équipes de comédiens. On se retrouve donc deux équipes face à face. Ici, c’était 2 équipes de 3 comédiens et 2 dessinateurs. Cela se passe dans une arène de style Patinoire (ce spectacle est né pendant les mi-temps de Hockey sur glace au Québec), un arbitre donne un thème, des instructions spécifiques et le « combat » commence… C’est très bon enfant, rempli d’énergie et de créativité. À la fin, la seule récompense c’est le plaisir du public.
Le dessinateur là-dedans, soit il combat l’autre dessinateur comme dans une battle classique, mais aussi il peut amener le sujet, proposant un décor, mais aussi terminer le sketch par un dessin, ou encore relever des défis tels que « créer un dessin sans relever le crayon »…
Si c’est un peu stressant au début, on fait vite partie de la bande, et on se rend, compte qu’il n’y a pas de compétition entre nous, juste le plaisir de faire rire le public. Et c’est tout de même la base de notre métier.

Existe-t-il en Belgique des lieux institutionnels dédiés au dessin de presse ?
On est dans le pays de la bande dessinée donc nous avons un très joli Musée de la bande dessinée à Bruxelles, un Musée Tintin à Louvain-La-Neuve mais pas grand-chose sur le dessin de presse. 
Il y a le Europees Cartoon Centrum (ECC) à Kruishoutem en Flandre (ici cartoon est utilisé pour le terme anglais de bandes dessinées). Ils organisent régulièrement expo, rencontres et conférences aussi bien sur la BD que sur les caricaturistes ou les dessins d’humour.
On peut également parler du « Musée du Chat et du dessin d’humour » dont l’ouverture est reportée d'année en année. Prévue à l’origine en 2024, on ne l’attend plus avant 2027. Je ne suis pas le seul chez les dessinateurs de presse belges à craindre un Musée à la gloire de Geluck, avec 2 dessins de l’un ou l’autre collègue.

Après des années à dessiner, qu’envisages-tu pour la conservation de tes dessins dans le futur ?
J'avoue y avoir très peu pensé jusqu'à présent. Tout d'abord mes dessins ont été faits avec des marqueurs, donc les dessins originaux ne tiendront pas longtemps dans le temps. Ils craignent la lumière, l’humidité… Et puis j’ai produit environ 20.000 dessins, cela fait environ 50 classeurs. Il doit bien il y avoir des organismes (payant ?) qui peut stocker tout cela… genre bibliothèque nationale… mais à quoi bon, déjà les musées stockent des Picasso ou des Chagall dans leur cave… Les Sondron, on les rangera plutôt dans les douves. Il reste évidemment les stockages numériques, mais on les oubliera et dans quelques années ce ne sera pas plus lisible que sur papier… et d’ailleurs ça intéressera qui de voir nos dessins sur la dissolution de l’assemblée ou sur les mœurs de l’Abbé Pierre ?
Je m’en fous un peu de savoir ce qu’il restera de moi dans 50 ou 100 ans. Quelques lignes sur Wikipedia… si Wikipedia survis.

Propos de Sondron recueillis par Guillaume Doizy

Tag(s) : #Dessinateurs Caricaturistes, #Interviews, #News
Partager cet article
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :